Le 7 décembre 2024 à 16h, le pape François remettra l’anneau cardinalice à 21 cardinaux dont 20 ont moins de 80 ans et seraient donc électeurs en cas de conclave. Avec cette nouvelle promotion, le pape François continue de façonner un collège qui comptera désormais 140 membres. I.Media analyse en 7 points cette dixième promotion de cardinaux créés par François depuis 2013.
Cet article reprend en partie les éléments de la dernière analyse du 6 octobre. Elle actualise les statistiques qui ont évolué du fait du décès du cardinal Ayuso Guixot, du retrait du cardinal désigné Paskalis Bruno Syukur, évêque de Bogor, et de l’ajout surprise dans la liste des nouveaux cardinaux de l’archevêque de Naples, Mgr Domenico Battaglia. Des ajouts ont par ailleurs été apportés au texte pour approfondir l’analyse.
1) Une Église en mouvement dans la dynamique du Synode
Depuis septembre, le pape François mène tambour battant son agenda. Après un voyage de 12 jours en Asie du Sud Est et en Océanie puis une visite délicate en Belgique et au Luxembourg fin septembre, le pontife a annoncé au début du Synode d’octobre sa nouvelle promotion de cardinaux. Le 7 décembre 2024, alors que le monde catholique aura les yeux rivés sur la réouverture de Notre-Dame de Paris, en présence d’une cinquantaine de chefs d’État, le pape François célèbrera donc dans la basilique Saint-Pierre le dixième consistoire de son pontificat.
«Les vieilles pierres ne l’intéressent pas, encore moins les puissants qui seront à Paris», glisse un bon observateur de la Curie romaine. Il relève au passage que tous les cardinaux, «mêmes les Français», sont théoriquement tenus d’assister à ce consistoire. «C’est quand même un peu douloureux pour l’Église en France», juge-t-il.
Quoi qu’il en soit, le pape qui fêtera ses 88 ans le 17 décembre continue de dessiner un collège qu’il a déjà renouvelé à près de 80% depuis 2013. Signe du mouvement d’ouverture que le pape souhaite dans l’Église catholique, 9 des 20 nouveaux cardinaux électeurs ont participé au Synode sur la synodalité, ce vaste chantier lancé en 2021 et qui a porté sur la gouvernance de l’Église et sa façon d’être plus inclusive et moins cléricale.
Comme un symbole: le pape a fait le choix d’offrir la pourpre cardinalice au dominicain Timothy Radcliffe, prédicateur officiel du Synode. À 79 ans, le Britannique a particulièrement marqué l’assemblée par ses catéchèses en exhortant les membres – souvent avec humour – à se débarrasser des résistances et des étroitesses d’esprit.
Bien qu’il perde son droit de vote en atteignant les 80 ans en août prochain, il restera quoi qu’il en soit un cardinal influent lors des congrégations générales qui précèdent un conclave. Plus largement, ce consistoire participe à rendre le collège cardinalice toujours plus «bergoglien», avec des évêques mettant davantage en avant une approche pastorale plutôt que doctrinale.
2) Des cardinaux pasteurs pour des Églises ultra-minoritaires
C’est l’une des marques de fabrique du pape François depuis 2013: donner un chapeau de cardinal à des pasteurs à la tête de minuscules communautés catholiques. Le pape n’a pas dérogé à sa règle lors de ce consistoire. Il en est ainsi avec Mgr Dominique Mathieu, archevêque de Téhéran-Ispahan, en République islamique d’Iran, où les quelque 2’000 catholiques ont de grandes difficultés à vivre leur foi. Il est peut-être aussi le premier cardinal à la tête d’un diocèse ne comptant aucun prêtre latin.
En créant cardinal ce Belge de 61 ans, le pape renforce la stature de cet évêque franciscain dans une région menacée par la guerre avec Israël. Il ouvre par ailleurs de nouvelles perspectives en honorant l’Iran. «J’imagine que le pape aimerait se rendre en Iran», nous a ainsi confié le futur cardinal Dominique Mathieu.
À noter d’ailleurs que le pape argentin a déjà nommé, ces six dernières années, 3 autres cardinaux électeurs au Moyen-Orient: le cardinal Sako, patriarche des Chaldéens (Bagdad), le cardinal Zenari (nonce apostolique en Syrie) et le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem. Une façon de donner une voix aux catholiques de ces pays qui ont été nombreux à s’exiler.
Dans la promotion annoncée le 6 octobre, Jean-Paul Vesco est lui aussi à la tête d’une petite communauté de fidèles à Alger (environ 4’000). Comme le pape l’avait fait avec Cristóbal López Romero, cet Espagnol archevêque de Rabat créé cardinal en 2019, François a sans doute voulu encore avec Mgr Vesco encourager ces évêques d’ouverture et artisans du dialogue interreligieux, notamment avec l’islam.
Ce Français qui se définit désormais comme un cardinal algérien – il a reçu la nationalité en 2023 – ne cache pas son admiration pour François, son ouverture pastorale et sa volonté de réformer l’Église pour donner un plus grand rôle aux laïcs et aux femmes.
3) L’Afrique patine et l’Asie renforcée
Avec cette nouvelle promotion, la composition du Sacré Collège poursuit son évolution. Si l’Europe reste toujours le plus grand vivier de cardinaux (35% de cette promotion), le poids du continent décroit très légèrement. Alors que plus de la moitié des cardinaux du conclave de 2013 étaient Européens, ils représentent désormais 39% du collège.
C’est l’Asie, continent visité par le pape François en septembre 2024, qui continue sa progression. Moins de 8% des cardinaux étaient asiatiques en 2013. Ils représentent près de 16% désormais, et même 18% en incluant, comme le fait le Vatican, les cardinaux du Moyen-Orient. Ce consistoire aurait pu compter un cardinal asiatique supplémentaire si Mgr Paskalis Bruno Syukur, évêque de Bogor, n’avait pas renoncé à son cardinalat pour des raisons encore énigmatiques.
Le pape a donné un troisième cardinal électeur aux Philippines, en la personne de Mgr Pablo Virgilio David, évêque de Kalookan. Homme fort de cette Église qui est la troisième communauté catholique du monde (plus de 76 millions de fidèles), il est depuis 2021 président de la conférence épiscopale.
En revanche, si l’Afrique est le continent où le catholicisme croît davantage que dans les autres, il n’a pas été récompensé en termes de sièges cardinalices. Seuls 2 nouveaux cardinaux africains – dont le franco-algérien Jean Paul Vesco – composent ce consistoire qui fait passer le poids de l’Afrique dans le collège sous la barre des 13%.
Ce défaut de représentation rappelle en outre que l’Afrique ne dispose plus de cardinal préfet à la tête d’un dicastère de la Curie romaine depuis deux ans. Lors du Synode sur la synodalité, le cardinal centrafricain Nzapalainga avait confié être bien conscient de cette situation.
Avec 5 nouveaux cardinaux électeurs représentant 5 pays différents – Brésil, Equateur, Chili, Pérou et Argentine –, l’Amérique latine reste stable et représente toujours 15,7% du collège. Personnalité influente et à la tête du puissant Conseil épiscopal latino-américain (Celam), le cardinal Jaime Spengler, 64 ans, archevêque de Porto Alegre, sera le septième cardinal électeur du Brésil.
4) Renouvellement sous le ciel de Rome
Ce consistoire est aussi l’occasion pour François de mettre en mouvement la Curie romaine et son diocèse. C’est ainsi qu’il a officialisé le nom de son vicaire en la personne de Mgr Baldassare Reina. À 54 ans, c’est lui qui gouverne le diocèse de Rome au nom du pape. L’un de ses nombreux chantiers sera de faire appliquer les réformes décidées par le pape François ces derniers mois. «L’Église de Rome doit être un exemple pour l’ensemble de l’Église universelle», a-t-il expliqué. Le cardinal Baldassare Reina devra aussi œuvrer à rétablir des relations apaisées entre le clergé romain et le pontife argentin après l’apparition de tensions ces dernières années.
Tout à fait surprenant, le cardinalat du père George Jacob Koovakad augure sans doute de nouvelles responsabilités pour ce jeune prêtre indien de 51 ans travaillant à la Curie. Celui qui organise dans l’ombre les voyages du pape François depuis 3 ans pourrait recevoir un nouveau poste prochainement. En attendant, sa création en tant que cardinal provoque des difficultés dans le protocole au sein de la secrétairerie d’État puisque la plupart de ses supérieurs ne sont pas cardinaux.
Autre surprise avec la nomination du père Fabio Baggio, 59 ans, sous-secrétaire du dicastère pour le Service du développement humain intégral. Ami historique du pape François, il nous a confié avoir «toujours essayé de décliner le cardinalat» jusqu’à ce que le pape en décide autrement. En charge de la section migrants et réfugiés, il porte l’une des thématiques les plus chères au pape François. Il pourrait succéder au jésuite canadien Michael Czerny à la tête du dicastère.
Le pape François a enfin choisi de conférer la barrette cardinalice à Mgr Rolandas Makrickas (Lituanie), 52 ans, archiprêtre coadjuteur de la Basilique papale Sainte-Marie-Majeure. Celui qui a participé à la restructuration économique et financière de la Curie romaine a aussi mené la réforme des statuts de Sainte-Marie-Majeure. À noter que c’est dans cette basilique que le pape François souhaite se faire enterrer.
5) Le retour en force de l’Italie?
Avec 4 cardinaux électeurs dans la liste, l’Italie est le pays le plus récompensé cette année. Cela marque une petite entorse dans les habitudes du pontife argentin, enclin depuis le début de son pontificat à faire baisser la proportion d’Italiens dans le collège cardinalice. Ils étaient 28 lors du conclave de 2013, et seulement 13 jusqu’à l’annonce des nouveaux cardinaux qui porte à 17 désormais le nombre d’Italiens, soit 12% du collège.
Hormis les cardinaux Reina et Baggio mentionnés plus haut, le pape François a choisi de redonner un cardinal à la capitale du Piémont en la personne de Roberto Repole. À 57 ans et arrivé il y a à peine deux ans à l’archevêché de Turin, ce spécialiste de Henri de Lubac est un des rares théologiens élevés au cardinalat sous François. Homme de dialogue, il plaide pour une Église plus humble et plus synodale.
Autre siège cardinalice que le pape a enfin honoré est celui de Naples, occupé par Mgr Domenico Battaglia, 61 ans. Étonnamment, il ne faisait pas partie de la première liste énoncée par François et c’est par un communiqué de presse que son nom a été ajouté à la promotion. Pasteur engagé auprès d’une population souvent pauvre et parfois aux prises avec la mafia, il a écrit une réflexion très appréciée par le pape François sur les «huit béatitudes de l’évêque», texte qui définit les qualités d’un bon évêque.
6) Un rajeunissement notable du collège
Chaque consistoire est l’occasion d’un rajeunissement du collège des cardinaux électeurs. La promotion 2024 permet à ce collège de voir sa moyenne d’âge baisser de plus d’un an (de 71 ans à 70 ans). Les 20 nouveaux électeurs ont en moyenne 62 ans.
Le pape François a choisi de nommer un nouveau benjamin au collège en la personne de Mgr Mykola Bychok, évêque de l’éparchie Saints Pierre et Paul de Melbourne des Ukrainiens (Australie). À 44 ans, ce responsable de la diaspora ukrainienne en Océanie détrône le cardinal Marengo, missionnaire en Mongolie (50 ans).
Autre jeune cardinal nommé par le pape: Mgr Frank Leo, archevêque de Toronto depuis février 2023. À seulement 53 ans, il représente la jeunesse dans une Église canadienne confrontée à une très forte sécularisation et aux scandales. Passé par la diplomatie vaticane, il se retrouve à la tête du plus vaste diocèse du pays, une réalité composite comptant quelque deux millions de catholiques et 400 prêtres célébrant dans plus d’une trentaine de langues, sur 225 paroisses.
À l’autre bout de l’échelle des âges, le pape François vient aussi de donner un nouveau doyen d’âge au collège des cardinaux. À 99 ans, l’ancien nonce Mgr Angelo Acerbi ne votera certes pas en cas de conclave, mais il représente au sein du collège la mémoire d’une Église qui a vécu sous Pie XII.
7) Les grands absents de ce consistoire
L’annonce d’un consistoire intéresse par son contenu, mais aussi par ses absents. Ainsi, fidèle à sa volonté d’une Église orientée vers les périphéries, François n’a toujours pas pourvu certains sièges épiscopaux traditionnellement cardinalices. Tel est le cas de Milan, Paris, Lyon, Los Angeles, Berlin ou encore Dakar, Vilnius ou Cracovie.
Par ailleurs, après le passage du pape en Belgique en septembre où il a été accueilli par Mgr Luc Terlinden, certains auraient pu envisager que le jeune archevêque de Malines-Bruxelles reçoive lui aussi la barrette cardinalice. Dans la Curie romaine, Mgr Rino Fisichella, pro-préfet du dicastère pour la Nouvelle Évangélisation et grand organisateur du Jubilé 2025, aurait pu lui aussi recevoir la pourpre.
Comme il avait pu le faire par le passé, le pape François a enfin étonné en élevant au cardinal trois simples prêtres (le père Fabio Baggio, le père George Jacob Koovakad et le dominicain Timothy Radcliffe). Autre élément à souligner: la moitié des promus sont issus d’ordres religieux. (cath.ch/imedia/hl/gr)