Pour envisager un voyage papal en Serbie – un des rares pays à n’avoir jamais été visité par un pape –, il faudra le feu vert de la Russie, assure le premier cardinal de l’histoire du pays, Ladislav Német, dans un entretien à I.MEDIA.
Âgé de 68 ans, l’archevêque de Belgrade, créé cardinal le 7 décembre dernier, dépeint les défis de la petite minorité catholique dans son pays, confrontée à une forte émigration. Celui qui a la double nationalité serbe et hongroise évoque les influences de Moscou au niveau de la classe politique serbe, et fait le point sur la difficile lutte contre les abus en Europe centrale.
Polyglotte, vice-président du Conseil des conférences épiscopales européennes (CCEE), cette figure montante dans l’Église catholique est fortement engagée pour un changement culturel du catholicisme sur le Vieux continent. Dans cet entretien, il parle également de ses ancêtres, ainsi que de ses relations avec la Hongrie et avec la hiérarchie de l’Église orthodoxe serbe.
Vous êtes présenté comme le premier cardinal serbe de l’histoire. Comment votre cardinalat a-t-il été accueilli en Serbie ?
Si vous me permettez d’abord de faire une précision : en Serbie, l’Église catholique est une minorité, et elle l’est à double titre comme minorité ethnique et minorité religieuse. La majorité des Serbes appartiennent à l’Église orthodoxe et selon la loi, seule l’Église orthodoxe serbe a le droit d’utiliser l’adjectif ‘serbe’. Comme catholique, je ne suis pas un cardinal ‘serbe’ mais un cardinal ‘en Serbie’. C’est une subtilité que j’essaie d’expliquer même au Vatican.
Dans mon pays, la nouvelle a été accueillie par une ‘explosion’ positive, en commençant par les politiques et les autorités orthodoxes serbes. Le président, le Premier ministre et de nombreux ministres m’ont adressé leurs félicitations. Pendant un mois j’ai été assailli par les interviews. Je suis devenu un ‘personnage’ comme cardinal et la nation en est très fière.
Pour une Église aussi petite que la nôtre en Serbie – nous sommes 300.000, c’est-à-dire 4% de la population –, cette mise en lumière est une bonne chose, cela nous a donné la possibilité d’expliquer notre situation, et aussi de mentionner certaines questions qui ne sont pas réglées pour notre communauté.
Quels sont ces points sur lesquels vous souhaitez attirer l’attention?
Il reste des problèmes en suspens, comme la restitution des biens nationalisés après la Seconde Guerre mondiale. Les communistes se sont quasiment tout approprié : nos écoles, nos édifices, nos terrains. Et nous n’avons plus les aides qui existaient auparavant pour l’entretien des édifices sacrés et pour la subsistance du clergé. Aujourd’hui, nous survivons en partie avec les dons des fidèles mais pour les projets plus importants comme la restauration des églises, nous devons toujours demander des finances de l’étranger. Ce sont nos bienfaiteurs qui nous permettent de vivre. En Serbie, il y a une inégalité entre la façon de financer l’Église orthodoxe et la façon de financer les autres Églises ou groupes religieux – comme l’islam qui compte aussi 4% de la population. Nous sommes tous égaux mais certains plus que d’autres, comme disait Orwell – c’est une vérité dans notre monde.
Comment se passent les relations avec les responsables orthodoxes?
J’ai de très bonnes relations avec le chef de l’Église orthodoxe serbe, le patriarche Porphyre. Nous nous connaissons depuis 20 ans, avant même de devenir respectivement évêque et patriarche. Il est lui aussi originaire de la région d’où je viens, et a grandi là-bas. Nous nous comprenons bien également au niveau humain.
Tout comme la Hongrie, la Serbie est-elle aujourd’hui un point de contact potentiel entre l’Occident et la sphère d’influence russe?
Les choses sont un peu différentes, en Hongrie il n’y a pas de minorité slave significative. La Serbie a toujours eu un sentiment fort pour la Russie qu’elle voit comme une grande sœur, y compris au niveau spirituel avec l’orthodoxie. La russophilie de la Serbie est aussi très liée à la proximité de la Grèce. L’Église orthodoxe serbe a d’ailleurs reçu son autocéphalie [indépendance, ndlr] des Grecs. Comme je le dis souvent, au sein de la hiérarchie orthodoxe, et parmi les politiques, l’amour pour la Russie est grand. Mais dans la population, personne ne va à Moscou pour chercher du travail, ils vont en Occident.
Vous avez occupé divers postes en Hongrie, à la tête de la province hongroise de votre ordre religieux et comme secrétaire général de la Conférence épiscopale hongroise. Pourriez-vous être considéré comme un second cardinal hongrois?
Oui, absolument. J’ai reçu de nombreux messages de vœux de la part des politiques hongrois, et ils m’ont présenté comme le deuxième cardinal hongrois. J’ai la double nationalité. Cependant je ne suis pas un citoyen hongrois : je me sens citoyen de la Serbie et dans le cœur je me sens aussi Hongrois. Ma famille fait partie de la minorité hongroise vivant en Serbie depuis 300 ans. Mes ancêtres sont arrivés là au XVIIIe siècle comme les premiers nouveaux habitants de la région libérée des Ottomans.
Avec le cardinal Peter Erdö [cardinal hongrois, ndlr], nous nous connaissons depuis presque 40 ans, nous avons une relation d’amitié. C’est lui qui m’a demandé d’être secrétaire général de la conférence épiscopale lors qu’il en était le président, ce qui montre la confiance qui existe entre nous.
Quels sont les principaux défis auxquels l’Église catholique en Serbie doit faire face actuellement ? L’athéisme communiste est-il encore présent dans l’esprit de la population?
Grâce à Dieu, l’athéisme comme tel est un phénomène présent mais il n’a pas d’influence sur la vie sociale ou ecclésiale. La Serbie comme société, avec une majorité de quasiment 90% d’orthodoxes, est en train de vivre un printemps religieux. Il y a une augmentation incroyable de la religiosité, presque 70% de la population participe chaque semaine aux fêtes liturgiques du dimanche. Quand je m’associe aux célébrations orthodoxes, les églises sont toujours pleines, et l’âge moyen est très jeune, moins de 40 ans. C’est un phénomène très positif qui influe aussi sur l’Église catholique.
En revanche, le plus grand problème actuel est l’émigration de nos concitoyens à cause de la situation économique et de l’insécurité sociale. Cela se ressent dans la petite minorité catholique : quand j’ai été ordonné évêque en 2008 nous étions 400'000, aujourd’hui nous sommes 300'000. En 17 ans, un quart des fidèles a quitté le pays. Ce sont les plus vigoureux, comme les jeunes familles, qui partent, et un nombre toujours croissant de personnes âgées se retrouvent seules dans les villages où l’on manque de tout.
Dans votre travail pastoral, vous plaidez pour un «changement de culture» au sein de l’Église, notamment pour lutter contre les abus. L’Europe centrale et les Balkans sont encore marqués par une culture plus traditionnelle, plus réticente à faire émerger ces drames. Comment ce changement culturel peut-il être réalisé dans cette région?
La priorité est la prise de conscience des évêques dans toute la région. Il y a toujours une grande peur d’admettre notre faiblesse, spécialement là où le respect pour le clergé et “la sainte hiérarchie” est exagéré et où l’on tombe dans le cléricalisme. La situation est en train de changer, malheureusement cela se fait sous la pression sociale et non pas grâce à l’ouverture de l’Église. Cela me fait souffrir que nous ne soyons pas capables d’agir, mais seulement de réagir. Récemment, la Pologne a fait de grands pas notamment grâce au primat de Pologne, Mgr Wojciech Polak [archevêque de Gniezno, ndlr]. Je mentionne son nom car il a énormément agi au sein de la Conférence épiscopale pour lutter contre les abus, et en Pologne cela lui a valu d’être haï par certains. Le Saint-Siège a réalisé dernièrement des gestes très forts en écartant des évêques polonais qui n’ont pas suivi les directives.
En Hongrie, en novembre dernier, six évêques ont présenté des excuses publiques pour mauvaise gestion, et les procès judiciaires sont en cours. En Serbie, c’est un peu différent car comme minorité, nous devons être au pas avec la majorité, or l’Église orthodoxe ne s’occupe pas de ce thème. L’État est assez ‘tolérant’ sur ce sujet. Depuis 17 ans que je suis évêque, plusieurs cas se sont enlisés à la cour de justice pour divers motifs comme le manque de témoins, ou la prescription. Dans mon diocèse, nous avons une structure pour recueillir les plaintes. Nous avons eu trois cas qui se sont soldés par le renvoi d’un religieux, la perte de l’état clérical d’un prêtre, et un non-lieu car il s’agissait d’un manque de prudence plus que d’un cas d’abus.
Vous êtes également vice-président du Conseil des Conférences épiscopales européennes, une institution qui regroupe 39 conférences épiscopales et couvre toute l’Europe. Quelles sont vos priorités actuelles à ce poste?
Cette charge m’occupe beaucoup. Je considère que ma plus grande responsabilité est de renforcer le dialogue entre les différents pays. Je parle 7 langues, je peux communiquer avec des personnes aussi bien en Pologne, en Autriche, en Allemagne, qu’en Italie, en Hongrie, en Croatie, ou encore en Serbie. C’est un don de Dieu que je veux mettre à profit.
Comment peut-on créer une dynamique d’unité entre des pays européens ayant des sensibilités aussi diverses que l’Allemagne, la Pologne, la France et les différents pays des Balkans?
Je crois que le processus synodal entamé est un fondement très important pour une méthodologie de travail sur le continent. La synodalité est une possibilité de communiquer entre diverses régions culturelles. On constate que les choses bougent. À Prague, lors de la rencontre continentale en mars 2023, on sentait encore une grande peur de l’autre. En août 2024, il y a eu une rencontre de délégués européens à Linz (Autriche), que je retiens comme un modèle de cohabitation fraternelle. Nous avons pu faire de grands pas de rapprochement et nous voulons continuer. Dans le même esprit, 16 personnes de diverses régions de l’Europe se rencontrent à nouveau à Linz ces 3 et 4 février, à l’Institut pour la synodalité fondé au sein de l’Université catholique. Nous sommes 8 représentants de l’Est et 8 représentants de l’Ouest. L’ordre du jour est de clarifier les enjeux de cette méthode de travail en Europe, sur un plan pastoral. À la présidence du CCEE, nous réfléchissons à la possibilité de poursuivre ce processus au niveau institutionnel.
Vous représentez une région – les Balkans occidentaux – à laquelle le Saint-Siège accorde une grande attention. Peut-on s’attendre à une visite papale en Serbie, qui reste l’un des derniers pays européens jamais visités par un pape ? Si le voyage au Kosovo évoqué par le pape en août 2023 se concrétise, serait-il accepté par le gouvernement et le peuple serbe?
N’étant qu’un simple cardinal, je ne suis pas en mesure de critiquer le pape François, mais cela ne semble pas possible de visiter un pays [le Kosovo, ndlr] qui n’est pas reconnu officiellement par le Saint-Siège. Ce projet apparaît comme difficilement réalisable. La demande de voyage doit-elle d’abord passer par le Kosovo ou par Belgrade ? Pour Belgrade, le Kosovo est seulement une province. S’agirait-il d’un simple pèlerinage ? Ce serait délicat, étant donné que le pape est aussi un personnage politique.
Quant à un voyage en Serbie, cela ne se décide pas seulement en Serbie. Comme je l’ai dit de façon allusive à un journaliste serbe : la décision se prendra plus à l’Est, entre Vladivostok et Belgrade. En termes plus directs, sans le permis de Moscou, il n’y aura pas de visite de pape à Belgrade. (cath.ch/imedia/ak/mp)