Vatican: L'affaire de l'immeuble de Londres - Le pétrole d'Angola
Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à 7 ans et demi de prison. Après la récente publication d’un document de plus de 800...
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Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison.
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Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. Conclut son récit avec l’extorsion dont a été victime la secrétairerie d’État, et la façon dont l’affaire a...
Vatican: L'affaire de l'immeuble de Londres - Le pétrole d'Angola 1/4
Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l'affaire de l'immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d'une simple amende à 7 ans et demi de prison. Après la récente publication d'un document de plus de 800 pages dans lequel la justice vaticane justifie le jugement, I.MEDIA revient sur le déroulement de cette affaire en repartant de son origine: un ambitieux et étrange projet d'investissement d'une partie considérable du patrimoine du Saint-Siège dans le pétrole d'Angola.
Camille Dalmas, I.MEDIA
La justice vaticane mettait ainsi fin à plus de deux ans de procédure suivie avec attention par I.MEDIA, un procès connu sous le nom de "l'affaire de l'immeuble de Londres" dans lequel le Saint-Siège a perdu plus de 140 millions d'euros. Un des faits les plus marquants a été la condamnation en première instance à cinq ans et demi de prison du cardinal Angelo Becciu, ancien proche collaborateur du pape qui continue de clamer son innocence.
Le 10 mai 2011, Mgr Angelo Becciu, nonce apostolique passé par l'Angola (2001-2009) et Cuba (2009-2011) est nommé substitut de la secrétairerie d'État par le pape Benoît XVI. Ce poste est un des plus importants de la Curie romaine, et fait du Sarde, à 62 ans, le chef de la Première section, soit l'administration centrale du Saint-Siège. Cette institution dispose alors de fonds propres – 600 millions d'euros – qu'elle administre en toute discrétion au sein d'une sous-section, le Bureau administratif, dirigé depuis 2009 par Mgr Alberto Perlasca, un canoniste spécialisé dans la gestion des biens ecclésiastiques. Ce dernier travaille entre autres avec un certain Fabrizio Tirabassi, expert-comptable, en poste depuis vingt ans au sein de ce bureau.
En tant que substitut, Mgr Becciu est le seul à avoir le 'pouvoir de signature' sur les contrats de nature bancaire ou financière de la secrétairerie d'État. Le patrimoine de cette dernière est investi dans plusieurs instituts bancaires, et est constitué pour la plupart de biens immobiliers (investissements à faible risque). Une partie considérable de ces biens est gérée par le Credit Suisse Italy, au sein duquel travaille Enrico Crasso. Ce dernier est devenu depuis la fin des années 90 un consultant régulier (et apprécié) de la secrétairerie d'État. Le Bureau administratif de Mgr Perlasca travaille aussi depuis de nombreuses années avec une autre banque suisse, UBS.
Un investissement de 250 millions
Mgr Becciu, à peine arrivé en poste, annonce vouloir secouer une gestion financière qu'il trouve trop ronronnante afin de générer plus de bénéfices pour le Saint-Siège. C'est avec cette idée qu'il présente à l'automne 2012 un projet surprenant à ses équipes : une demande d'investissement de 250 millions de dollars émise par une holding pétrolière, la Falcon Oil, basée en Angola. L'évêque sarde connaît très bien le président de cette société, un certain Antonio Mosquito, qui a été un bienfaiteur de la nonciature de Luanda lorsqu'il y était en poste.
Le nouveau substitut demande à Mgr Perlasca, son bras droit sur les questions financières, d'étudier cette proposition sans tenir compte de son rapport d'amitié avec M. Mosquito. Pour l'aider, il contacte directement Enrico Crasso, lui demandant d'effectuer une «due diligence», soit une enquête pour s'assurer que l'investissement proposé est viable, sûr et rentable. Au Credit Suisse comme au Bureau administratif, on s'exécute, mais avec un certain scepticisme : l'investissement, qui pourrait engager plus d'un quart des ressources financières de la secrétairerie d'État, est dès le départ jugé risqué autant sur le plan financier – l'Angola n'est pas perçu comme politiquement stable – que réputationnel. Il entre notamment en contradiction avec les fortes prises de position écologiques de Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate, publiée en 2009.
Fait étonnant, Mgr Becciu décide de ne pas faire appel à l'Institut pour les œuvres de religion (IOR), la banque d'investissement du Saint-Siège, pour étudier son projet. L'IOR ne l'aurait probablement pas accepté, expliquera-t-il des années plus tard. Dès lors, le dossier Falcon Oil reste donc une affaire interne à la secrétairerie d'État, une institution connue pour sa culture du secret.
La constitution du trio Mincione-Crasso-Tirabassi
Les deux banques partenaires – UBS et le Credit Suisse – sont contactées pour réfléchir à un éventuel crédit nécessaire pour effectuer cet investissement, tandis qu'Enrico Crasso, se déclare incompétent pour mener la due diligence dans le domaine pétrolier et se met en quête d'une personne qualifiée auprès du bureau londonien du Credit Suisse. C'est ainsi qu'il est présenté à Raffaele Mincione, un banquier italo-britannique qui dirige plusieurs institutions financières, dont le WRM Group, et est considéré comme un spécialiste dans le domaine des matières premières après une expérience d'advisor chez le russe Gazprom. Selon Raffaele Mincione, l'intermédiaire aurait été un certain Ivan Simetovic, un homme d'affaires dont le fonds, Aspigam, est basé à Dubaï et qui reviendra plus tard dans le récit.
Mis en contact avec les représentants de Falcon Oil, Raffaele Mincione ne se contente pas de la due diligence qu'on lui a confiée. Son plan devient rapidement de convaincre le Saint-Siège qu'un hedge fund luxembourgeois qu'il a créé en 2012, Athena Capital, pourrait servir à gérer l'important investissement à l'étude. Il semble avoir vite convaincu Enrico Crasso, le consultant de confiance du Saint-Siège, et Fabrizio Tirabassi, employé du Bureau administratif : les trois hommes vont alors se mettre à travailler ensemble pour persuader le Saint-Siège. Avec succès: le plan de Raffaele Mincione s'impose peu à peu comme la solution préférentielle de la secrétairerie d'État.
La période durant laquelle commencent les discussions est particulièrement délicate au Vatican: le 28 février 2013, le pape Benoît XVI renonce à sa charge d'évêque de Rome, et est remplacé le 13 mars par le pape François après deux semaines pendant lesquelles le Siège est vacant. Maintenu en poste, Mgr Becciu reçoit, quelques jours après l'élection du nouveau pape, un rapport du Credit Suisse qui établit que l'investissement proposé par Raffaele Mincione est non seulement trop risqué mais aussi pas assez rentable.
Mais cela ne met pas fin au projet: en mai, le banquier londonien prend contact avec le géant pétrolier italien ENI et laisse ensuite miroiter une participation de ce grand nom à l'opération, qui prendrait en charge la moitié de l'investissement. Cette collaboration prestigieuse semble avoir convaincu Mgr Becciu: passant outre les avertissements du Credit Suisse, il va demander à cette banque de verser 500'000 euros sur le fonds de Raffaele Mincione pour lui permettre de commencer à structurer le fonds et préparer l'investissement complet.
Des risques importants ignorés
Le premier versement a lieu le 30 juin 2013. Mgr Becciu, vingt jours plus tôt, a pourtant consulté un article publié par le journal Il Mondo, qui met clairement en cause les pratiques professionnelles de Raffaele Mincione concernant un investissement effectué dans une banque italienne, la Banca Popolare di Milano (BPM). Le papier, arrivé sur son bureau, ciblait tout particulièrement des investissements problématiques effectués par le fonds Athena – celui-là même dans lequel le Saint-Siège s'apprêtait à placer une part considérable de son patrimoine. Les accusations sont graves au point que Mgr Becciu soit obligé de demander une enquête sur Raffaele Mincione à la Gendarmerie vaticane, mais ne l'empêche finalement pas de valider le premier paiement alors qu'il n'a pas obtenu les résultats.
Mais pour financer l'investissement, le Saint-Siège doit encore contracter un prêt auprès d'UBS et du Crédit suisse, qui ont chacun rendu un rapport peu favorable concernant le projet de 'crédit lombard' élaboré par Raffaele Mincione, soit une formule anormalement risquée pour le Vatican. UBS en particulier, malgré les intérêts juteux proposés par Crasso, refuse de participer à cette opération, la jugeant trop dangereuse. La banque met ouvertement en cause la viabilité du fonds Athena Capital. La secrétairerie d'État, malgré ces nouveaux signaux d'alarme, décide alors de retirer 110 millions d'actifs à UBS et de les confier à la Banca della Svizzera Italiana (BSI), une troisième banque qui se montre beaucoup moins regardante sur les risques liés à l'investissement de Mincione. Le Vatican n'a pourtant jamais travaillé avec la BSI jusqu'alors, mais a suivi les conseils de son consultant historique Enrico Crasso. Résidant à Lugano, celui-ci est directement lié à cet institut bancaire, puisqu'à partir de 2014, il en est devenu «introducer» et touche d'importantes commissions pour chaque affaire apportée (comme c'était déjà le cas pour le Credit Suisse).
La fin du projet Falcon Oil
Une fois obtenu l'accord des banques, Raffaele Mincione va mettre la pression sur la secrétairerie d'État pour obtenir qu'elle verse plus rapidement toutes les tranches à Athena Capital en vue du projet angolais, lui affirmant qu'elle doit prouver sa capacité d'investissement pour ne pas perdre l'affaire. Les conditions établies dans le contrat avec la secrétairerie d'État sont pourtant très loin d'être réunies: la due diligence commandée n'a notamment toujours pas été effectuée. 200,5 millions de dollars – 147,2 millions d'euros – sont malgré cela progressivement versés sur un compartiment du fonds Athena Capitals. Raffaele Mincione exulte. «Enrico, tu es un phénomène incroyable! Bravo vraiment», envoie-t-il par message à Crasso après avoir encaissé la première tranche le 11 décembre 2013. Le dernier versement a lieu le 28 février 2014.
Une fois l'argent obtenu, le trio Mincione-Crasso-Tirabassi, qui avait jusqu'alors fortement soutenu l'investissement dans Falcon Oil, va soudainement émettre des doutes sur sa viabilité, puis le déconseiller au point de pousser finalement Mgr Becciu, en juin 2014, à renoncer à ce projet. Ce renoncement a en fait été anticipé, puisqu'en mai 2014, le fonds comportant les 200 millions du Saint-Siège a été renommé en Athena Capital GOF et restructuré pour permettre des investissements très risqués, le tout étant accepté officiellement par Mgr Becciu - qui, selon la justice vaticane, était «constamment au courant de toutes les étapes». La capacité d'endettement du fonds, fixée au départ à 100%, passe désormais à 300%. Et Raffaele Mincione peut dorénavant investir l'argent du Vatican où il le souhaite, sans réelle garantie de résultat. Autant d'évolutions qui contreviennent gravement aux règles du Saint-Siège en matière d'investissement.
Raffaele Mincione, ayant le contrôle total du fonds pour une durée pouvant aller jusqu'à sept ans, va utiliser une partie de cette somme pour effectuer divers investissements mobiliers. Mais avec la plus grande partie de la somme, il va proposer à la secrétairerie d'État d'acquérir un immeuble londonien qui deviendra l'emblème de toute cette affaire: le 60, Sloane Avenue, dans le quartier de Chelsea. (cath.ch/imedia/cd/bh)
Prochain épisode: Le pactole des intermédiaires 2/4
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Vatican: L'affaire de l'immeuble de Londres - Le pactole des intermédiaires 2/4
Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. I.MEDIA poursuit son récit de l’affaire, en s’arrêtant sur le rôle décisif de deux condamnés: le banquier «de confiance» du Vatican, Enrico Crasso, et le comptable de la secrétairerie d’État, Fabrizio Tirabassi.
Camille Dalmas/I.Media pour cath.ch
Fin février 2014, la secrétairerie d’État a placé 176 millions de francs* dans le fonds luxembourgeois Athena Capital GOF, géré par l’homme d’affaires italo-britannique Raffaele Mincione, dans le but initial de l’investir dans une holding pétrolière, avant d’abandonner brusquement ce projet. Cette opération opaque, qui fait perdre à la secrétairerie d’État le contrôle de son investissement, n’est pas seulement l’œuvre de l’ambitieux banquier de la City: il a bénéficié constamment du soutien d’un employé de la secrétairerie d’État, Fabrizio Tirabassi, et d’un de ses conseillers au Crédit Suisse, le courtier Enrico Crasso, deux hommes qui semblent avoir toujours travaillé de concert.
Des opérations financières annexes
Pour comprendre l’implication de ces deux hommes dans cette affaire, qui peut faire croire, dès le départ, à une forme de corruption, la justice du Vatican a été forcée de s’intéresser à des opérations financières annexes menées pour le compte de la secrétairerie d’État. L’une d’entre elles est un important investissement immobilier à Londres, validé en janvier 2014 – mais qui n’a pas été effectué avec les 200,5 millions de dollars (176 millions de francs) versés avec Raffaele Mincione et ne concerne pas le «grand» immeuble de Sloane Avenue.
L’affaire, encore une fois, a été apportée par le banquier Enrico Crasso, banquier du Crédit Suisse (qu’il quitte subitement en 2015 pour se mettre à son compte), reconnu comme un consultant de confiance par la secrétairerie d’État pour laquelle il travaille depuis la fin des années 1990. Il s’agit de l’achat de quatre immeubles appartenant à Sloane&Cadogan, une société spécialisée dans le développement de projets immobiliers à Londres, pour une somme de 92 millions de livres sterling.
La structure de l’investissement, validée par Mgr Becciu en février 2014, prévoit l’acquisition d’une «société-véhicule» basée à Jersey, dans le paradis fiscal des îles anglo-normandes (opération qui sera effectuée entre février et juillet 2015), puis l’achat, un par un, des immeubles. Hormis ce montage financier problématique, il s’agit d’une forme d’investissement habituelle pour le Vatican, qui possède en effet un important parc immobilier à Londres, Paris, Genève, Lausanne et Rome.
Cadogan Square
Le 13 août 2015, le Vatican achète le n° 25 de Cadogan Square, situé sur une place tranquille du très central quartier de Chelsea. Deux jours plus tard, la société Sloane&Cadogan, qui vient de conclure cette belle affaire, verse 1,5 million de francs sur le compte de l’entreprise Aspigam, une société basée à Dubaï qui appartient à un certain Ivan Simetovic, homme d’affaires qui est déjà apparu dans ce récit, puisque c’est lui qui a présenté Raffaele Mincione à Enrico Crasso – et donc au Vatican.
Dans les semaines qui suivent, alors que la secrétairerie d’État continue le plan établi et se porte acquéreur des derniers immeubles prévus dans le deal, la société Aspigam verse en plusieurs tranches la somme d'un million de livres sterling sur le compte d’une société basée en République dominicaine, Divanda. Cette entreprise appartient à Enrico Crasso.
L’accord trouvé dans l’investissement de 92 millions de livres sterling (102 millions de francs) de la secrétairerie d’État semble avoir été insatisfaisant pour Enrico Crasso. Alors lié au Crédit Suisse, il n’a touché que 906'000 francs contre 2 millions de francs attendus (2%, la commission qu’il touche habituellement). «Des miettes», affirme un de ses contacts dans un mail échangé en février 2014 avec un collaborateur du Crédit Suisse.
Les rétrocommissions d’Enrico Crasso
La solution trouvée par Enrico Crasso et Sloane&Cadogan, dans le dos de la secrétairerie d’État, est le versement d’une rétrocommission. Pour «compléter», la société britannique a donc versé la somme de 1,5 million à Aspigam afin que la société émiratie lui reverse un million sur son fonds d’investissement dominicain. Le rapport du procès affirmera que cette solution était apparemment très fréquente chez certains dirigeants du Crédit Suisse à l’époque.
Fait intéressant, la justice vaticane note que le même modus operandi s’est observé quelques années plus tard entre 2015 et 2016 avec le versement de 1,9 million de francs à Aspigam par Raffaele Mincione. Après la ponction d’une commission de plus de 25% par Aspigam, c’est cette fois-ci 1,2 million qui ont été transférés à la société Divanda d’Enrico Crasso. Ces versements interviennent deux ans après le transfert des 186 millions de la secrétairerie d’État sur le fonds Athena GOF. Pour la justice vaticane, les éléments dont elle dispose suffisent à montrer qu’il s’agit bien d’un paiement lié à cette transaction.
En somme, Raffaele Mincione a versé des rétrocommissions à Enrico Crasso, qu’il avait qualifié de «phénomène» pour avoir réussi à convaincre le Saint-Siège d’investir dans son fonds d’investissement luxembourgeois. Pour cela, il est passé par Ivan Simetovic, président d’Aspigam qui avait présenté les deux hommes.
Ce dernier pourrait lui aussi – hypothèse de la justice vaticane, devant laquelle il a refusé de témoigner – avoir reçu d’importantes compensations de la part de Raffaele Mincione, qui a effectué de nombreux autres versements sur le compte d’Aspigam. Et il n’est pas le seul à avoir eu recours à ses services: Gianluigi Torzi, un courtier italien dont nous reparlerons plus tard, a lui aussi versé des sommes importantes à Aspigam.
Le trésor de Fabrizio Tirabassi
De ces manigances, le substitut Mgr Angelo Becciu n’a pas connaissance. Ce n’est visiblement pas le cas d’un de ses employés, Fabrizio Tirabassi, qui entretient une relation de grande proximité avec Enrico Crasso. Alors que ce dernier touche ses rétrocommissions pour le deal de l’appartement de Sloane&Cadogan, Tirabassi lui envoie ce message: «N’oublie pas de nous laisser quelque chose de côté», ce à quoi le banquier lui répond immédiatement: «Bien sûr».
La paie est réputée maigre au Vatican: Fabrizio Tirabassi touche un salaire de 2330 francs par mois. Il s’est pourtant constitué un important pactole pendant ses plus de vingt années à la secrétairerie d’État. Une des explications de cette étonnante richesse sont des commissions versées par le Crédit Suisse, et qui avaient visiblement été négociées à la fin des années 1990 avec l’accord de Mgr Piovano, prédécesseur de son supérieur direct Mgr Perlasca.
Ces revenus semblent avoir été suffisants pour que Tirabassi ne touche presque jamais à l’argent de son compte bancaire de l’IOR, sur lequel le Vatican lui versait son salaire. Il se retrouve ainsi avec 2,3 millions de francs d’actifs bancaires… Mais ce n’est pas tout: en 2020, la gendarmerie italienne a perquisitionné l’expert-comptable, découvrant une collection de pièces de monnaies et médailles en or et argent (vaticanes, pour la plupart) valant plus de 7,4 millions de francs, ainsi que 522’000 francs en liquide.
Ce trésor a été retrouvé dans le local d’une petite société de vente de pièces anciennes appartenant au père de Tirabassi, Interfinum. Ce négoce poussiéreux situé à deux pas du Vatican a reçu de très nombreux versements en liquide et a généré une activité commerciale intense et très suspecte, avant et après la mort du père: plus de 23 millions de francs d’échange en seulement quelques années, avec des mouvements uniques allant parfois jusqu’à 460'000 francs.
Le butin numismatique est le fruit d’acquisition massive de pièces auprès du Vatican, pour 3 millions, dont 2,4 millions réglés en liquide. Tout ce trésor, retrouvé dans le local par la gendarmerie, ne peut pas être attribué à l’entreprise, qui a perdu de l’argent chaque année depuis 2015. Toute cette fortune a-t-elle à voir avec le «quelque chose de côté» que Tirabassi demandait à Crasso? La justice vaticane n’a pu prouver avec certitude cette thèse, mais estime que ce butin caché prouve la corruption de Fabrizio Tirabassi.
Un système défaillant
Selon la justice vaticane, Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso ont donc profité amplement d’un système défaillant qui leur a permis de s’enrichir pendant de longues années. Et ils vont continuer de jouer un rôle essentiel dans la gestion des 176 millions de francs qu’ils ont mis dans les mains de Raffaele Mincione. Argent avec lequel ce dernier va acquérir le 60, Sloane Avenue, le fameux «immeuble de Londres» qui plus tard donnera son surnom à toute l’affaire entourant le patrimoine financier de la secrétairerie d’État. (cath.ch/imedi/cd/bh)
*Tous les montants en livres sterling, euros et dollars ont été convertis en francs suisses pour faciliter la lecture.
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Camille Dalmas/ I.Media
Les 200,5 millions du Vatican devaient au départ financer un projet pétrolier en Angola, mais ceux que la presse italienne a parfois surnommé la «Bande de Sloane Avenue» – Mincione, Crasso et Tirabassi – vont finalement réorienter l’investissement. Une partie de la somme placée dans le hedge fund va ainsi être investie dans des produits financiers risqués, sans que le Saint-Siège ne puisse rien faire.
Placement dans un immeuble londonien
Au printemps 2014, Raffaele Mincione va cependant présenter au Vatican un projet d’investissement dans un immeuble à Londres dans lequel il compte placer une partie conséquente du capital du fonds. Le substitut, Mgr Angelo Becciu, va donner son accord.
Le bien en question est situé au 60, Sloane Avenue, dans le quartier très «posh» (chic) de Chelsea. Il a été construit au début du XXe siècle pour le célèbre magasin de luxe Harrod’s, afin de servir de salle d’exposition et d’atelier de voitures. La partie supérieure du bâtiment, ouvertes sur de grandes baies vitrées intégrées à la structure tout en brique, a été ajoutée plusieurs décennies plus tard.
L’acquisition de ce bien – comme celle du lot de quatre immeubles à Londres cité dans le chapitre précédent – est en soi cohérente avec la politique d’investissement du Saint-Siège. Le Vatican possède en effet de nombreux biens de ce type à Londres, mais aussi à Paris, Rome, Lausanne et Genève.
Tour de passe-passe financier
La décision de se porter acquéreur de l’immeuble est annoncée en juin 2014, soit immédiatement après l’abandon officiel de la piste angolaise. Raffaele Mincione transfère alors 78 millions d’euros (soit 40% de l’investissement total du Saint-Siège) dans le compartiment RSS1 d’Athena Capital, un sous-fonds qui lui appartient. Depuis 2012, cette structure contrôle une société basée à Jersey, la 60SA, par le biais de laquelle est géré l’immeuble londonien. Ce tour de passe-passe est validé par Rome et lui permet de prendre le contrôle du bien.
Dans le plan présenté à la secrétairerie d’État, Raffaele Mincione prévoyait de restructurer une partie considérable de l’immeuble en transformant des bureaux en appartements pour augmenter les revenus. Cependant, dès le départ, l’investissement comporte un réel désavantage: un prêt onéreux de 80 millions d’euros contracté en 2012 par Raffaele Mincione auprès de la Deutsche Bank, lorsqu’il avait orchestré le rachat de 60SA par un montage financier complexe. Le premier financement va être en partie remboursé en 2016 par un prêt du fonds Parlex, appartenant au géant de la finance Blackstone. Ce nouveau prêt sera remboursé en 2018 par une hypothèque coûteuse, cette fois-ci contractée auprès de la banque d’affaires Cheyne Capital, qui va coûter très cher au Vatican.
Mincione en disgrâce
Mais entre-temps, les relations entre les différents acteurs de l’opération financière ont commencé à se dégrader. L’élément déclencheur n’a rien à voir avec les performances financières problématiques de Raffaele Mincione: en 2016, il cesse de verser les juteuses rétrocommissions à Enrico Crasso – et possiblement à Fabrizio Tirabassi – par le biais de la société émiratie Aspigam.
Enrico Crasso, visiblement contrarié, fait alors commander un rapport sur la façon dont Mincione gère l’argent du Saint-Siège, ce qui aboutit à la publication, en 2017, d’un compte-rendu extrêmement critique. Sont notamment ciblées des opérations spéculatives menées par le fonds GOF dont n’a pas été averti le Vatican – quand bien même Raffaele Mincione n’en a contractuellement pas l’obligation. De plus, ce rapport déplore que le projet de restructuration de l’immeuble de Londres, censé permettre d’effectuer à terme une plus-value, n’a toujours pas été mené.
Raffaele Mincione évite les demandes d’explication de plus en plus nombreuses qui viennent de Rome. Pire, en mai 2018, il annonce vouloir activer une clause présente dans le contrat qui prévoit une extension de sa gestion du patrimoine du Vatican pour deux années supplémentaires, après les cinq ans années initiales, et en avertit la secrétairerie d’État. La nouvelle est très mal accueillie par celle-ci, qui s’oppose à cette option et lui demande de commencer à vendre progressivement l’activité du fonds – et donc les actifs de l’immeuble de Londres – afin de pouvoir récupérer le contrôle de son argent.
Les relations entre Raffaele Mincione et Gianluigi Torzi
Raffaele Mincione, depuis janvier 2018, négocie avec plusieurs interlocuteurs pour vendre l’immeuble. Elles n’aboutissent pas, mais lui permettent d’obtenir des estimations potentielles de vente du bien immobilier aux alentours de 350 millions de livres sterling, soit une importante plus-value. D’autres estimations qu’il obtient évoquent une somme plus proche de 220 millions. Pendant l’hiver 2018, le banquier a notamment discuté avec les équipes d’un autre courtier italien de Londres, Gianluigi Torzi.
Raffaele Mincione va beaucoup se rapprocher de ce confrère qui l’aide, en septembre 2018, dans la tentative de prise de contrôle de la banque génoise Carrige, effectuée notamment avec le fonds GOF (celui qui gère le patrimoine du Saint-Siège). «Je te considère comme un grand ami», affirme alors Mincione à Torzi, qui a accepté de lui prêter de l’argent pour réaliser l’opération.
Raffaele Mincione voulait prendre la tête du conseil d’administration de la Carrige, mais le plan échoue. Et comme le cours des actions de la banque – dans laquelle le banquier a lourdement investi – s’effondre, il se retrouve à devoir une importante somme à Gianluigi Torzi, juste au moment où on lui demande de vendre les actifs qu’il a acquis avec l’argent du Saint-Siège.
Une période de transition
Au Vatican, le projet de «liquidation» a été lancé en mai 2018 dans une délicate période de transition: le 20 mai, le pape a annoncé que Mgr Becciu allait devenir cardinal, et l’a nommé, le 26 mai, préfet de la congrégation pour les Causes des saints – un des «ministères» de la Curie. Le Sarde quitte son poste de substitut le 29 juin, et confie les rênes à son bras droit, l’assesseur Mgr Paolo Borgia, ce dernier effectuant l’intérim jusqu’à l’entrée en poste du nouveau substitut, Mgr Edgar Peña Parra, en octobre 2018.
Dès le 16 octobre, ce prélat vénézuélien va autoriser le Bureau du réviseur général – en charge de l’audit interne au Vatican – à effectuer une inspection des finances de la secrétairerie d’État demandée depuis plusieurs mois. De graves problèmes sont pointés concernant la gestion de l’immeuble de Sloane Avenue, mais aussi plus largement l’influence trop importante prise par la banque Crédit Suisse – partenaire privilégié d’Enrico Crasso, qui s’est mis à son compte mais continue de travailler avec son ancien employeur.
Mettre un terme aux relations avec Raffaele Mincione devient alors une nécessité pour la secrétairerie d’État qui, voyant que la liquidation demandée n’avance pas, se met alors en quête d’un nouveau gestionnaire. Quelques mois auparavant, Fabrizio Tirabassi été approché par deux entrepreneurs italiens qui lui ont suggéré un nom: Gianluigi Torzi.
Les contrats de Londres
Ce dernier a senti le bon coup. Le 2 novembre 2018, il prévient Raffaele Mincione, qui lui doit de l’argent, de ses intentions: «À propos de Sloane (l’immeuble de Londres, ndlr), il y a un bon compromis en vue». Mincione lui répond avec l’émoji «doigts croisés». Le 12 novembre, Mgr Perlasca, toujours plus mécontent du travail de Raffaele Mincione – à qui il reproche de ne pas suivre les indications du Saint-Siège – le contacte pour dire sa préoccupation. «Les jeux sont finis», écrit alors Mincione à un collaborateur, une heure avant de recevoir un message de Torzi qui le prévient qu’il doit participer à une réunion avec Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso dans un bar de Rome deux jours plus tard.
À cette occasion, Gianluigi Torzi explique aux représentants du Vatican qu’il dispose d’un levier sur Mincione parce qu’il lui a prêté de l’argent pour l’opération de la banque Carrige. Il laisse entendre qu’il peut jouer le rôle d’intermédiaire pour le Saint-Siège afin de convaincre le banquier londonien de rendre son bien de la façon la plus indolore possible. Une aubaine pour la secrétairerie d’État, qui accepte de participer à une rencontre avec Torzi et Mincione, pour trouver une solution en vue d’un transfert de son patrimoine, à Londres le 20 novembre.
Mgr Alberto Perlasca y envoie Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi afin de représenter les intérêts du Saint-Siège aux côtés de Gianluigi Torzi, dont ils pensent s’être attachés les services. Ils ne lui ont pour autant donné aucun mandat. Torzi a seulement reçu l’assurance (sans valeur) de devenir gestionnaire de la part de Tirabassi, qui est perçu par l’entourage du banquier comme «notre homme au Saint-Siège». L’expert-comptable, pourrait, selon le tribunal, avoir été séduit par la perspective de devenir administrateur du fonds de Torzi.
Négociation cruciale
Lors des trois journées cruciales de négociation à Londres, du 20 au 22 novembre, le plan de Gianluigi Torzi, en deux phases, est mis à exécution. Il prévoit tout d’abord un premier accord avec Raffaele Mincione: ce dernier aura 40 millions d’euros, ainsi que le contrôle intégral de son fonds GOF – acquis en 2014 par le Saint-Siège – contre la cession de la société contrôlant l’immeuble de Londres, la 60SA.
Cette solution convient à Mincione comme à Torzi: les sommes ont été rapidement calculées sur la base d’une surestimation volontaire à 350 millions d'euros de l’immeuble de Londres. Et les échanges, qui se déroulent pendant toute la journée du 20 novembre, se font sans la participation des deux représentants de la secrétairerie d’État, Tirabassi et Crasso, qui sont pourtant arrivés à Londres.
Des irrégularités sous le tapis
Ils sont sollicités le lendemain par Raffaele Mincione qui leur demande de faire signer l’accord à leur supérieur à Rome. Depuis Londres, Fabrizio Tirabassi va alors mettre la pression sur son supérieur, Mgr Alberto Perlasca, lui déclarant que c’est «l’unique solution» pour trouver une issue heureuse au «divorce» avec Mincione. Le but principal, pour Tirabassi, semble surtout de mettre enfin sous le tapis toutes les 'irrégularités’ liées à cette union.
À Rome, le directeur du Bureau administratif exige cependant des garanties de la part d’un expert légal, et demande que soit effectuée une «due diligence», mais le Saint-Siège a oublié de venir avec un avocat. Pire, celui en qui Mgr Perlasca a confiance se trouve travailler pour Raffaele Mincione. Sous pression, c’est Nicola Squillace, un avocat et proche collaborateur de Torzi, qui va finalement être choisi pour assister le Saint-Siège.
Dès lors, Mgr Perlasca va recevoir depuis Londres de nombreuses informations imprécises, fausses ou incomplètes. Dans la fin de la matinée du 22 novembre, Le prélat finit par signer.
1'000 actions pour le droit de vote
Vient la deuxième partie du plan de Torzi, qui concerne la signature d’un second accord par lequel la secrétairerie d’État lui concède la gestion de son bien. Conseillés par Squillace, Tirabassi et Crasso parviennent encore à convaincre Mgr Perlasca, pourtant très méfiant, de signer le second contrat.
Le problème, cette fois-ci, vient du fait que, dans la matinée du 22 novembre, Gianluigi Torzi a volontairement modifié les statuts de Gutt, le fonds d’investissement avec lequel il compte gérer l’argent du Vatican. Il a fait en sorte que seulement 1’000 actions sur les 31’000 actions de Gutt disposent d’un «droit de vote», c’est-à-dire permettent de diriger effectivement le fonds.
Et l’accord signé par le Saint-Siège prévoit que ces 1’000 actions reviennent au banquier de Molise comme une forme de garantie, lui donnant, sans que le Vatican – hormis Tirabassi et Crasso – ne le sache, les plein-pouvoirs. Le Saint-Siège a de nouveau perdu la main. (cath.ch/imedia/cd)
Prochain épisode: Quand le scandale éclate 4/4
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Vatican: l'affaire de l'immeuble de Londres - Quand le scandale éclate 4/4
Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. I.Média conclut son récit avec l’extorsion dont a été victime la secrétairerie d’État, et la façon dont l’affaire a finalement été confiée à la justice vaticane.
Camille Dalmas/I.Média
À l’automne 2018, la secrétairerie d’État veut reprendre le contrôle d’un investissement de 200,5 millions de dollars qu’elle a confié au banquier Raffaele Mincione en 2014, et avec lequel a été acheté un immeuble à Londres. Mais lors de négociations menées dans la capitale britannique du 20 au 22 novembre 2018, elle se fait duper par un autre banquier, Gianluigi Torzi, et signe deux contrats qui lui sont très défavorables. Elle perd totalement le contrôle du bien immobilier.
Au Vatican, seuls Fabrizio Tirabassi, expert-comptable de la secrétairerie d’État et Enrico Crasso, consultant du Saint-Siège, tous les deux présents à Londres, sont au courant des détails des accords, mais en ignorent la portée. Leurs supérieurs, Mgr Edgar Peña Parra, nouveau substitut, et Mgr Alberto Perlasca, chef du Bureau administratif, sont même soulagés d’avoir conclu l’affaire, qui doit encore être validée par le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État.
Un faux mémorandum au menu
Le 23 novembre, Mgr Edgar Peña Parra, fraîchement nommé substitut en octobre, décide d’inviter toutes les personnes impliquées dans l’accord à un déjeuner dans un restaurant romain, «Le Vele», afin de les remercier. Mgr Perlasca, Fabrizio Tirabassi ainsi que l’avocat Squillace – qui a géré les questions légales du Saint-Siège à Londres, mais est en réalité un collaborateur de Gianluigi Torzi – sont présents. Invité lui aussi, Gianluigi Torzi n’est pas venu: il a, au même moment, un déjeuner prévu avec son complice Raffaele Mincione dans un autre restaurant de Rome dont le nom mérite d’être noté: «I Due Ladron» – "Les deux voleurs".
Au restaurant Le Vele, l’avocat Squillace, avec l’aide de Fabrizio Tirabassi, se voit confier la rédaction d’un mémorandum censé présenter l’opération financière au cardinal Parolin. Le document, conçu sur un coin de table en quelques heures, est proprement mensonger et cache clairement le fait que Torzi possède les 1’000 seules actions avec droit de vote du fonds Gutt, ce qui fait que le Saint-Siège ne contrôle plus son bien.
Une inspiration «divine»
Le paiement de 40 millions de livres sterling promis à Mincione dans le premier contrat signé le 22 novembre est effectué le 28 novembre. Averti par message de Gianluigi Torzi, Raffaele Mincione lui répond par un juron romain intraduisible, «sti cazzi», exprimant ainsi autant sa stupéfaction que sa satisfaction, avant d’ajouter: «porca miseria [autre juron italien], ça n’est pas peu!».
Le 3 décembre, c’est au tour de Gianluigi Torzi d’activer le contrat signé et de récupérer le contrôle du fonds 60SA (qui détient l’immeuble londonien), qu’il va désormais gérer via le fonds Gutt. «J’y crois pas, mais putain comment j’ai pensé à cette opération?», jubile le banquier. Son collaborateur, l’avocat Squillace, est tout aussi heureusement surpris et lui répond: «Qui le sait? Probablement tu as eu une… inspiration divine». Fabrizio Tirabassi, qui a joué un rôle clé dans l’entrée en jeu de Gianluigi Torzi, est nommé administrateur de la 60SA.
L’extorsion
Pendant ce temps-là, les équipes de Mgr Perlasca commencent à s’activer pour tenter de résoudre un problème important: une très coûteuse hypothèque sur l’immeuble de Londres héritée de Raffaele Mincione. Et qui pourrait peser sur les finances de la secrétairerie d’État, qui risque de payer chaque année plus de 17 millions d’euros à son débiteur, Cheyne Capital. Trompés par l’avocat Squillace à plusieurs reprises, et non avertis par Tirabassi et Crasso, Mgr Perlasca et Mgr Peña Parra pensent toujours que le Saint-Siège a repris le contrôle du bien, et ne savent donc pas qu’ils ne sont aucunement en mesure d’effacer cette coûteuse ardoise avec un prêt aux intérêts plus décents.
Les choses finissent par s’envenimer peu avant Noël 2018, quand un spécialiste de l’immobilier londonien, Luciano Capaldo, révèle à Mgr Peña Parra et à Mgr Perlasca la supercherie de Torzi, ainsi que la surévaluation du bien par Raffaele Mincione. Le substitut décide de faire appel à un important cabinet d’avocats pour défendre les intérêts du Saint-Siège. Le 17 décembre, Tirabassi et Crasso sont d’abord envoyés par Mgr Peña Parra – qui a toujours confiance en eux – auprès de Torzi pour négocier un rachat des 1’000 actions de Torzi pour une enveloppe allant de 1 à 4 millions. Mais celui-ci explose de colère et demande beaucoup plus, évoquant jusqu’à plus de 30 millions, somme qu’il considère comme un dédommagement.
Le 21 décembre, Gianluigi Torzi annonce à Tirabassi, en tant qu’administrateur de la Gutt (qui contrôle la 60SA, donc l’immeuble), qu’il va faire signer un très coûteux contrat (près d’un million d’euros) de conseil à la 60SA auprès de la société Sunset Enterprise, soit une de ses sociétés. Une décision indéfendable et inutile, juge la justice vaticane, la 60SA ayant déjà souscrit à un contrat tout aussi cher auprès WRM, la société luxembourgeoise de Raffaele Mincione. Tirabassi s’oppose clairement à cette décision: ne voulant plus faire le jeu de Torzi, il souhaite désormais que la gestion de l’immeuble de Londres soit cédée à un fonds maltais, Centurion, qui appartient au Saint-Siège et est géré par Enrico Crasso – une solution aussi privilégiée par Mgr Perlasca. Quelques heures plus tard, Tirabassi est renvoyé de son poste d’administrateur par Torzi, et remplacé par de proches collaborateurs.
Une audience avec le pape
Dans le même temps, Gianluigi Torzi, qui ponctionnera près de 10 millions de dollars sur la 60SA, se retrouve en position de force, et, faisant jouer ses relations, obtient une audience avec le pape François en personne le 27 décembre. Au Vatican, il annonce être prêt à céder ses parts. Mgr Peña Parra l’attend dans l’antichambre papale avec un contrat octroyant 3 millions à Torzi, mais ce dernier refuse de le signer immédiatement. Le pape, au terme de la rencontre, invite les personnes présentes à «tourner la page» rapidement.
Mais l’affaire est loin d’être réglée: Torzi fait trainer les discussions pendant l’hiver 2019, puis demande 25 millions d’euros en mars, puis 20 millions et finalement 15 millions d’euros. Pendant toute cette période, la secrétairerie d’État, qui a bien conscience de l’extorsion, envisage une action légale mais rechigne, craignant de mauvaises répercutions réputationnelles et financières. Tirabassi et Crasso s’opposent aussi de toutes leurs forces à cette solution, craignant de voir le dossier passer devant la justice.
Mais le temps presse, car les intérêts de la coûteuse hypothèque de l’immeuble de Londres continuent de courir. Mgr Peña Parra fait alors appel à l’Autorité d’information financière (AIF, aujourd’hui ASIF), l’organisme anti-blanchiment d’argent du Vatican, pour s’assurer que le règlement des 15 millions demandés peut être versé dans les règles. Pour cela, les experts demandent la preuve d’un mandat de mission accordé à Torzi lors des négociations à Londres.
Fabrizio Tirabassi avait fait des promesses à Torzi, mais n’avait jamais officialisé la chose par un mandat. Il va alors créer un faux mandat avec une fausse signature de Mgr Peña Parra pour convaincre les deux dirigeants de l’AIF René Brülhart et Tommaso Di Ruzza que l’affaire est légale. La fraude fonctionne, et deux versements pour un total de 15 millions d’euros – largement injustifiée – sont finalement accordés à Gianluigi Torzi en avril et mai 2019.
L’affaire éclate au grand jour
Le Saint-Siège contrôle à nouveau son bien, mais il reste l’hypothèque onéreuse de Cheyne Capital. Mgr Peña Parra a pour cela demandé à l’Institut des œuvres de religion (IOR), la banque d’investissement du Saint-Siège, de financer un prêt de 150 millions d’euros – demande très inhabituelle pour ce petit institut – afin de changer l’hypothèque de l’immeuble de Londres. L’IOR rechigne, provoquant la colère de Mgr Peña Parra, qui ne veut pas voir la secrétairerie d’État perdre plus d’argent.
Depuis qu’ils ont été sollicités, les deux représentants de l’AIF, le président René Brülhart et son directeur Tommaso Di Ruzza, ont mis la main sur des éléments incriminants Gianluigi Torzi. Mais, pour satisfaire la demande du substitut, ils vont eux aussi mettre la pression sur leurs confrères de l’IOR pour qu’ils valident le prêt, omettant de lancer des procédures judiciaires prévues par leur mandat.
Le directeur de l’IOR, Gianfranco Mammi, est en froid avec les responsables de l’AIF. Excédé par la méthode employée par ces derniers, tout comme par l’opacité de l’opération financière qu’ils soutiennent, il décide de la signaler au Bureau du promoteur de justice, qui ouvre une enquête le 2 juillet 2019. C’est le début de la grande investigation des équipes du promoteur de justice Alessandro Diddi.
Becciu, premier cardinal sur le banc des accusés
Après deux ans de recherche et d’interrogatoires, ce dernier demande l’ouverture d’un procès, qui débute le 27 juillet 2021. Le cardinal Becciu – qui se voit adjoindre deux affaires annexes – devient le premier cardinal à s’asseoir sur le banc du tribunal de la cité du Vatican aux côtés des principaux acteurs de l’affaire: Raffaele Mincione, Fabrizio Tirabassi, Gianluigi Torzi, Enrico Crasso, René Brülhart…
Après plus de deux ans de procès, tous les accusés, hormis un collaborateur de Mgr Peña Parra qui est blanchi, sont condamnés en décembre 2023 à des peines allant d’une simple amende – pour les dirigeants de l’AIF – à sept ans et demi de prison – pour Fabrizio Tirabassi. Le cardinal Becciu est pour sa part condamné à cinq ans et demi de prison.
Ce dernier – comme d’autres personnes condamnées – a vivement contesté le jugement, qui s’appuie sur la reconstitution des faits telle que rapportée dans les 800 pages de justification. Il a annoncé vouloir se pourvoir en appel. Cette nouvelle procédure pourrait avoir lieu en 2025. (cath.ch/imedia/cd/bh)
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