Le cardinal Maurice Piat, évêque émérite de Port-Louis, sur l’île Maurice, est le porte la voix de l’Océan indien durant les congrégations générales. Il confie à l’agence I.MEDIA son regard sur les évolutions actuelles de l’Église catholique, et notamment la visibilité croissante de l’Asie.
Le cardinal Piat a été intégré au Sacré Collège par le pape François en 2016. Il ne participera cependant pas au conclave, ayant atteint le seuil des 80 ans en juillet 2021. Il est néanmoins présent à Rome pour les congrégations générales des cardinaux, destinées à définir le profil du prochain pontificat.
Quel est votre état d’esprit dans ce moment particulier de la vie de l’Église catholique, après ce temps d’adieu au pape François et ces journées de réflexion sur le choix de son successeur?
Cardinal Piat: Après le décès du pape François, j’ai d’abord traversé une période de deuil, car c’était une grande figure, qui a beaucoup marqué l’Église. Mais j’ai aussi ressenti une grande part d’action de grâce pour cet homme qui nous a marqués très concrètement dans notre petite île, notre petit diocèse. Sa mort a réveillé beaucoup de choses en nous.
Sa visite de 2019 dans notre pays a laissé beaucoup de traces. Le peuple a été touché de cette attention du pape François qui avait voulu passer une journée chez nous durant son voyage dédié au Mozambique et à Madagascar. Nous avions pris cela comme un geste d’affection, cela nous a beaucoup touchés.
L’île Maurice a une position particulière, en plein Océan indien, à la jonction entre l’Afrique et l’Asie… Le caractère singulier de votre pays, multilingue, multiculturel, multi-religieux, c’est aussi cela qui avait attiré le pape François?
Je ne sais pas s’il était attentif aux caractéristiques de la société mauricienne, mais il voulait voir notre petite Église, et non seulement les grandes Églises qu’il rencontrait à travers le monde. C’était très touchant, et c’était un signe de son attention aux petits, à ceux qui sont loin.
Maurice, c’est le grand large, l’Océan indien, et c’est aussi une porte vers l’Asie. Durant ce temps de pré-conclave, on entend beaucoup dire que l’Église catholique regarde de plus en plus vers l’Asie… Ressentez-vous aussi cette impulsion vers l’Orient?
En effet, les Églises d’Asie, particulièrement celles d’Inde, des Philippines et de Corée, ont désormais une certaine maturité, une force, qui s’exprime. Elles s’expriment très bien. Je ne dirais pas qu’elles font ‘contrepoids’ aux Églises d’Europe, mais quelque chose de nouveau émerge dans le panorama de l’Église.
Nous, les Mauriciens, nous y sommes sensibles car notre population compte environ 50% de personnes d’origine asiatique. Il y a donc une proximité naturelle avec l’Asie. Cela se ressent aussi parmi nos prêtres. Environ 50% de notre clergé est mauricien, mais nous avons aussi des missionnaires venus d’Inde et du Vietnam, outre ceux venus d’Afrique et d’Europe. Nous sommes attentifs à ces réalités, à ces changements.
Au regard de la réforme de la Curie que le pape François voulait orienter vers une écoute plus attentive des Églises locales, ressentez-vous des changements dans la relation avec Rome? Est-ce que le Vatican a changé?
Autrefois, surtout, nous venions rarement à Rome! Il est donc difficile de faire des comparaisons par rapport à ce qu’il se passait il y a 20 ou 30 ans, mais il est vrai que ces Églises se font entendre, prennent de l’importance. C’est vrai que nous voyons que Rome s’est beaucoup internationalisée, avec des figures importantes venues d’Afrique et d’Asie au sein de la Curie.
"Une grande source d’inspiration laissée par le pape François restera Laudato si’"
Durant ces congrégations générales, nos échanges sont très variés: les réflexions des cardinaux venus de pays lointains portent naturellement la marque de leurs origines. Les pères venant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine nous font prendre conscience de l’immensité de la tâche d’un pape qui doit conserver la communion entre ces Églises dont chacune est marquée par sa situation géographique, politique, culturelle…
Vous provenez d’un pays qui pratique intensément le dialogue interreligieux. Sentez-vous que ce sera aussi l’un des principaux défis du prochain pape, de parler avec l’islam, les religions asiatiques, l’athéisme aussi, qui est devenu une réalité puissante dans certains pays? Ce frottement avec d’autres pensées et d’autres façons de vivre la foi sera-t-il l’un des enjeux du prochain pontificat?
Cela a déjà été un enjeu du pontificat de François, et même avant! Le pape Benoît XVI avait parlé du “parvis des Gentils”, c’est une belle expression, un beau concept. Et en réalité, ce “parvis des Gentils”, on le vit dans de nombreux pays, notamment à l’île Maurice. De nombreuses personnes hindoues et musulmanes viennent facilement à l’église pour se recueillir, pour demander des conseils. Elles inscrivent volontiers leurs enfants dans des établissements catholiques, elles ne se sentent pas menacées.
Le pape François et ses prédécesseurs ont beaucoup appuyé et encouragé ce dialogue, qui progresse, qui s’affine. Des chrétiens engagés développent de grandes expériences du dialogue, ils apprennent progressivement de nouvelles manières de se situer, de s’exprimer. Et le dialogue interreligieux ne se vit pas seulement dans des pays lointains: il se vit aussi à Marseille, à Paris, à Londres… Dans toutes les grandes capitales naissent des expériences interreligieuses.
Le monde est marqué par une polarisation croissante: les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres… Le prochain pape aura-t-il cette mission de «recoller les morceaux», d’apporter un message d’unité et d’espérance face à ces écarts grandissants?
Oui, et une grande source d’inspiration laissée par le pape François restera Laudato si’, qui a su montrer toutes les interconnexions entre ces grandes questions économiques, écologiques, sociales. C’est une synthèse et une vision très porteuse.
Il y aura toujours des lignes de fracture dans le monde. L’Église devra être là, sur ces lignes. En tout cas, nous vivons ces jours-ci l’expérience d’une Église très vivante, et cela donne beaucoup d’espérance pour l’avenir. (cath.ch/imedia/cv/rz)