Le 16 décembre 2023, le Tribunal du Vatican condamnait, dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, neuf personnes, dont des banquiers et des employés du Saint-Siège, à des peines allant d’une simple amende à sept ans et demi de prison. I.MEDIA poursuit son récit de l’affaire, en s’arrêtant sur le rôle décisif de deux condamnés: le banquier «de confiance» du Vatican, Enrico Crasso, et le comptable de la secrétairerie d’État, Fabrizio Tirabassi.
Camille Dalmas/I.Media pour cath.ch
Fin février 2014, la secrétairerie d’État a placé 176 millions de francs* dans le fonds luxembourgeois Athena Capital GOF, géré par l’homme d’affaires italo-britannique Raffaele Mincione, dans le but initial de l’investir dans une holding pétrolière, avant d’abandonner brusquement ce projet. Cette opération opaque, qui fait perdre à la secrétairerie d’État le contrôle de son investissement, n’est pas seulement l’œuvre de l’ambitieux banquier de la City: il a bénéficié constamment du soutien d’un employé de la secrétairerie d’État, Fabrizio Tirabassi, et d’un de ses conseillers au Crédit Suisse, le courtier Enrico Crasso, deux hommes qui semblent avoir toujours travaillé de concert.
Des opérations financières annexes
Pour comprendre l’implication de ces deux hommes dans cette affaire, qui peut faire croire, dès le départ, à une forme de corruption, la justice du Vatican a été forcée de s’intéresser à des opérations financières annexes menées pour le compte de la secrétairerie d’État. L’une d’entre elles est un important investissement immobilier à Londres, validé en janvier 2014 – mais qui n’a pas été effectué avec les 200,5 millions de dollars (176 millions de francs) versés avec Raffaele Mincione et ne concerne pas le «grand» immeuble de Sloane Avenue.
L’affaire, encore une fois, a été apportée par le banquier Enrico Crasso, banquier du Crédit Suisse (qu’il quitte subitement en 2015 pour se mettre à son compte), reconnu comme un consultant de confiance par la secrétairerie d’État pour laquelle il travaille depuis la fin des années 1990. Il s’agit de l’achat de quatre immeubles appartenant à Sloane&Cadogan, une société spécialisée dans le développement de projets immobiliers à Londres, pour une somme de 92 millions de livres sterling.
La structure de l’investissement, validée par Mgr Becciu en février 2014, prévoit l’acquisition d’une «société-véhicule» basée à Jersey, dans le paradis fiscal des îles anglo-normandes (opération qui sera effectuée entre février et juillet 2015), puis l’achat, un par un, des immeubles. Hormis ce montage financier problématique, il s’agit d’une forme d’investissement habituelle pour le Vatican, qui possède en effet un important parc immobilier à Londres, Paris, Genève, Lausanne et Rome.
Cadogan Square
Le 13 août 2015, le Vatican achète le n° 25 de Cadogan Square, situé sur une place tranquille du très central quartier de Chelsea. Deux jours plus tard, la société Sloane&Cadogan, qui vient de conclure cette belle affaire, verse 1,5 million de francs sur le compte de l’entreprise Aspigam, une société basée à Dubaï qui appartient à un certain Ivan Simetovic, homme d’affaires qui est déjà apparu dans ce récit, puisque c’est lui qui a présenté Raffaele Mincione à Enrico Crasso – et donc au Vatican.
Dans les semaines qui suivent, alors que la secrétairerie d’État continue le plan établi et se porte acquéreur des derniers immeubles prévus dans le deal, la société Aspigam verse en plusieurs tranches la somme d'un million de livres sterling sur le compte d’une société basée en République dominicaine, Divanda. Cette entreprise appartient à Enrico Crasso.
L’accord trouvé dans l’investissement de 92 millions de livres sterling (102 millions de francs) de la secrétairerie d’État semble avoir été insatisfaisant pour Enrico Crasso. Alors lié au Crédit Suisse, il n’a touché que 906'000 francs contre 2 millions de francs attendus (2%, la commission qu’il touche habituellement). «Des miettes», affirme un de ses contacts dans un mail échangé en février 2014 avec un collaborateur du Crédit Suisse.
Les rétrocommissions d’Enrico Crasso
La solution trouvée par Enrico Crasso et Sloane&Cadogan, dans le dos de la secrétairerie d’État, est le versement d’une rétrocommission. Pour «compléter», la société britannique a donc versé la somme de 1,5 million à Aspigam afin que la société émiratie lui reverse un million sur son fonds d’investissement dominicain. Le rapport du procès affirmera que cette solution était apparemment très fréquente chez certains dirigeants du Crédit Suisse à l’époque.
Fait intéressant, la justice vaticane note que le même modus operandi s’est observé quelques années plus tard entre 2015 et 2016 avec le versement de 1,9 million de francs à Aspigam par Raffaele Mincione. Après la ponction d’une commission de plus de 25% par Aspigam, c’est cette fois-ci 1,2 million qui ont été transférés à la société Divanda d’Enrico Crasso. Ces versements interviennent deux ans après le transfert des 186 millions de la secrétairerie d’État sur le fonds Athena GOF. Pour la justice vaticane, les éléments dont elle dispose suffisent à montrer qu’il s’agit bien d’un paiement lié à cette transaction.
En somme, Raffaele Mincione a versé des rétrocommissions à Enrico Crasso, qu’il avait qualifié de «phénomène» pour avoir réussi à convaincre le Saint-Siège d’investir dans son fonds d’investissement luxembourgeois. Pour cela, il est passé par Ivan Simetovic, président d’Aspigam qui avait présenté les deux hommes.
Ce dernier pourrait lui aussi – hypothèse de la justice vaticane, devant laquelle il a refusé de témoigner – avoir reçu d’importantes compensations de la part de Raffaele Mincione, qui a effectué de nombreux autres versements sur le compte d’Aspigam. Et il n’est pas le seul à avoir eu recours à ses services: Gianluigi Torzi, un courtier italien dont nous reparlerons plus tard, a lui aussi versé des sommes importantes à Aspigam.
Le trésor de Fabrizio Tirabassi
De ces manigances, le substitut Mgr Angelo Becciu n’a pas connaissance. Ce n’est visiblement pas le cas d’un de ses employés, Fabrizio Tirabassi, qui entretient une relation de grande proximité avec Enrico Crasso. Alors que ce dernier touche ses rétrocommissions pour le deal de l’appartement de Sloane&Cadogan, Tirabassi lui envoie ce message: «N’oublie pas de nous laisser quelque chose de côté», ce à quoi le banquier lui répond immédiatement: «Bien sûr».
La paie est réputée maigre au Vatican: Fabrizio Tirabassi touche un salaire de 2330 francs par mois. Il s’est pourtant constitué un important pactole pendant ses plus de vingt années à la secrétairerie d’État. Une des explications de cette étonnante richesse sont des commissions versées par le Crédit Suisse, et qui avaient visiblement été négociées à la fin des années 1990 avec l’accord de Mgr Piovano, prédécesseur de son supérieur direct Mgr Perlasca.
Ces revenus semblent avoir été suffisants pour que Tirabassi ne touche presque jamais à l’argent de son compte bancaire de l’IOR, sur lequel le Vatican lui versait son salaire. Il se retrouve ainsi avec 2,3 millions de francs d’actifs bancaires… Mais ce n’est pas tout: en 2020, la gendarmerie italienne a perquisitionné l’expert-comptable, découvrant une collection de pièces de monnaies et médailles en or et argent (vaticanes, pour la plupart) valant plus de 7,4 millions de francs, ainsi que 522’000 francs en liquide.
Ce trésor a été retrouvé dans le local d’une petite société de vente de pièces anciennes appartenant au père de Tirabassi, Interfinum. Ce négoce poussiéreux situé à deux pas du Vatican a reçu de très nombreux versements en liquide et a généré une activité commerciale intense et très suspecte, avant et après la mort du père: plus de 23 millions de francs d’échange en seulement quelques années, avec des mouvements uniques allant parfois jusqu’à 460'000 francs.
Le butin numismatique est le fruit d’acquisition massive de pièces auprès du Vatican, pour 3 millions, dont 2,4 millions réglés en liquide. Tout ce trésor, retrouvé dans le local par la gendarmerie, ne peut pas être attribué à l’entreprise, qui a perdu de l’argent chaque année depuis 2015. Toute cette fortune a-t-elle à voir avec le «quelque chose de côté» que Tirabassi demandait à Crasso? La justice vaticane n’a pu prouver avec certitude cette thèse, mais estime que ce butin caché prouve la corruption de Fabrizio Tirabassi.
Un système défaillant
Selon la justice vaticane, Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso ont donc profité amplement d’un système défaillant qui leur a permis de s’enrichir pendant de longues années. Et ils vont continuer de jouer un rôle essentiel dans la gestion des 176 millions de francs qu’ils ont mis dans les mains de Raffaele Mincione. Argent avec lequel ce dernier va acquérir le 60, Sloane Avenue, le fameux «immeuble de Londres» qui plus tard donnera son surnom à toute l’affaire entourant le patrimoine financier de la secrétairerie d’État. (cath.ch/imedi/cd/bh)
*Tous les montants en livres sterling, euros et dollars ont été convertis en francs suisses pour faciliter la lecture.
Prochain épisode: Le 60, Sloane Avenue 3/4