Le 30 octobre 2024, les explications du verdict du grand procès de l’immeuble de Londres, qui s’est conclu en décembre 2023, ont été rendues publiques. I.MEDIA, qui a parcouru les plus de 800 pages de ce rapport très détaillé, revient sur les raisons qui ont poussé le Tribunal de la Cité du Vatican à condamner le cardinal Angelo Becciu, ancien substitut de la secrétairerie d’État entre 2009 et 2018.
Le 16 décembre dernier, trois des huit chefs d’accusations contre le cardinal Becciu avaient été retenus dans le verdict rendu par le juge Giuseppe Pignatone. La justice vaticane a condamné le cardinal sarde à cinq ans et demi de prison et à 8'000 euros d'amende et lui a interdit perpétuellement d’exercer une charge publique. En cause: une utilisation illicite de sommes très importantes provenant de la secrétairerie d’État, pendant sept ans, de 2012 à 2019.
Le cardinal est condamné dans le cadre de trois affaires distinctes: tout d’abord, sa responsabilité dans le détournement de plus de 200 millions d’euros pour un investissement financier non conforme aux règles du Vatican; ensuite, le paiement non justifié de près de 600'000 euros à une soi-disant experte en diplomatie; enfin le versement illicite de 125’000 euros à une coopérative gérée par des membres de sa famille.
La défense du cardinal Becciu, qui clame son innocence, a annoncé depuis plusieurs mois sa volonté de se pourvoir en appel. Pour l’heure, elle n’a pas réagi à la publication des motivations.
I. Le cardinal était conscient de l’investissement illicite menant à l’acquisition de l’immeuble de Londres
Le cardinal Angelo Becciu est tout d’abord condamné pour détournement de fonds – «peculato» – concernant l’investissement effectué par la secrétairerie d’État qui a mené à l’acquisition, en 2014, d’un immeuble à Londres, le n°60 de Sloane Street Avenue, dans le quartier très chic de Chelsea. La justice vaticane estime que les structures financières élaborées par plusieurs responsables de la secrétairerie d’État et deux hommes d’affaires, Enrico Crasso et Raffaele Mincione (eux aussi condamnés pour détournement de fonds), pour permettre cet investissement relèvent d’« une utilisation illicite » de l’argent public, notamment parce qu’il s’agit d’un « investissement hautement spéculatif » contraire aux règles d’investissement du Vatican.
Lors du procès, la ligne de défense du cardinal Becciu consistait à affirmer qu’il ne s’était jamais intéressé en détail à l’opération financière, plaçant toute sa confiance dans les prises de décision de son subordonné, Mgr Alberto Perlasca. Une «thèse infondée», selon le Tribunal, car «il existe des preuves dans le dossier de l’intervention directe et personnelle [de] Mgr Becciu».
Investissement pétrolier abandonné
Lors du procès, le substitut sarde avait reconnu avoir présenté à la secrétairerie d’État un projet d’investissement dans le pétrole angolais porté par un ancien «bienfaiteur» de la nonciature en Angola où il a été en poste de 2001 à 2009. Pour permettre ce projet, qui sera plus tard abandonné, la secrétairerie d’État accepte alors à un plan d’investissement qui prévoit la souscription à un prêt la création d’un fonds au Luxembourg administré par le banquier italo-britannique Raffaele Mincione, qui réoriente par la suite l’investissement vers l’acquisition de l’immeuble londonien.
Étant donné la sensibilité du dossier, notamment sur le plan environnemental, et le fait qu’il s’agissait d’investir «un quart des ressources de la secrétairerie d’État», le juge estime dès le départ «peu crédible" que Mgr Becciu ne se soit pas intéressé à l’opération. Il affirme que le substitut a eu plus de contacts qu’il ne le prétend avec les protagonistes du montage financier, et note un «surplus de secret» dans les communications internes de la secrétairerie d’État sur cet investissement qui représentait un véritable «tournant dans la politique financière» de l’administration centrale de la Curie romaine.
Un investissement de 200 millions d’euros
Le banquier Raffaele Mincione, qui devait se contenter de mener une 'due diligence‘ – vérification en vue d’un investissement – sur l’investissement pétrolier, était «absolument inconnu» au Vatican, et le choix de lui confier finalement 200'500’000 dollars «ne pouvait pas échapper à une personne d’expérience» telle que Mgr Becciu, a estimé le Tribunal. Il reproche aussi au cardinal d’avoir volontairement exclu la banque privée du Vatican, l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR), des négociations afin d’éviter qu’elle bloque l’investissement, anormalement risqué pour une institution vaticane.
La banque UBS, partenaire historique du Vatican à qui l’affaire avait été proposée, avait refusé de s’engager dans un tel investissement en raison des risques, mais le cardinal Becciu a finalement signé un document validant un crédit lombard – un prêt adossé à des investissements donnés en garantie qui comporte un certain risque – auprès de la banque BSI. Pour le juge, le substitut n’a pas pu ignorer les étapes suivantes qui vont amener au versement des plus de 200 millions d’euros au «hedge fund» (un portefeuille financier risqué) de l’homme d’affaires Raffaele Mincione.
Si certaines manœuvres ayant permis l’investissement illicite ont été effectuées par d’autres, notamment Raffaele Mincione et Enrico Crasso, «le substitut Becciu était constamment au courant de toutes les étapes», conclut le Tribunal, affirmant s’appuyer sur les « minutes » – comptes-rendus des employés du Saint-Siège – notamment celles de Fabrizio Tirabassi, lui aussi condamné. Il souligne que la question des motivations du cardinal – qui a affirmé n’avoir tiré aucun gain de l’opération – ne sont pas pertinentes concernant le délit de détournement de fonds. Ce délit est confirmé à partir du moment où la personne responsable a conscience que son comportement illicite bénificie à un tiers, «une condition qui est certainement remplie en l’espèce», assure le tribunal.
II. Versement frauduleux de 600’000 euros à Cecilia Marogna
Le cardinal Becciu a été condamné pour fraude – «truffa» – dans une deuxième affaire parallèle à celle de l’immeuble de Londres: l’emploi de Cecilia Marogna comme analyste géopolitique» pour tenter de libérer la religieuse colombienne Gloria Cecilia Narvaez, enlevée au Mali en février 2017. Alors substitut, Mgr Becciu avait reçu l’autorisation du pape François d’avoir recours en toute discrétion à une agence britannique, Inkerman, spécialisée dans ce genre de problème qui lui avait été présentée par l’Italienne, mais «n’a jamais parlé de Marogna à ses supérieurs».
575’000 euros furent bien versés à l’agence pour tenter de libérer la religieuse quand Mgr Becciu était encore substitut et ce versement n’est pas mis en cause. Puis en mai 2018, le prélat a été créé cardinal par le pape et nommé à un autre poste, celui de préfet de la Congrégation pour les Causes des saints. C’est entre décembre 2018 et 2019, soit après cette mutation, qu’a été versée une autre somme de 575.000 euros sur le compte d’une entreprise basée en Slovénie fondée par Cecilia Marogna, la LOGSIC HD.
Cette structure, affirme le Tribunal, «a été créée dans le seul but de percevoir les sommes que le cardinal Becciu a demandé à la secrétairerie d’État de verser», et «sans aucune traçabilité par rapport aux objectifs» originels (la libération de la religieuse). Il faut noter qu’outre ces 575’000 euros, une somme supérieure à 14’000 euros avait été versée en cash par le cardinal à l’Italienne en 2018. Le Tribunal estime que les accusés n’ont pas réussi à donner «une seule raison (plausible)» pour expliquer ces paiements.
Articles et vêtements de luxe
L’argent envoyé en Slovénie a été dépensé par l’Italienne « pour des voyages et des séjours à caractère privé et pour répondre à d’autres besoins de nature purement personnelle (achat de vêtements, d’accessoires de luxe, etc.)». Et la libération de la religieuse colombienne en 2021 s’est faite sans «aucune intervention de la secrétairerie d’État ou d’autres autorités du Vatican, et encore moins de Mme Marogna».
Pour le Tribunal, il n’est ni «normal ou plausible» que le cardinal Becciu ait entretenu pendant une si longue période des «relations de confiance totale et indéfectible» avec Cecilia Marogna alors que celle-ci ne lui avait apporté aucune garantie de son expertise, et lui avait proposé dès 2016 «de faire des 'dossiers sur de hauts prélats’».
Prévenu en 2020 par Mgr Alberto Perlasca (responsable des finances de la secrétairerie d’État) et la gendarmerie vaticane des agissements de Cecilia Marogna, le cardinal Becciu a alors eu « la certitude, preuves à l’appui, que Marogna avait dépensé l’argent qu’il lui avait envoyé à des fins personnelles […] mais il n’a rien fait», assure le Tribunal. Il aurait même agi pour que l’affaire ne sorte pas, et continué à avoir «une relation tout à fait amicale, voire une véritable familiarité» avec l’Italienne, cette dernière devenant même proche de plusieurs membres de la famille du prélat.
Le Tribunal reproche aussi au cardinal Becciu un «comportement très grave même à l’égard du Saint-Père», rappelant qu’il a essayé d’obtenir de lui la signature d’un document pour justifier son action a posteriori. Le cardinal et des proches ont notamment enregistré une conversation téléphonique avec le pape à l’insu de ce dernier.
III. Une «violation grave» des règles sur le conflit d’intérêts en Sardaigne
Troisième et dernier volet de l’enquête: le cardinal Becciu a été condamné pour «détournement de fonds aggravé» à travers le versement de 125’000 euros en 2015 et en 2018 au profit de la SPES, une coopérative liée à la Caritas de son diocèse d’origine en Sardaigne. Le cardinal n’a jamais nié avoir autorisé le versement et a toujours insisté sur le fait qu’il s’agissait d’un acte charitable dont ni lui ni sa famille n’auraient tiré le moindre bénéfice indu. Il a même versé une somme conséquente à la coopérative avec ses propres deniers (50’000 euros).
Le directeur de la Caritas d’Ozieri, don Marzio Curzu, est un cousin d’Angelo Becciu. La SPES, coopérative à laquelle a été versée 125’000 euros par le Vatican, a été fondée en 2005 par une grande amie de la famille Becciu, Giovanna Pani, et par le frère du cardinal, Antonino Becciu, tous les deux employés de la Caritas. Ce dernier est devenu l’administrateur de la coopérative par la suite.
Si un évêque d’Ozieri s’est plaint de la mainmise de la famille Becciu sur la charité du diocèse, deux autres évêques ont souligné l’importance de la SPES dans le champ social de l’Église locale. Pour autant, le tribunal explique ne pas s’intéresser à «la destination finale des sommes à des fins prétendument caritatives» ou à «l’absence de retours économiques pour les proches», affirmant n’avoir d’ailleurs porté plainte ni contre la SPES ni contre le frère du cardinal.
Pour le Tribunal seule question était de savoir si le cardinal Becciu avait «légitimement» le droit d’autoriser ce don en tant que substitut. Or, le droit canonique interdit expressément la cession d’un bien ecclésiastique «jusqu’au quatrième degré de consanguinité ou d’affinité, sans une autorisation spéciale écrite de l’autorité compétente».
Le cardinal «sachant très bien» que le bénéficiaire (la SPES) de l’argent public qu’il a alloué de part sa fonction, était géré par un proche parent, il s’est placé «en conflit ouvert et en violation grave des règles régissant les situations de conflit d’intérêts», affirme le Tribunal. (cath.ch/imedia/cd/ic//bh)