Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. Un des faits les plus marquants a été la condamnation en première instance à 5 ans et demi de prison du cardinal Angelo Becciu, ancien proche collaborateur du pape, qui continue de clamer son innocence.
Camille Dalmas/ I.Media
Les 200,5 millions du Vatican devaient au départ financer un projet pétrolier en Angola, mais ceux que la presse italienne a parfois surnommé la «Bande de Sloane Avenue» – Mincione, Crasso et Tirabassi – vont finalement réorienter l’investissement. Une partie de la somme placée dans le hedge fund va ainsi être investie dans des produits financiers risqués, sans que le Saint-Siège ne puisse rien faire.
Placement dans un immeuble londonien
Au printemps 2014, Raffaele Mincione va cependant présenter au Vatican un projet d’investissement dans un immeuble à Londres dans lequel il compte placer une partie conséquente du capital du fonds. Le substitut, Mgr Angelo Becciu, va donner son accord.
Le bien en question est situé au 60, Sloane Avenue, dans le quartier très «posh» (chic) de Chelsea. Il a été construit au début du XXe siècle pour le célèbre magasin de luxe Harrod’s, afin de servir de salle d’exposition et d’atelier de voitures. La partie supérieure du bâtiment, ouvertes sur de grandes baies vitrées intégrées à la structure tout en brique, a été ajoutée plusieurs décennies plus tard.
L’acquisition de ce bien – comme celle du lot de quatre immeubles à Londres cité dans le chapitre précédent – est en soi cohérente avec la politique d’investissement du Saint-Siège. Le Vatican possède en effet de nombreux biens de ce type à Londres, mais aussi à Paris, Rome, Lausanne et Genève.
Tour de passe-passe financier
La décision de se porter acquéreur de l’immeuble est annoncée en juin 2014, soit immédiatement après l’abandon officiel de la piste angolaise. Raffaele Mincione transfère alors 78 millions d’euros (soit 40% de l’investissement total du Saint-Siège) dans le compartiment RSS1 d’Athena Capital, un sous-fonds qui lui appartient. Depuis 2012, cette structure contrôle une société basée à Jersey, la 60SA, par le biais de laquelle est géré l’immeuble londonien. Ce tour de passe-passe est validé par Rome et lui permet de prendre le contrôle du bien.
Dans le plan présenté à la secrétairerie d’État, Raffaele Mincione prévoyait de restructurer une partie considérable de l’immeuble en transformant des bureaux en appartements pour augmenter les revenus. Cependant, dès le départ, l’investissement comporte un réel désavantage: un prêt onéreux de 80 millions d’euros contracté en 2012 par Raffaele Mincione auprès de la Deutsche Bank, lorsqu’il avait orchestré le rachat de 60SA par un montage financier complexe. Le premier financement va être en partie remboursé en 2016 par un prêt du fonds Parlex, appartenant au géant de la finance Blackstone. Ce nouveau prêt sera remboursé en 2018 par une hypothèque coûteuse, cette fois-ci contractée auprès de la banque d’affaires Cheyne Capital, qui va coûter très cher au Vatican.
Mincione en disgrâce
Mais entre-temps, les relations entre les différents acteurs de l’opération financière ont commencé à se dégrader. L’élément déclencheur n’a rien à voir avec les performances financières problématiques de Raffaele Mincione: en 2016, il cesse de verser les juteuses rétrocommissions à Enrico Crasso – et possiblement à Fabrizio Tirabassi – par le biais de la société émiratie Aspigam.
Enrico Crasso, visiblement contrarié, fait alors commander un rapport sur la façon dont Mincione gère l’argent du Saint-Siège, ce qui aboutit à la publication, en 2017, d’un compte-rendu extrêmement critique. Sont notamment ciblées des opérations spéculatives menées par le fonds GOF dont n’a pas été averti le Vatican – quand bien même Raffaele Mincione n’en a contractuellement pas l’obligation. De plus, ce rapport déplore que le projet de restructuration de l’immeuble de Londres, censé permettre d’effectuer à terme une plus-value, n’a toujours pas été mené.
Raffaele Mincione évite les demandes d’explication de plus en plus nombreuses qui viennent de Rome. Pire, en mai 2018, il annonce vouloir activer une clause présente dans le contrat qui prévoit une extension de sa gestion du patrimoine du Vatican pour deux années supplémentaires, après les cinq ans années initiales, et en avertit la secrétairerie d’État. La nouvelle est très mal accueillie par celle-ci, qui s’oppose à cette option et lui demande de commencer à vendre progressivement l’activité du fonds – et donc les actifs de l’immeuble de Londres – afin de pouvoir récupérer le contrôle de son argent.
Les relations entre Raffaele Mincione et Gianluigi Torzi
Raffaele Mincione, depuis janvier 2018, négocie avec plusieurs interlocuteurs pour vendre l’immeuble. Elles n’aboutissent pas, mais lui permettent d’obtenir des estimations potentielles de vente du bien immobilier aux alentours de 350 millions de livres sterling, soit une importante plus-value. D’autres estimations qu’il obtient évoquent une somme plus proche de 220 millions. Pendant l’hiver 2018, le banquier a notamment discuté avec les équipes d’un autre courtier italien de Londres, Gianluigi Torzi.
Raffaele Mincione va beaucoup se rapprocher de ce confrère qui l’aide, en septembre 2018, dans la tentative de prise de contrôle de la banque génoise Carrige, effectuée notamment avec le fonds GOF (celui qui gère le patrimoine du Saint-Siège). «Je te considère comme un grand ami», affirme alors Mincione à Torzi, qui a accepté de lui prêter de l’argent pour réaliser l’opération.
Raffaele Mincione voulait prendre la tête du conseil d’administration de la Carrige, mais le plan échoue. Et comme le cours des actions de la banque – dans laquelle le banquier a lourdement investi – s’effondre, il se retrouve à devoir une importante somme à Gianluigi Torzi, juste au moment où on lui demande de vendre les actifs qu’il a acquis avec l’argent du Saint-Siège.
Une période de transition
Au Vatican, le projet de «liquidation» a été lancé en mai 2018 dans une délicate période de transition: le 20 mai, le pape a annoncé que Mgr Becciu allait devenir cardinal, et l’a nommé, le 26 mai, préfet de la congrégation pour les Causes des saints – un des «ministères» de la Curie. Le Sarde quitte son poste de substitut le 29 juin, et confie les rênes à son bras droit, l’assesseur Mgr Paolo Borgia, ce dernier effectuant l’intérim jusqu’à l’entrée en poste du nouveau substitut, Mgr Edgar Peña Parra, en octobre 2018.
Dès le 16 octobre, ce prélat vénézuélien va autoriser le Bureau du réviseur général – en charge de l’audit interne au Vatican – à effectuer une inspection des finances de la secrétairerie d’État demandée depuis plusieurs mois. De graves problèmes sont pointés concernant la gestion de l’immeuble de Sloane Avenue, mais aussi plus largement l’influence trop importante prise par la banque Crédit Suisse – partenaire privilégié d’Enrico Crasso, qui s’est mis à son compte mais continue de travailler avec son ancien employeur.
Mettre un terme aux relations avec Raffaele Mincione devient alors une nécessité pour la secrétairerie d’État qui, voyant que la liquidation demandée n’avance pas, se met alors en quête d’un nouveau gestionnaire. Quelques mois auparavant, Fabrizio Tirabassi été approché par deux entrepreneurs italiens qui lui ont suggéré un nom: Gianluigi Torzi.
Les contrats de Londres
Ce dernier a senti le bon coup. Le 2 novembre 2018, il prévient Raffaele Mincione, qui lui doit de l’argent, de ses intentions: «À propos de Sloane (l’immeuble de Londres, ndlr), il y a un bon compromis en vue». Mincione lui répond avec l’émoji «doigts croisés». Le 12 novembre, Mgr Perlasca, toujours plus mécontent du travail de Raffaele Mincione – à qui il reproche de ne pas suivre les indications du Saint-Siège – le contacte pour dire sa préoccupation. «Les jeux sont finis», écrit alors Mincione à un collaborateur, une heure avant de recevoir un message de Torzi qui le prévient qu’il doit participer à une réunion avec Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso dans un bar de Rome deux jours plus tard.
À cette occasion, Gianluigi Torzi explique aux représentants du Vatican qu’il dispose d’un levier sur Mincione parce qu’il lui a prêté de l’argent pour l’opération de la banque Carrige. Il laisse entendre qu’il peut jouer le rôle d’intermédiaire pour le Saint-Siège afin de convaincre le banquier londonien de rendre son bien de la façon la plus indolore possible. Une aubaine pour la secrétairerie d’État, qui accepte de participer à une rencontre avec Torzi et Mincione, pour trouver une solution en vue d’un transfert de son patrimoine, à Londres le 20 novembre.
Mgr Alberto Perlasca y envoie Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi afin de représenter les intérêts du Saint-Siège aux côtés de Gianluigi Torzi, dont ils pensent s’être attachés les services. Ils ne lui ont pour autant donné aucun mandat. Torzi a seulement reçu l’assurance (sans valeur) de devenir gestionnaire de la part de Tirabassi, qui est perçu par l’entourage du banquier comme «notre homme au Saint-Siège». L’expert-comptable, pourrait, selon le tribunal, avoir été séduit par la perspective de devenir administrateur du fonds de Torzi.
Négociation cruciale
Lors des trois journées cruciales de négociation à Londres, du 20 au 22 novembre, le plan de Gianluigi Torzi, en deux phases, est mis à exécution. Il prévoit tout d’abord un premier accord avec Raffaele Mincione: ce dernier aura 40 millions d’euros, ainsi que le contrôle intégral de son fonds GOF – acquis en 2014 par le Saint-Siège – contre la cession de la société contrôlant l’immeuble de Londres, la 60SA.
Cette solution convient à Mincione comme à Torzi: les sommes ont été rapidement calculées sur la base d’une surestimation volontaire à 350 millions d'euros de l’immeuble de Londres. Et les échanges, qui se déroulent pendant toute la journée du 20 novembre, se font sans la participation des deux représentants de la secrétairerie d’État, Tirabassi et Crasso, qui sont pourtant arrivés à Londres.
Des irrégularités sous le tapis
Ils sont sollicités le lendemain par Raffaele Mincione qui leur demande de faire signer l’accord à leur supérieur à Rome. Depuis Londres, Fabrizio Tirabassi va alors mettre la pression sur son supérieur, Mgr Alberto Perlasca, lui déclarant que c’est «l’unique solution» pour trouver une issue heureuse au «divorce» avec Mincione. Le but principal, pour Tirabassi, semble surtout de mettre enfin sous le tapis toutes les 'irrégularités’ liées à cette union.
À Rome, le directeur du Bureau administratif exige cependant des garanties de la part d’un expert légal, et demande que soit effectuée une «due diligence», mais le Saint-Siège a oublié de venir avec un avocat. Pire, celui en qui Mgr Perlasca a confiance se trouve travailler pour Raffaele Mincione. Sous pression, c’est Nicola Squillace, un avocat et proche collaborateur de Torzi, qui va finalement être choisi pour assister le Saint-Siège.
Dès lors, Mgr Perlasca va recevoir depuis Londres de nombreuses informations imprécises, fausses ou incomplètes. Dans la fin de la matinée du 22 novembre, Le prélat finit par signer.
1'000 actions pour le droit de vote
Vient la deuxième partie du plan de Torzi, qui concerne la signature d’un second accord par lequel la secrétairerie d’État lui concède la gestion de son bien. Conseillés par Squillace, Tirabassi et Crasso parviennent encore à convaincre Mgr Perlasca, pourtant très méfiant, de signer le second contrat.
Le problème, cette fois-ci, vient du fait que, dans la matinée du 22 novembre, Gianluigi Torzi a volontairement modifié les statuts de Gutt, le fonds d’investissement avec lequel il compte gérer l’argent du Vatican. Il a fait en sorte que seulement 1’000 actions sur les 31’000 actions de Gutt disposent d’un «droit de vote», c’est-à-dire permettent de diriger effectivement le fonds.
Et l’accord signé par le Saint-Siège prévoit que ces 1’000 actions reviennent au banquier de Molise comme une forme de garantie, lui donnant, sans que le Vatican – hormis Tirabassi et Crasso – ne le sache, les plein-pouvoirs. Le Saint-Siège a de nouveau perdu la main. (cath.ch/imedia/cd)
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