Selon le cardinal Angelo Becciu, de nouveaux éléments publiés par le quotidien italien Domani sur l’affaire dite 'de l’immeuble de Londres’, ce 14 avril 2025, démontrent que le procès — au terme duquel il a été condamné à cinq ans et demi de prison pour détournement de fonds publics en décembre 2023 — est le fruit d’une «enquête fabriquée de toutes pièces».
Le prélat met directement en cause la lobbyiste italienne Francesca Chaouqui et les dysfonctionnements de la justice vaticane, notamment au sein du Bureau du promoteur de justice Alessandro Diddi. Les extraits inédits publiés par Domani proviennent d’une conversation de 126 messages échangés à partir de 2020 entre Francesca Chaouqui, lobbyiste et ancienne employée du Vatican condamnée en 2014 dans le cadre de l’affaire 'Vatileaks 2’, et Genoveffa Ciferri, une amie proche de Mgr Alberto Perlasca, alors en charge des finances de la secrétairerie d’État.
À cette époque, Genoveffa Ciferri cherche à aider Mgr Perlasca, qui est dans le viseur des équipes du promoteur de justice du Vatican. Depuis un signalement en mai 2019, la justice vaticane enquête sur un ensemble de transactions financières irrégulières opérées par la secrétairerie d’État au début du pontificat de François, dont l’acquisition d’un immeuble londonien qui a donné son nom à l’affaire.
Dans cet échange par messagerie téléphonique, Francesca Chaouqui, bien informée sur le déroulement de l’affaire, conseille Genoveffa Ciferri, après lui avoir affirmé être en contact avec le promoteur de justice Alessandro Diddi. En août 2020, Mgr Perlasca, épaulé par G. Ciferri, finit par publier un mémoire de défense qui incrimine directement le cardinal Becciu — lequel est contraint à la démission un mois plus tard par le pape François. Mgr Perlasca n’est pour sa part pas mis en examen et devient même partie civile.
Une zone d’ombre dans le procès
L’existence de cette conversation était déjà connue: elle avait été présentée en novembre 2022, en plein procès, par le promoteur de justice Alessandro Diddi. Sans masquer son embarras, ce dernier avait expliqué l’avoir reçue par mail, tout en assurant n’avoir jamais travaillé avec Francesca Chaouqui. Sur ce point, il avait alors reçu le soutien de toutes les parties prenantes au procès.
Dans la foulée, Alessandro Diddi avait annoncé l’ouverture d’une enquête concernant cette possible tentative de manipulation de la procédure. Afin de protéger le secret de l’enquête autour de ce nouveau volet d’un procès déjà tentaculaire, il avait obtenu du juge Giuseppe Pignatone que 119 des 126 messages ne soient pas rendus publics. Les défenses avaient alors vivement protesté. À ce jour, cette enquête n’a pas abouti à l’ouverture d’un procès.
Dès novembre 2022, le quotidien Domani avait eu accès à une partie de cette conversation secrète et avait révélé que c’était Genoveffa Ciferri qui l’avait transmise au promoteur de justice. Le 13 janvier 2023, entendue par le tribunal, la 'protectrice’ de Mgr Perlasca avait expliqué que Francesca Chaouqui l’avait manipulée en se présentant comme une conseillère juridique proche d’Alessandro Diddi, tout en mettant en avant sa proximité avec le pape François.
Lors de cette même audience, le cardinal Becciu avait accusé Francesca Chaouqui de mener une vengeance personnelle contre lui. Il avait expliqué que cette ancienne employée de la COSEA (ex-organisme chargé de la réforme de l’économie vaticane), condamnée en 2014 pour son implication dans l’affaire 'Vatileaks 2’, lui en voulait personnellement depuis qu’il lui avait transmis, en 2017, le refus ferme du pape François de la gracier.
Les nouveaux éléments
Dans son édition du 14 avril 2025, Domani affirme désormais avoir pu consulter les 119 messages manquants, qui ont été déposés par les avocats du banquier Raffaele Mincione auprès de Margaret Satterthwaite, rapporteuse spéciale des Nations unies sur l’indépendance des juges et des avocats. Mincione, également condamné à cinq ans et demi de prison lors du procès, cherche à remettre en cause l’indépendance du système judiciaire du Vatican.
Les extraits montrent que, dès l’été 2020 — soit un an avant l’ouverture du procès — Francesca Chaouqui était très au courant du contenu de l’enquête menée par la justice vaticane, voire du déroulement de la procédure elle-même. Elle aurait, par exemple, annoncé la mise en examen du cardinal Becciu six mois avant son officialisation en juillet 2021. Les échanges racontent également l’organisation d’une opération visant à faire enregistrer à son insu le cardinal Becciu par Mgr Perlasca lors d’un dîner dans un restaurant romain.
Celle que la presse italienne surnomme «la papesse» affirme à plusieurs reprises à Genoveffa Ciferri qu’elle travaille directement avec le promoteur de justice et la Gendarmerie vaticane. «Diddi s’en occupe», écrit-elle ainsi à son interlocutrice, lorsque celle-ci lui demande quand le promoteur débloquera les comptes bancaires de l’IOR de Mgr Perlasca.
Domani publie enfin un dernier message que Francesca Chaouqui aurait envoyé à Genoveffa Ciferri après la découverte par le tribunal du Vatican de leur conversation en novembre 2022: «S’il s’avère que nous étions tous d’accord, c’est fini.»
Une machination
Réagissant à ces révélations, le cardinal Becciu critique, dans un communiqué transmis par ses avocats, les "choix discutables" qui ont conduit la justice vaticane à ne pas divulguer ces échanges pendant le procès. "Dès le premier instant, j’ai parlé d’une machination contre moi: une enquête fabriquée de toutes pièces, basée sur des mensonges, qui, il y a cinq ans, a injustement dévasté ma vie et m’a exposé à une mise au pilori d’ampleur mondiale", déplore-t-il.
Le cardinal Becciu regrette également que "des individus capables d’actes aussi infâmes à l’encontre d’un cardinal" soient encore en fonction au Vatican. Dans Domani, il est affirmé que les avocats du cardinal sarde estiment même que Francesca Chaouqui aurait été "influencée" par le promoteur de justice Alessandro Diddi et par le chef de la Gendarmerie vaticane, Gianluca Gauzzi.
L’ancien substitut annonce avoir mandaté ses avocats pour entreprendre "toute action judiciaire nécessaire" à la lumière de ces révélations. Il doit être rejugé en septembre prochain par la cour d’appel de la Cité du Vatican. (cath.ch/imedia/cd/mp)