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    Le procèse dit de "l'immeuble de Londres" s'est ouvert le 27 juillet 2021 et s'achève en décembre 2023 © Vatican Media

    Vatican: l'affaire de l'immeuble de Londres - Quand le scandale éclate 4/4

    Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. I.Média conclut son récit avec l’extorsion dont a été victime la secrétairerie d’État, et la façon dont l’affaire a finalement été confiée à la justice vaticane.

    Camille Dalmas/I.Média

    À l’automne 2018, la secrétairerie d’État veut reprendre le contrôle d’un investissement de 200,5 millions de dollars qu’elle a confié au banquier Raffaele Mincione en 2014, et avec lequel a été acheté un immeuble à Londres. Mais lors de négociations menées dans la capitale britannique du 20 au 22 novembre 2018, elle se fait duper par un autre banquier, Gianluigi Torzi, et signe deux contrats qui lui sont très défavorables. Elle perd totalement le contrôle du bien immobilier.

    Au Vatican, seuls Fabrizio Tirabassi, expert-comptable de la secrétairerie d’État et Enrico Crasso, consultant du Saint-Siège, tous les deux présents à Londres, sont au courant des détails des accords, mais en ignorent la portée. Leurs supérieurs, Mgr Edgar Peña Parra, nouveau substitut, et Mgr Alberto Perlasca, chef du Bureau administratif, sont même soulagés d’avoir conclu l’affaire, qui doit encore être validée par le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État.

    Un faux mémorandum au menu

    Le 23 novembre, Mgr Edgar Peña Parra, fraîchement nommé substitut en octobre, décide d’inviter toutes les personnes impliquées dans l’accord à un déjeuner dans un restaurant romain, «Le Vele», afin de les remercier. Mgr Perlasca, Fabrizio Tirabassi ainsi que l’avocat Squillace – qui a géré les questions légales du Saint-Siège à Londres, mais est en réalité un collaborateur de Gianluigi Torzi – sont présents. Invité lui aussi, Gianluigi Torzi n’est pas venu: il a, au même moment, un déjeuner prévu avec son complice Raffaele Mincione dans un autre restaurant de Rome dont le nom mérite d’être noté: «I Due Ladron» – "Les deux voleurs".

    Au restaurant Le Vele, l’avocat Squillace, avec l’aide de Fabrizio Tirabassi, se voit confier la rédaction d’un mémorandum censé présenter l’opération financière au cardinal Parolin. Le document, conçu sur un coin de table en quelques heures, est proprement mensonger et cache clairement le fait que Torzi possède les 1’000 seules actions avec droit de vote du fonds Gutt, ce qui fait que le Saint-Siège ne contrôle plus son bien.

    Une inspiration «divine»

    Le paiement de 40 millions de livres sterling promis à Mincione dans le premier contrat signé le 22 novembre est effectué le 28 novembre. Averti par message de Gianluigi Torzi, Raffaele Mincione lui répond par un juron romain intraduisible, «sti cazzi», exprimant ainsi autant sa stupéfaction que sa satisfaction, avant d’ajouter: «porca miseria [autre juron italien], ça n’est pas peu!».

    Le 3 décembre, c’est au tour de Gianluigi Torzi d’activer le contrat signé et de récupérer le contrôle du fonds 60SA (qui détient l’immeuble londonien), qu’il va désormais gérer via le fonds Gutt. «J’y crois pas, mais putain comment j’ai pensé à cette opération?», jubile le banquier. Son collaborateur, l’avocat Squillace, est tout aussi heureusement surpris et lui répond: «Qui le sait? Probablement tu as eu une… inspiration divine». Fabrizio Tirabassi, qui a joué un rôle clé dans l’entrée en jeu de Gianluigi Torzi, est nommé administrateur de la 60SA.

    L’extorsion

    Pendant ce temps-là, les équipes de Mgr Perlasca commencent à s’activer pour tenter de résoudre un problème important: une très coûteuse hypothèque sur l’immeuble de Londres héritée de Raffaele Mincione. Et qui pourrait peser sur les finances de la secrétairerie d’État, qui risque de payer chaque année plus de 17 millions d’euros à son débiteur, Cheyne Capital. Trompés par l’avocat Squillace à plusieurs reprises, et non avertis par Tirabassi et Crasso, Mgr Perlasca et Mgr Peña Parra pensent toujours que le Saint-Siège a repris le contrôle du bien, et ne savent donc pas qu’ils ne sont aucunement en mesure d’effacer cette coûteuse ardoise avec un prêt aux intérêts plus décents.

    Immeuble-Londres
    Immeuble-Londres

    Les choses finissent par s’envenimer peu avant Noël 2018, quand un spécialiste de l’immobilier londonien, Luciano Capaldo, révèle à Mgr Peña Parra et à Mgr Perlasca la supercherie de Torzi, ainsi que la surévaluation du bien par Raffaele Mincione. Le substitut décide de faire appel à un important cabinet d’avocats pour défendre les intérêts du Saint-Siège. Le 17 décembre, Tirabassi et Crasso sont d’abord envoyés par Mgr Peña Parra – qui a toujours confiance en eux – auprès de Torzi pour négocier un rachat des 1’000 actions de Torzi pour une enveloppe allant de 1 à 4 millions. Mais celui-ci explose de colère et demande beaucoup plus, évoquant jusqu’à plus de 30 millions, somme qu’il considère comme un dédommagement.

    Le 21 décembre, Gianluigi Torzi annonce à Tirabassi, en tant qu’administrateur de la Gutt (qui contrôle la 60SA, donc l’immeuble), qu’il va faire signer un très coûteux contrat (près d’un million d’euros) de conseil à la 60SA auprès de la société Sunset Enterprise, soit une de ses sociétés. Une décision indéfendable et inutile, juge la justice vaticane, la 60SA ayant déjà souscrit à un contrat tout aussi cher auprès WRM, la société luxembourgeoise de Raffaele Mincione. Tirabassi s’oppose clairement à cette décision: ne voulant plus faire le jeu de Torzi, il souhaite désormais que la gestion de l’immeuble de Londres soit cédée à un fonds maltais, Centurion, qui appartient au Saint-Siège et est géré par Enrico Crasso – une solution aussi privilégiée par Mgr Perlasca. Quelques heures plus tard, Tirabassi est renvoyé de son poste d’administrateur par Torzi, et remplacé par de proches collaborateurs.

    Une audience avec le pape

    Dans le même temps, Gianluigi Torzi, qui ponctionnera près de 10 millions de dollars sur la 60SA, se retrouve en position de force, et, faisant jouer ses relations, obtient une audience avec le pape François en personne le 27 décembre. Au Vatican, il annonce être prêt à céder ses parts. Mgr Peña Parra l’attend dans l’antichambre papale avec un contrat octroyant 3 millions à Torzi, mais ce dernier refuse de le signer immédiatement. Le pape, au terme de la rencontre, invite les personnes présentes à «tourner la page» rapidement.

    Mais l’affaire est loin d’être réglée: Torzi fait trainer les discussions pendant l’hiver 2019, puis demande 25 millions d’euros en mars, puis 20 millions et finalement 15 millions d’euros. Pendant toute cette période, la secrétairerie d’État, qui a bien conscience de l’extorsion, envisage une action légale mais rechigne, craignant de mauvaises répercutions réputationnelles et financières. Tirabassi et Crasso s’opposent aussi de toutes leurs forces à cette solution, craignant de voir le dossier passer devant la justice.

    Mgr Edgar Peña Para
    Mgr Edgar Peña Para © DR

    Mais le temps presse, car les intérêts de la coûteuse hypothèque de l’immeuble de Londres continuent de courir. Mgr Peña Parra fait alors appel à l’Autorité d’information financière (AIF, aujourd’hui ASIF), l’organisme anti-blanchiment d’argent du Vatican, pour s’assurer que le règlement des 15 millions demandés peut être versé dans les règles. Pour cela, les experts demandent la preuve d’un mandat de mission accordé à Torzi lors des négociations à Londres.

    Fabrizio Tirabassi avait fait des promesses à Torzi, mais n’avait jamais officialisé la chose par un mandat. Il va alors créer un faux mandat avec une fausse signature de Mgr Peña Parra pour convaincre les deux dirigeants de l’AIF René Brülhart et Tommaso Di Ruzza que l’affaire est légale. La fraude fonctionne, et deux versements pour un total de 15 millions d’euros – largement injustifiée – sont finalement accordés à Gianluigi Torzi en avril et mai 2019.

    L’affaire éclate au grand jour

    Le Saint-Siège contrôle à nouveau son bien, mais il reste l’hypothèque onéreuse de Cheyne Capital. Mgr Peña Parra a pour cela demandé à l’Institut des œuvres de religion (IOR), la banque d’investissement du Saint-Siège, de financer un prêt de 150 millions d’euros – demande très inhabituelle pour ce petit institut – afin de changer l’hypothèque de l’immeuble de Londres. L’IOR rechigne, provoquant la colère de Mgr Peña Parra, qui ne veut pas voir la secrétairerie d’État perdre plus d’argent.

    Depuis qu’ils ont été sollicités, les deux représentants de l’AIF, le président René Brülhart et son directeur Tommaso Di Ruzza, ont mis la main sur des éléments incriminants Gianluigi Torzi. Mais, pour satisfaire la demande du substitut, ils vont eux aussi mettre la pression sur leurs confrères de l’IOR pour qu’ils valident le prêt, omettant de lancer des procédures judiciaires prévues par leur mandat.

    Tommaso Di Ruzza (à g.) directeur de l’Autorité d’information financière (AIF), ici en compagnie du président, le Fribourgeois René Brülhart
    Tommaso Di Ruzza (à g.) directeur de l’Autorité d’information financière (AIF), ici en compagnie du président, le Fribourgeois René Brülhart © kath.ch

    Le directeur de l’IOR, Gianfranco Mammi, est en froid avec les responsables de l’AIF. Excédé par la méthode employée par ces derniers, tout comme par l’opacité de l’opération financière qu’ils soutiennent, il décide de la signaler au Bureau du promoteur de justice, qui ouvre une enquête le 2 juillet 2019. C’est le début de la grande investigation des équipes du promoteur de justice Alessandro Diddi.

    Becciu, premier cardinal sur le banc des accusés

    Après deux ans de recherche et d’interrogatoires, ce dernier demande l’ouverture d’un procès, qui débute le 27 juillet 2021. Le cardinal Becciu – qui se voit adjoindre deux affaires annexes – devient le premier cardinal à s’asseoir sur le banc du tribunal de la cité du Vatican aux côtés des principaux acteurs de l’affaire: Raffaele Mincione, Fabrizio Tirabassi, Gianluigi Torzi, Enrico Crasso, René Brülhart…

    Après plus de deux ans de procès, tous les accusés, hormis un collaborateur de Mgr Peña Parra qui est blanchi, sont condamnés en décembre 2023 à des peines allant d’une simple amende – pour les dirigeants de l’AIF – à sept ans et demi de prison – pour Fabrizio Tirabassi. Le cardinal Becciu est pour sa part condamné à cinq ans et demi de prison.

    Ce dernier – comme d’autres personnes condamnées – a vivement contesté le jugement, qui s’appuie sur la reconstitution des faits telle que rapportée dans les 800 pages de justification. Il a annoncé vouloir se pourvoir en appel. Cette nouvelle procédure pourrait avoir lieu en 2025. (cath.ch/imedia/cd/bh)

    Retrouvez la série complète: > L'affaire de l'immeuble de Londres <

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