Nommée ambassadrice de France près le Saint-Siège en mars 2022, Florence Mangin achève sa carrière de diplomate en décembre 2025. L’agence I.MEDIA s’est entretenue avec elle sur sa période de mandat.
Durant sa mission à Rome, Florence Mangin a notamment travaillé à la visite du pape François à Marseille en 2023 et à Ajaccio en 2024. Elle s’est mobilisée pour l’organisation du Jubilé 2025 et a suivi le conclave des 7 et 8 mai derniers.
Hugues Lefèvre, I.MEDIA
Quel regard portez-vous sur les premiers pas de Léon XIV?
Florence Mangin: Nous observons une continuité réelle avec son prédécesseur, mais avec un style très différent. Sur la continuité, Léon XIV reprend un grand nombre de thématiques portées par le pape François. L’exhortation apostolique Dilexit Nos, parue en octobre, a été largement élaborée sous François. Sa publication manifeste la volonté du nouveau pape de poursuivre l’œuvre de son prédécesseur, et d’insister, lui aussi, sur la place centrale des pauvres dans la vie de l’Église. Respectueux des institutions et des travaux engagés avant son élection, Léon XIV poursuit aussi la réflexion sur l’Intelligence artificielle. Nous entendons d’ailleurs parler d’une première encyclique consacrée à ce sujet. Sur la question des migrants ou de l’écologie, il n’y a pas de rupture avec François.
Et concernant le style de Léon XIV?
Léon XIV est très méthodique, très à l’écoute. Il pose des questions, prend des notes, s’imprègne d’énormément d’informations en vue de prendre une décision. La manière dont il prend son temps est aussi très frappante. Je trouve qu’il donne ainsi une “leçon de vie” à nos sociétés dans lesquelles tout le monde s’agite et commente en temps réel l’actualité. Léon XIV ne commente rien, il s’imprègne et avance à son rythme.
Il n’a procédé qu’à très peu de nominations importantes en sept mois…
Il n’y a en effet pas de remaniement brutal. Il a effectué quelques nominations prudentes. Mais le fait qu’il y ait un poste vacant ou plusieurs préfets de dicastère à remplacer pour raison d’âge ne semble pas être un problème pour lui. On sent chez lui une grande science de la méthode et une forte maîtrise des enjeux de l’Église.
«Je suis frappée par l’intérêt du nouveau pape pour la France»
Sans doute que l’année jubilaire lui a laissé cette latitude pour prendre son temps. Car l’Année Sainte, avec la multiplication des événements, l’a beaucoup occupé. Léon XIV a décidé d’honorer totalement les rendez-vous avec les pèlerins, en sachant que son prédécesseur avait été limité en raison de son hospitalisation et de sa santé très fragile. L’annonce d’un consistoire réunissant tous les cardinaux début janvier, à l’issue du Jubilé, pourrait inaugurer une nouvelle dynamique.
Les évêques de France ont dit leur souhait d’accueillir le pape en France. Une visite de Léon XIV est-elle possible prochainement?
Je suis frappée par l’intérêt du nouveau pape pour notre pays. Depuis son élection, quelques signaux nous le révèlent, comme le fait de recevoir cet été 600 catéchumènes français en marge du Jubilé des jeunes. Il a aussi écrit aux évêques de France, aux prêtres d’Île-de-France, et a en outre très vite pris la décision de béatifier les 50 martyrs de l’Apostolat catholique, morts en Allemagne, en 1944-1945. Il ne faut pas surinterpréter ces signes. Mais je crois que le Saint-Siège et le pape partagent un intérêt pour ce qui se passe en France, et notamment autour du phénomène des néophytes et des catéchumènes.
«Pour une ambassade près le Saint-Siège, la période du conclave est une leçon d’humilité»
Nous connaissons aussi les liens qui unissent Léon XIV au cardinal Jean-Marc Aveline. L’archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France joue visiblement un rôle important dans ses différentes fonctions à la Curie romaine. Le fait que le pape Léon XIV ait décidé en octobre de se rendre au port d’Ostie pour le saluer avec les jeunes du bateau ‘Le Bel Espoir’ manifeste encore la confiance qui existe entre eux.
Concernant un possible déplacement dans notre pays, le pape a effectivement été invité. Nous n’avons aucune certitude quant à un prochain voyage. Nous comprenons que Léon XIV regarde cela avec intérêt. Je n’ai pas de boule de cristal mais ce ne serait pas étonnant qu’un voyage de Léon XIV puisse avoir lieu en 2026.
En tant qu’ambassadrice près le Saint-Siège, comment avez-vous vécu le conclave? Quel rôle une ambassade peut-elle jouer durant ces jours historiques?
Pour une ambassade près le Saint-Siège, la période du conclave est une leçon d’humilité. Les diplomates doivent en effet informer leurs autorités politiques de faits qu’ils ignorent totalement, les congrégations générales et le conclave étant à huis clos. C’est un exercice intellectuel et professionnel loin d’être évident. Il nécessite une grande préparation en amont, une imprégnation de la réalité de la vie de la Curie romaine et de l’Église universelle.
«Il y avait une relation de grande confiance entre le pape François et Emmanuel Macron»
Avant l’élection, nous avons rédigé plusieurs notes diplomatiques pour dessiner les enjeux du conclave, le profil de l’impétrant, et formuler des hypothèses. Dans un lot limité de cardinaux favoris, nous avions bien mis un certain cardinal Robert Francis Prevost.
Une polémique a éclaté après l’enterrement du pape François concernant un déjeuner à l’ambassade de France réunissant Emmanuel Macron et les cardinaux français. Une partie de la presse italienne a notamment parlé d’ingérence du politique dans la vie de l’Église. Avez-vous compris cette polémique?
Non, puisqu’il s’agissait d’honorer une tradition républicaine. Il est d’usage que le président de la République assiste aux funérailles du pape et que le Premier ministre vienne à Rome pour la messe d’installation du nouveau. Quand le calendrier le permet, l’ambassade de France près le Saint-Siège convie à la villa Bonaparte les cardinaux français pour un déjeuner avec le président ou le ministre.
Vous avez accompagné à de nombreuses reprises le président Emmanuel Macron pour ses rencontres avec le pape François: à Rome (2022), Marseille (2023), Bari (2024), Ajaccio (2024). Comment décririez-vous la relation entre le pape François et le président français?
Il y avait une relation de grande confiance entre les deux hommes. Même s’ils étaient de générations et de styles très différents, ils avaient plaisir à se retrouver et à vivre des discussions intenses. Ils se sont vus quatre fois en trois ans, ce qui est exceptionnel. Parmi les thèmes de discussion évoqués régulièrement entre eux figurait celui de la place de l’Europe. Je pense qu’Emmanuel Macron a sensibilisé le pape à la nécessité d’une Europe plus forte et plus unie.
«Du fait de leurs histoires respectives, la France et le Saint-Siège ont des choses à s’apporter»
Par ailleurs, j’ai le sentiment que la visite du pape François à Marseille, en septembre 2023, a été particulièrement forte et appréciée par le pape. Je crois qu’il a été surpris, qu’il ne s’attendait pas à une telle joie et une telle ferveur. Ce voyage aura sans doute contribué à changer son regard sur notre pays.
Il y a aussi eu des points de divergence entre les deux hommes, comme en matière de bioéthique?
La relation de confiance qu’ils étaient parvenus à établir leur permettait de s’exprimer aussi sur des sujets de divergence. La bioéthique a été évoquée à Marseille ou à Ajaccio. Sur les enjeux de société, il n’est pas question pour la France de convaincre le Saint-Siège pour qu’il change de position. L’important est d’expliquer les déterminants qui conduisent à prendre telle orientation, et d’éviter les malentendus ou les polémiques.
Quels sont les points de convergence entre la France et le Saint-Siège?
Au niveau international, la France et le Saint-Siège partagent des zones d’attention qui sont très fortes. L’Afrique et le Moyen-Orient en font partie. Du fait de nos histoires respectives et nos actions présentes, nous avons des choses à nous apporter. Par exemple, juste avant le voyage du pape Léon XIV au Liban, l’envoyé spécial du président de la République pour le Liban, Jean-Yves Le Drian, est venu à Rome. Il ne s’agissait pas de faire passer un message mais de partager un regard précis et actualisé sur une situation donnée. Cette relation avec le Saint-Siège n’est pas “hors sol”. Elle nous enrichit mutuellement sur un certain nombre de sujets globaux, comme le climat ou l’intelligence artificielle.
La francophonie est en perte de vitesse au Vatican. De quels leviers l’ambassade de France près le Saint-Siège disposent-elles pour faire vivre la langue française à Rome?
Cette perte de vitesse n’est pas propre au Vatican. Malheureusement, il y a une décroissance de la pratique du français dans toute l’Europe. Devant cette situation, cela ne sert à rien d’être dans la nostalgie. Il faut agir avec des propositions concrètes. À Rome, nous multiplions les initiatives pour faire vivre le français, avec des vecteurs intéressants, comme celui du cinéma. Le Centre culturel Saint-Louis continue en ce sens de porter le FrancoFilm, avec des films francophones sous-titrés en italien qui réunissent notamment beaucoup d’Italiens.
À la Curie romaine, nous avons quelques opérations pour faire rayonner le français. Nous donnons des cours de langue à l’Académie Pontificale Ecclésiastique. Les futurs nonces parlent tous le français à la fin de leur cursus. Nous dispensons aussi des cours aux employés de la Curie romaine qui le désirent.
«Le monde ecclésiastique regorge de personnes formidables aux profils et parcours très variés»
Notre système de bourse permet en outre de financer des cours de français aux religieux et religieuses qui en ont besoin. La baisse du nombre de vocations religieuses, notamment en France, fait que certaines congrégations manquent de francophones. C’est préjudiciable quand elles interviennent en Afrique francophone par exemple. L’Institut Français Centre Saint-Louis accueille donc quelques religieux d’Asie qui viennent suivre des cours pour s’acclimater à la langue durant leurs études à Rome.
Y a-t-il un intérêt et une réflexion partagés entre l’ambassade de France et la conférence des évêques de France pour susciter plus de “vocations” françaises à la Curie romaine?
Il y a un intérêt partagé mais pas de réflexion commune. Le problème appartient surtout à l’Église en France qui peine à trouver des prêtres. Aujourd’hui, il y a entre 35 et 40 français travaillant à la Curie romaine, pas tous nécessairement ecclésiastiques.
L’ambassade de France s’est particulièrement mobilisée dans le cadre du Jubilé 2025. En quoi est-ce le rôle d’une ambassade de s’investir dans un événement de l’Église catholique?
En l’an 2000, l’ambassade avait proposé beaucoup d’activités à l’occasion du Jubilé, un événement très particulier puisqu’il s’agissait de marquer le changement de millénaire. Pour ce Jubilé 2025, nous savions que beaucoup de pèlerins et visiteurs français répondraient présents. Nous nous sommes mobilisés car c’est une occasion de rayonnement de la France à Rome. J’ai proposé à l’Institut français et aux Pieux établissements de la France à Rome et à Lorette de nous mettre en ordre de bataille pour faire vivre la culture et les valeurs françaises. Les très nombreuses activités que nous avons mises en place – concerts, événements, etc. – n’ont pas seulement bénéficié aux pèlerins français mais aussi aux visiteurs, aux Romains et aux Italiens.
Vous terminez votre carrière de diplomate avec ce poste d’ambassadrice de France près le Saint-Siège. Que retenez-vous de ces quatre ans à Rome?
Je suis ravie de terminer ma carrière diplomatique par une année qui aura été marquée par le Jubilé – qui arrive tous les 25 ans seulement! – et par un conclave. Je retiens deux choses de cette mission si particulière: D’abord, le fait que la Curie romaine et le Saint-Siège sont des organismes difficiles d’accès pour des diplomates. Nous sommes en face d’acteurs qui ne sont pas nécessairement versés vers l’extériorisation. Cette réalité, peut-être plus rude que dans d’autres pays, nous pousse à l’humilité. Ensuite, je retiens la richesse des rencontres humaines que j’ai pu avoir ici à Rome. Le monde ecclésiastique regorge de personnes formidables aux profils et parcours très variés. Les diplomates du Saint-Siège sont ainsi des personnes brillantes et extrêmement bien formées.
S’il y avait une image à retenir de votre mission à Rome…
Je pense que la visite du pape François à Marseille a été particulièrement forte en termes d’image et d’émotion. De voir dans le stade de l’OM tous ces fidèles attendre le pape François dans une joie immense m’a profondément marquée.
Je garderai aussi en mémoire le moment de l’élection de Léon XIV. J’étais place Saint-Pierre. Peu de diplomates étaient physiquement présents pour cet instant historique. Je me souviendrai du silence de la foule au moment de l’annonce du nom du pape en latin – par un Français, le cardinal Dominique Mamberti. Et puis de cette ferveur incroyable sitôt le nom prononcé. (cath.ch/imedia/hl/rz)