François a marqué d’une empreinte très personnelle la façon dont le Saint-Siège transmet son message à la Ville et au Monde. Sa communication a considérablement élargi la portée de la «parole» pontificale, tout en suscitant parfois de la confusion, notamment à l’intérieur de l’Église.
Dans son premier entretien accordé en 2013 au Père Antonio Spadaro, l’influent directeur de la revue jésuite La Civilta Cattolica, le pape François témoignait de la difficulté de son nouveau 'métier’: «Je suis capable de regarder des personnes individuelles, une par une, pour me connecter de manière personnelle avec celles qui sont devant moi. Je n’ai pas l’habitude des masses».
“Austère” à Buenos Aires, “jovial” à Rome
Ce qu’il décrivait alors comme une de ses faiblesses s’est révélée, dix ans plus tard, être l’une de ses plus grandes forces. Le pontife argentin a conservé son style simple, proche de l’oralité dans ses discours, imagé et accessible dans les textes de son magistère. Réputé austère à Buenos Aires, il s’est révélé jovial à Rome. Et sa bonhommie lui a souvent valu la comparaison avec le «bon pape» Jean XXIII.
Après un pontificat de Benoît XVI marqué par le verbe concis de ce théologien rigoureux, la verve de François, adepte des improvisations et des réactions spontanées, souvent empreintes d’humour et d’émotions, a touché le cœur de beaucoup.
“Le pape parlait régulièrement des 'caresses’ qu’il faut donner à un monde en souffrance”
Faisant souvent fi de l’étiquette, le pape a construit sa communication sur l’établissement d’une «proximité informelle». «N’oubliez pas, s’il-vous-plait, de prier pour moi», demandait-il ainsi inlassablement, après chaque discours. Cette formule, la plus entendue pendant ces douze dernières années, était caractéristique du soin que mettait le pape à établir un véritable lien avec son audience. Ce «pont» qu’il jetait entre lui et chaque interlocuteur se voulait humain avant d’être magistériel.
Communiquer: entre geste et silence
Le chercheur colombien Ari Waldir Ramos Diaz note dans son essai Soyez authentiques, avec le pape François pour améliorer nos relations et notre communication (Edizioni Lavoro, 2019) que François communiquait d’abord «à partir des gestes» parce que ces derniers constituent un «langage universel». Dans son style sud-américain, le pape parlait régulièrement des «caresses» qu’il faut donner à un monde en souffrance.
“Le pape François considérait que le monde était 'malade de bruit’»
Mgr Guido Marini, l’ancien cérémoniaire du pape, affirmait dans un entretien publié en 2021 que François était un «génie de la scénographie». L’Italien avait assisté le pontife lors de la Statio Orbis du 27 mars 2020, cérémonie pendant laquelle le pape avait prié pour le monde, alors plongé dans le chaos de la pandémie. Plus que son discours ce soir-là, c’est la solitude d’un pape sur une place Saint-Pierre battue par la tempête dont beaucoup se souviennent.
Critique des commérages et de tous les parasitages, le pape François considérait que «le monde était malade de bruit». Il vantait les mérites de la «présence silencieuse», étape indispensable pour se mettre à l’écoute de l’autre. Un principe qu’il a tenté de déployer au sein de sa diplomatie, très active pour favoriser le dialogue de paix dans de nombreux pays du monde. Mais c’est aussi le cas dans le domaine ecclésial avec le synode sur l’avenir de l’Église lancé en 2021, qui a pour but de relancer une culture de la synodalité, c’est-à-dire l’art de s’écouter pour avancer malgré les différences.
Une parole imprévisible
Réformateur, le pape François a poursuivi la modernisation, et notamment la numérisation de la communication du Saint-Siège, entamée par son prédécesseur. Même s’il s’est régulièrement montré très critique face aux risques de la communication virtuelle, il a néanmoins ouvert un compte Instagram et lancé une application de prière – Click to Pray. Il a aussi reçu au Vatican les principaux grands patrons des GAFAM. Sur Twitter, ses comptes, diffusés en de nombreuses langues, ont dépassé les 45 millions de followers.
François a aussi restructuré en profondeur la communication de la Curie en créant, en 2015, le dicastère pour la Communication, dans lequel il a rassemblé toutes les entités médiatiques du Vatican – Vatican News, Radio Vatican, L’Osservatore Romano (qu’il surnomme la «Pravda»), le Bureau de presse du Saint-Siège, la Librairie éditrice vaticane… Son but: une plus grande efficience, moins de dépenses, et une action concentrée sur l’annonce de l’Évangile.
“Matteo Bruni, actuel directeur du Bureau de presse, ne remplissait pas le rôle de porte-parole”
Mais le pontife s’est aussi montré très distant vis-à-vis de sa propre administration, court-circuitant souvent les canaux officiels de la communication du Saint-Siège – notamment son Bureau de presse – pour privilégier ses propres réseaux, beaucoup plus insaisissables et imprévisibles.
Une situation qui a créé un malaise au sein de la Curie, lequel est apparu au grand jour lorsqu’en 2021 le pontife a publiquement critiqué sa communication lors d’une visite des locaux de Radio Vatican. Les injonctions du pape à la prise d’initiatives alors que les structures établies par ses soins tendent à limiter la liberté d’action, ont révélé les problèmes de fond au sein de la communication du Vatican.
Contrairement à ses deux prédécesseurs qui pouvaient s’appuyer pleinement sur leur porte-parole, le pontife s’est voulu maître de toute sa communication, afin de ne pas voir sa parole utilisée par des groupes de pouvoirs agissant pour leurs intérêts au sein de l’Église. Ainsi, Matteo Bruni, actuel directeur du Bureau de presse, ne remplissait pas le rôle de porte-parole.
Une communication libre
S’il accordait de nombreux entretiens dans lesquels il ne fermait la porte à aucun sujet, il arrivait aussi souvent au pontife, dans la pure tradition jésuite, de ne pas aller là où l’emmenait son interlocuteur. «Le pape ne répond pas toujours aux questions qu’on lui pose», notait ainsi le sociologue Dominique Wolton, qui a mené 12 entretiens avec le pontife, publiés dans l’ouvrage Politique et société (2018).
Cette capacité du pape à prendre le contre-pied de son interlocuteur a été particulièrement observable lors des conférences de presse organisées dans chaque vol retour – et non plus vol aller, comme pour les deux précédents pontificats – de ses déplacements à l’étranger. Le pontife argentin a redonné toute son importance à ce moment de contact privilégié avec la presse que Benoît XVI avait ‘verrouillé’ au milieu de son pontificat après une polémique sur l’usage du préservatif.
“Certains ont souvent reproché au pape une forme de 'populisme’»
Pendant les 40 vols retour effectués ces dix dernières années, François a permis à nouveau aux journalistes de poser librement leurs questions sur tous les thèmes. Il s’y est exprimé dans un style très spontané mais souvent débridé. On doit à ces séquences quelques formules clés de son pontificat, par exemple celle sur l’homosexualité – «Qui suis-je pour juger?».
«Bourdes» et divisions
La spontanéité du pape François a cependant parfois joué contre lui, par exemple lorsqu’il s’est embrouillé dans ses propos sur la renonciation de l’archevêque de Paris, Mgr Aupetit, ou qu’il a mis à mal les efforts de sa propre diplomatie en laissant entendre que les Bouriates et les Tchétchènes étaient responsables des massacres en Ukraine. Le style de communication du pontife a aussi régulièrement suscité la perplexité voire la colère dans ses propres rangs.
«Vous êtes plus aimé […] chez les athées que chez les catholiques», lui faisait remarquer Dominique Wolton. Dans l’Église, certaines voix ont souvent reproché au pape une forme de «populisme» brouillant les cartes sur la doctrine. D’autres, au contraire, se sont agacées de son style ‘pastoral’ qui lui éviterait d’enclencher les grandes réformes qu’elles attendent de lui.
Le pape François, pour sa part, s’est à de nombreuse reprises élevé contre ce qu’il décrivait comme une «polarisation». Contre les conflits binaires et idéologiques, il a encouragé les chrétiens à enrichir leur communion des «contrapositions» existantes dans l’Église, faisant de ce défi un des axes du grand processus du synode sur l’avenir de l’Église lancé en 2021. (cath.ch/imedia/cd/bh)