Le 30 janvier 2026, le cardinal Christophe Pierre, nonce apostolique aux États-Unis, fêtera ses 80 ans, synonyme de la perte de son statut d’électeur en cas de conclave. Le diplomate français très expérimenté, qui a parcouru le monde pour le Saint-Siège et a servi d’interlocuteurs aux présidents Barack Obama, Joe Biden et Donald Trump ces dix dernières années, pourrait prochainement prendre sa retraite.
En théorie, les nonces apostoliques peuvent prendre leur retraite à 70 ans. Mais le cardinal Christophe Pierre, bientôt 80 ans, est toujours en mission au poste aussi prestigieux que stratégique de nonce aux États-Unis. Ce natif de Rennes, qui ne manque pas d’exprimer son attachement à la Bretagne, a pris en 2016 le relais aux États-Unis de Carlo Maria Viganò, dans une situation tendue puisque son prédécesseur s’est montré l’un des détracteurs les plus féroces du pontificat de François. Le diplomate italien a été excommunié pour schisme en 2024. En nommant, par surprise, Christophe Pierre cardinal, le pape François lui avait demandé de garder ce poste jusqu’à ses 80 ans, et on peut donc s’attendre à ce que Léon XIV le laisse enfin renoncer à sa lourde charge.
Une famille où l’Eglise «faisait partie du paysage»
Aîné d’une famille de six enfants, Christophe Pierre est né le 30 janvier 1946 à Rennes. Il a confié à l’agence I.MEDIA se sentir «breton». Cependant, il a eu «un destin différent» des autres Bretons, puisque son père, avocat, ancien prisonnier de guerre qui s’était évadé de façon spectaculaire d’un camp d’officiers en Autriche, a choisi d’émigrer à Madagascar alors que son premier fils n’avait que 3 ans.
Et quand ils sont rentrés en France après une dizaine d’années, ils sont immédiatement repartis en Afrique du Nord, où le père de famille a été juge d’instruction militaire à Marrakech. Des années plus tard, ils sont enfin retournés s’installer à Saint-Malo.
Le jeune Christophe a grandi au sein d’une famille où l’Église «faisait partie du paysage». Sa mère est une des co-fondatrices de l’Action catholique en Bretagne, son père a fondé une troupe scoute, et leurs enfants ont tout de suite été lancés dans des mouvements catholiques et dans l’apostolat. «Ma famille était l’Église, une Église ouverte», confie-t-il. C’est donc «naturellement» qu’est née sa vocation. Après avoir pensé à une voie dans la vie consacrée, il a intégré le séminaire à l’âge de 17 ans.
Etudes de diplomatie et droit canon
À la fin de sa formation, son évêque lui a proposé la filière diplomatique du Saint-Siège. Mais il a beaucoup hésité, craignant que cette carrière ne soit pas assez pastorale. Ordonné prêtre en 1970, il a d’abord suivi une maîtrise de théologie à l’Institut catholique de Paris, servant trois ans comme vicaire dans une paroisse du diocèse de Nanterre où il est marqué par la congrégation des Fils de la Charité.
Le jeune prêtre a finalement accepté d’intégrer l’Académie pontificale ecclésiastique, ‘l’école des nonces’ à Rome, pour des études qui dureront quatre ans. Il a aussi fait un doctorat en Droit canon à l’Université pontificale du Latran.
Un diplomate toujours en nonciature
Mgr Christophe Pierre, qui n’a jamais été en poste à Rome, a alors commencé son service diplomatique autour du monde en 1977. Il sera affecté dans de nombreuses nonciatures – en Nouvelle-Zélande, au Mozambique, au Zimbabwe, à Cuba, au Brésil, aux Nations unies à Genève – avant d’être nommé nonce apostolique en Haïti par Jean Paul II en 1995. C’est le cardinal Angelo Sodano, alors secrétaire d’État, qui l’a consacré évêque le 24 septembre 1995 dans sa ville de Saint-Malo.
Quatre ans plus tard, en 1999, Mgr Pierre est nommé nonce en Ouganda. Courant 2006, il a figuré parmi les favoris pour occuper le poste de secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères. Un autre Français, Mgr Dominique Mamberti, qui sera aussi nommé cardinal par la suite, a finalement été choisi. Et en 2013, le nom de Mgr Pierre circulera encore parmi les possibles secrétaires d’État envisagés pour le pape François, mais il ne reviendra finalement jamais en poste à Rome.
En mars 2007, Benoît XVI l’a désigné nonce au Mexique. À Mexico, le diplomate a organisé les voyages de Benoît XVI (2012) puis de François (2016). Le 30 mai 2016, il a été décoré par le gouvernement mexicain de l’Ordre mexicain de l’Aigle aztèque.
Une mission délicate aux États-Unis
Le 12 avril 2016, le pape François l’a nommé nonce apostolique aux États-Unis d’Amérique. Un poste délicat puisque son prédécesseur de 2011 à 2016, est devenu l’un des détracteurs du pontife argentin. Le nom de Mgr Viganò a été lié au premier scandale Vatileaks de 2012, quand des lettres qu’il avait adressées à Benoît XVI sur la corruption du Vatican ont fuité dans la presse. Puis en 2018, le prélat italien a publié un témoignage accusant le pape François d’avoir fait du cardinal Theodore McCarrick, alors archevêque émérite de Washington, un «conseiller de confiance» dans les nominations épiscopales aux États-Unis, alors que le nonce assurait avoir informé le pontife du comportement inadapté du haut prélat envers des séminaristes et des sanctions qui pesaient contre lui.
L’affaire entraînera la démission de McCarrick – visé par une plainte – du Collège cardinalice et sa perte de l’état clérical. Fait rare: le Saint-Siège a publié intégralement en 2020 le rapport de l’enquête menée sur les mécanismes qui ont conduit à la couverture de ces abus y compris au plus haut sommet de la hiérarchie. Durant ces années, Mgr Christophe Pierre a été confronté aux États-Unis à une Église en pleine tourmente après ces révélations.
Des boutons de manchette pour Biden
Dans ce pays où les relations sont tendues entre catholiques «progressistes» et «conservateurs», le nonce français a souvent invité les évêques à œuvrer pour l’unité. Il les a encouragés à mettre en œuvre la synodalité promue par le pape François, un thème que le cardinal Christophe Pierre a défendu, dénonçant la tendance à «se battre pour des idées». Le nonce a prôné une défense de la vie qui soit aussi «sensible aux situations humaines».
En juillet 2023, Mgr Pierre a accompagné le cardinal Matteo Zuppi, envoyé par le pape pour une mission de paix à Washington – après des étapes à Kiev et Moscou. Il a participé ainsi à la rencontre de deux heures avec le président Joe Biden, qui lui a offert ses boutons de manchette pour honorer son cardinalat alors tout juste annoncé par le pape François.
Plus que quatre cardinaux électeurs français
Au total, le cardinal Pierre a vécu dans neuf pays, souvent durant de longues périodes. Nonce heureux qui se décrit comme un «ordinary guy» , il a fait de sa mission un engagement très pastoral. «Je suis en permanence au contact des personnes, des réalités humaines», assure celui qui estime qu’on est «pasteur parce qu’on le veut, où qu’on soit». Il est un grand promoteur de la transmission de la foi chrétienne entre les générations, l’ignorance des jeunes étant, selon lui, cause du dépeuplement de l’Église.
Créé cardinal le 30 septembre 2023, il était l’un des cinq cardinaux électeurs français à participer au conclave de 2025. Les cardinaux français qui sont encore électeurs sont le cardinal archevêque de Marseille Jean-Marc Aveline, le cardinal François Bustillo, évêque d’Ajaccio, le cardinal Dominique Mamberti, président du Tribunal suprême de la Signature apostolique, et l’archevêque émérite de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin. Il faut rajouter le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, bien que ce dernier ait aussi la nationalité algérienne et soit classé comme évêque algérien par le Saint-Siège.
Un poste décisif à Washington
Au soir de l’anniversaire du cardinal Pierre, le collège cardinalice comptera 121 membres électeurs et 124 non-votants. Le prochain cardinal qui sortira du collège cardinalice devrait être Fernando Filoni, grand-maître de l’Ordre du Saint-Sépulcre, le 15 avril prochain. Le collège électeur atteindra alors 120 membres, limite supérieure théorique qui a été systématiquement dépassée par le pape François.
Le départ prochain du cardinal Pierre de la nonciature de Washington sera décisif, Léon XIV devant trouver un nouveau nonce capable de dialoguer avec l’Église catholique aux États-Unis et avec l’administration Trump. (cath.ch/imedia/cd/ak/rz)