Mgr Carlos Castillo Mattasoglio, archevêque de Lima depuis 2019, est devenu le 7 décembre 2024 l’un des nouveaux cardinaux les plus âgés. À 74 ans, cet homme d’expérience incarne la ligne pastorale du pape François au Pérou, qui a remodelé un épiscopat jusqu’alors considéré comme conservateur afin de lui donner une impulsion plus sociale et proche des pauvres.
Né à Lima le 28 février 1950, Carlos Castillo Mattasoglio a étudié à la faculté des Lettres et sciences humaines de l’Université nationale San Marcos de 1968 à 1973. Dans un contexte de grande effervescence sociale, intellectuelle et ecclésiale, le jeune intellectuel s’investit alors au sein de l’UNEC (l’Union nationale des étudiants catholiques). Il y fait alors la connaissance du Père Gustavo Gutiérrez, considéré comme le fondateur de la théologie de la libération. Carlos Castillo Mattasoglio restera un proche ami du Père Gutiérrez jusqu’à la mort de ce dernier, le 22 octobre 2024.
Défenseur des populations autochtones
Entré assez tardivement au séminaire, en 1979, il reçoit l’ordination sacerdotale en 1984 pour le diocèse de Lima, des mains du cardinal Juan Landázuri Ricketts (1913-1997), qui fut l’archevêque de la capitale péruvienne durant 44 ans, de 1955 à 1989, et fut créé cardinal par Jean XXIII en 1962. Tenant fermement la barre de l’Église comme contrepoids face à l’autoritarisme des régimes successifs, le cardinal Landázuri Ricketts, témoin du Concile Vatican II et du développement de la théologie de la libération dans les années 1970, a marqué le début du sacerdoce du Père Castillo Mattasoglio.
Au milieu des années 1980, ses études à l’Université pontificale grégorienne de Rome le conduisent à soutenir une thèse de théologie dogmatique en 1987 sur le célèbre dominicain Bartolomé de Las Casas (1484-1566), célèbre pour sa défense des populations indiennes face aux abus du colonisateur espagnol.
À partir de 1987, le Père Castillo Mattasoglio revient à Lima où il s’investit dans de multiples charges, dans le cadre de la pastorale des jeunes et de la pastorale universitaire, ainsi que dans des paroisses populaires. Il devient aussi professeur de théologie au sein de l’Université catholique pontificale du Pérou, institution dans laquelle il occupera de nombreuses charges administratives, notamment pour la supervision des relations avec l’Église.
Tensions autour du statut de l’université
Sous l’épiscopat du cardinal Juan Luis Cipriani Thorne, membre de l’Opus Dei et archevêque de Lima de 1999 et 2019, cette université se retrouve au cœur d’une longue controverse en raison de son positionnement jugé trop hétérodoxe. Durant plusieurs années se pose la question du maintien du label «pontifical».
En 2013, le cardinal Cipriani, usant de ses prérogatives de grand-chancelier de l’Université, retire au Père Castillo Mattasoglio son mandat canonique d’enseignement théologique, tout comme à l’ensemble de ses collègues du département de théologie. En 2016, le pape François, en désaccord avec cette décision, retire au cardinal Cipriani son mandat de grand-chancelier, confiant cette charge au préfet de la congrégation pour l’Education catholique, le cardinal italien Giuseppe Versaldi. Ce changement conduit à la réhabilitation du Père Castillo Mattasoglio dans ses fonctions de professeur de théologie.
Désaveu du cardinal Cipriani
En 2019, un an après sa visite au Pérou, le pape François accepte la démission du cardinal Cipriani et nomme comme successeur le Père Castillo Mattasoglio. «Ce fut un choc pour le cardinal Cipriani, qui a alors été contraint de s’effacer et de se retirer de la scène publique», confie un journaliste péruvien.
Le cardinal sortant assumera toutefois une transition loyale, en ordonnant évêque son successeur et ancien contradicteur. Très discret depuis lors au Pérou, l’archevêque émérite de Lima, dont le pape François semble tout de même avoir apprécié la loyauté et l’efficacité lors de sa visite de 2018, a été nommé en 2021 membre du dicastère pour les Causes des saints. Et conformément aux usages, le pontife argentin a attendu son 80e anniversaire pour promouvoir son successeur au cardinalat.
Proximité avec les pauvres
Ordonné évêque sur le tard, à 69 ans, Mgr Carlos Castillo Mattasoglio a pris en main un diocèse sous-doté en vocations sacerdotales, puisqu’il ne compte qu’environ 160 prêtres incardinés pour une population totale de près de trois millions d’habitants. En succédant à un franciscain, à un jésuite et à un membre de l’Opus Dei, il est devenu le premier prêtre diocésain à devenir archevêque de Lima depuis 1945.
Ses cinq premières années d’épiscopat à Lima ont été marquées par un engagement accru de l’Église en faveur des pauvres, conformément aux inspirations de son ami, le Père Gustavo Gutiérrez. «Notre nouveau cardinal a toujours été proche de la théologie de la libération, mais sans rejoindre les courants les plus radicaux et révolutionnaires. Il a toujours été soucieux de la proximité de l’Église avec les plus pauvres», indique un bon connaisseur de l’Église locale. Elle demeure une institution «très dynamique, et dans laquelle se reconnaissent 90% des Péruviens», précise-t-il.
Évêque dans un pays instable
Sur le plan politique, Mgr Carlos Castillo Mattasoglio a incarné une certaine continuité institutionnelle de l’Église face à cinq présidents dans un contexte de grande instabilité politique. Il a vécu les renversements successifs de Martin Vizcarra et Manuel Merino en novembre 2020, l’intérim de Francesco Sagasti de 2020 à 2021, la présidence mouvementée du président populiste de gauche Pedro Castillo de 2021 à 2022, et enfin celle de Dina Boluarte depuis 2022.
Dans sa première prise de position publique après l’annonce de son cardinalat, l’archevêque de Lima a demandé l’abrogation par le Congrès d’une loi sur le crime organisé, qu’il juge dangereuse pour les droits humains.
Une ère de changement au sein de l’épiscopat péruvien
Le Pérou, qui semble un petit pays à l’échelle des immensités de l’Amérique latine, est tout de même grand comme deux fois la France, pour une population de 34 millions d’habitants. Sa capitale Lima fut le premier siège cardinalice en Amérique latine, et constitue naturellement le siège primatial de l’Église du Pérou.
En créant cardinal en 2018 l’archevêque de Huancayo, Mgr Pedro Barreto, le pape François avait donné une visibilité nouvelle à l’Amazonie péruvienne, dans ce pays dont l’image est surtout associée aux plateaux andins. La même année, outre son étape à Lima, le pape François s’était rendu dans la ville de Puerto Maldonado, pour une rencontre avec les peuples indigènes. Cette visite s’était inscrite dans le cadre de la préparation du Synode sur l’Amazonie qui s’était ensuite tenu en octobre 2019 au Vatican.
Cette promotion d’un deuxième cardinal péruvien avait donné au pape la possibilité de le nommer grand-chancelier de l’Université catholique pontificale du Pérou. Le 15 mars 2024, le pape a nommé dans cette charge Mgr Carlos Castillo Mattasoglio, qui a ainsi retrouvé la tutelle d’une institution pour laquelle il avait travaillé durant plus de 30 ans. (cath.ch/imedia/cv/rz)