Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l'affaire de l'immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d'une simple amende à 7 ans et demi de prison. Après la récente publication d'un document de plus de 800 pages dans lequel la justice vaticane justifie le jugement, I.MEDIA revient sur le déroulement de cette affaire en repartant de son origine: un ambitieux et étrange projet d'investissement d'une partie considérable du patrimoine du Saint-Siège dans le pétrole d'Angola.
Camille Dalmas, I.MEDIA
La justice vaticane mettait ainsi fin à plus de deux ans de procédure suivie avec attention par I.MEDIA, un procès connu sous le nom de "l'affaire de l'immeuble de Londres" dans lequel le Saint-Siège a perdu plus de 140 millions d'euros. Un des faits les plus marquants a été la condamnation en première instance à cinq ans et demi de prison du cardinal Angelo Becciu, ancien proche collaborateur du pape qui continue de clamer son innocence.
Le 10 mai 2011, Mgr Angelo Becciu, nonce apostolique passé par l'Angola (2001-2009) et Cuba (2009-2011) est nommé substitut de la secrétairerie d'État par le pape Benoît XVI. Ce poste est un des plus importants de la Curie romaine, et fait du Sarde, à 62 ans, le chef de la Première section, soit l'administration centrale du Saint-Siège. Cette institution dispose alors de fonds propres – 600 millions d'euros – qu'elle administre en toute discrétion au sein d'une sous-section, le Bureau administratif, dirigé depuis 2009 par Mgr Alberto Perlasca, un canoniste spécialisé dans la gestion des biens ecclésiastiques. Ce dernier travaille entre autres avec un certain Fabrizio Tirabassi, expert-comptable, en poste depuis vingt ans au sein de ce bureau.
En tant que substitut, Mgr Becciu est le seul à avoir le 'pouvoir de signature' sur les contrats de nature bancaire ou financière de la secrétairerie d'État. Le patrimoine de cette dernière est investi dans plusieurs instituts bancaires, et est constitué pour la plupart de biens immobiliers (investissements à faible risque). Une partie considérable de ces biens est gérée par le Credit Suisse Italy, au sein duquel travaille Enrico Crasso. Ce dernier est devenu depuis la fin des années 90 un consultant régulier (et apprécié) de la secrétairerie d'État. Le Bureau administratif de Mgr Perlasca travaille aussi depuis de nombreuses années avec une autre banque suisse, UBS.
Un investissement de 250 millions
Mgr Becciu, à peine arrivé en poste, annonce vouloir secouer une gestion financière qu'il trouve trop ronronnante afin de générer plus de bénéfices pour le Saint-Siège. C'est avec cette idée qu'il présente à l'automne 2012 un projet surprenant à ses équipes : une demande d'investissement de 250 millions de dollars émise par une holding pétrolière, la Falcon Oil, basée en Angola. L'évêque sarde connaît très bien le président de cette société, un certain Antonio Mosquito, qui a été un bienfaiteur de la nonciature de Luanda lorsqu'il y était en poste.
Le nouveau substitut demande à Mgr Perlasca, son bras droit sur les questions financières, d'étudier cette proposition sans tenir compte de son rapport d'amitié avec M. Mosquito. Pour l'aider, il contacte directement Enrico Crasso, lui demandant d'effectuer une «due diligence», soit une enquête pour s'assurer que l'investissement proposé est viable, sûr et rentable. Au Credit Suisse comme au Bureau administratif, on s'exécute, mais avec un certain scepticisme : l'investissement, qui pourrait engager plus d'un quart des ressources financières de la secrétairerie d'État, est dès le départ jugé risqué autant sur le plan financier – l'Angola n'est pas perçu comme politiquement stable – que réputationnel. Il entre notamment en contradiction avec les fortes prises de position écologiques de Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate, publiée en 2009.
Fait étonnant, Mgr Becciu décide de ne pas faire appel à l'Institut pour les œuvres de religion (IOR), la banque d'investissement du Saint-Siège, pour étudier son projet. L'IOR ne l'aurait probablement pas accepté, expliquera-t-il des années plus tard. Dès lors, le dossier Falcon Oil reste donc une affaire interne à la secrétairerie d'État, une institution connue pour sa culture du secret.
La constitution du trio Mincione-Crasso-Tirabassi
Les deux banques partenaires – UBS et le Credit Suisse – sont contactées pour réfléchir à un éventuel crédit nécessaire pour effectuer cet investissement, tandis qu'Enrico Crasso, se déclare incompétent pour mener la due diligence dans le domaine pétrolier et se met en quête d'une personne qualifiée auprès du bureau londonien du Credit Suisse. C'est ainsi qu'il est présenté à Raffaele Mincione, un banquier italo-britannique qui dirige plusieurs institutions financières, dont le WRM Group, et est considéré comme un spécialiste dans le domaine des matières premières après une expérience d'advisor chez le russe Gazprom. Selon Raffaele Mincione, l'intermédiaire aurait été un certain Ivan Simetovic, un homme d'affaires dont le fonds, Aspigam, est basé à Dubaï et qui reviendra plus tard dans le récit.
Mis en contact avec les représentants de Falcon Oil, Raffaele Mincione ne se contente pas de la due diligence qu'on lui a confiée. Son plan devient rapidement de convaincre le Saint-Siège qu'un hedge fund luxembourgeois qu'il a créé en 2012, Athena Capital, pourrait servir à gérer l'important investissement à l'étude. Il semble avoir vite convaincu Enrico Crasso, le consultant de confiance du Saint-Siège, et Fabrizio Tirabassi, employé du Bureau administratif : les trois hommes vont alors se mettre à travailler ensemble pour persuader le Saint-Siège. Avec succès: le plan de Raffaele Mincione s'impose peu à peu comme la solution préférentielle de la secrétairerie d'État.
La période durant laquelle commencent les discussions est particulièrement délicate au Vatican: le 28 février 2013, le pape Benoît XVI renonce à sa charge d'évêque de Rome, et est remplacé le 13 mars par le pape François après deux semaines pendant lesquelles le Siège est vacant. Maintenu en poste, Mgr Becciu reçoit, quelques jours après l'élection du nouveau pape, un rapport du Credit Suisse qui établit que l'investissement proposé par Raffaele Mincione est non seulement trop risqué mais aussi pas assez rentable.
Mais cela ne met pas fin au projet: en mai, le banquier londonien prend contact avec le géant pétrolier italien ENI et laisse ensuite miroiter une participation de ce grand nom à l'opération, qui prendrait en charge la moitié de l'investissement. Cette collaboration prestigieuse semble avoir convaincu Mgr Becciu: passant outre les avertissements du Credit Suisse, il va demander à cette banque de verser 500'000 euros sur le fonds de Raffaele Mincione pour lui permettre de commencer à structurer le fonds et préparer l'investissement complet.
Des risques importants ignorés
Le premier versement a lieu le 30 juin 2013. Mgr Becciu, vingt jours plus tôt, a pourtant consulté un article publié par le journal Il Mondo, qui met clairement en cause les pratiques professionnelles de Raffaele Mincione concernant un investissement effectué dans une banque italienne, la Banca Popolare di Milano (BPM). Le papier, arrivé sur son bureau, ciblait tout particulièrement des investissements problématiques effectués par le fonds Athena – celui-là même dans lequel le Saint-Siège s'apprêtait à placer une part considérable de son patrimoine. Les accusations sont graves au point que Mgr Becciu soit obligé de demander une enquête sur Raffaele Mincione à la Gendarmerie vaticane, mais ne l'empêche finalement pas de valider le premier paiement alors qu'il n'a pas obtenu les résultats.
Mais pour financer l'investissement, le Saint-Siège doit encore contracter un prêt auprès d'UBS et du Crédit suisse, qui ont chacun rendu un rapport peu favorable concernant le projet de 'crédit lombard' élaboré par Raffaele Mincione, soit une formule anormalement risquée pour le Vatican. UBS en particulier, malgré les intérêts juteux proposés par Crasso, refuse de participer à cette opération, la jugeant trop dangereuse. La banque met ouvertement en cause la viabilité du fonds Athena Capital. La secrétairerie d'État, malgré ces nouveaux signaux d'alarme, décide alors de retirer 110 millions d'actifs à UBS et de les confier à la Banca della Svizzera Italiana (BSI), une troisième banque qui se montre beaucoup moins regardante sur les risques liés à l'investissement de Mincione. Le Vatican n'a pourtant jamais travaillé avec la BSI jusqu'alors, mais a suivi les conseils de son consultant historique Enrico Crasso. Résidant à Lugano, celui-ci est directement lié à cet institut bancaire, puisqu'à partir de 2014, il en est devenu «introducer» et touche d'importantes commissions pour chaque affaire apportée (comme c'était déjà le cas pour le Credit Suisse).
La fin du projet Falcon Oil
Une fois obtenu l'accord des banques, Raffaele Mincione va mettre la pression sur la secrétairerie d'État pour obtenir qu'elle verse plus rapidement toutes les tranches à Athena Capital en vue du projet angolais, lui affirmant qu'elle doit prouver sa capacité d'investissement pour ne pas perdre l'affaire. Les conditions établies dans le contrat avec la secrétairerie d'État sont pourtant très loin d'être réunies: la due diligence commandée n'a notamment toujours pas été effectuée. 200,5 millions de dollars – 147,2 millions d'euros – sont malgré cela progressivement versés sur un compartiment du fonds Athena Capitals. Raffaele Mincione exulte. «Enrico, tu es un phénomène incroyable! Bravo vraiment», envoie-t-il par message à Crasso après avoir encaissé la première tranche le 11 décembre 2013. Le dernier versement a lieu le 28 février 2014.
Une fois l'argent obtenu, le trio Mincione-Crasso-Tirabassi, qui avait jusqu'alors fortement soutenu l'investissement dans Falcon Oil, va soudainement émettre des doutes sur sa viabilité, puis le déconseiller au point de pousser finalement Mgr Becciu, en juin 2014, à renoncer à ce projet. Ce renoncement a en fait été anticipé, puisqu'en mai 2014, le fonds comportant les 200 millions du Saint-Siège a été renommé en Athena Capital GOF et restructuré pour permettre des investissements très risqués, le tout étant accepté officiellement par Mgr Becciu - qui, selon la justice vaticane, était «constamment au courant de toutes les étapes». La capacité d'endettement du fonds, fixée au départ à 100%, passe désormais à 300%. Et Raffaele Mincione peut dorénavant investir l'argent du Vatican où il le souhaite, sans réelle garantie de résultat. Autant d'évolutions qui contreviennent gravement aux règles du Saint-Siège en matière d'investissement.
Raffaele Mincione, ayant le contrôle total du fonds pour une durée pouvant aller jusqu'à sept ans, va utiliser une partie de cette somme pour effectuer divers investissements mobiliers. Mais avec la plus grande partie de la somme, il va proposer à la secrétairerie d'État d'acquérir un immeuble londonien qui deviendra l'emblème de toute cette affaire: le 60, Sloane Avenue, dans le quartier de Chelsea. (cath.ch/imedia/cd/bh)
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