Outre son caractère doctrinal et disciplinaire, le concile de Nicée, tenu en l’an 325, est souvent considéré comme le début d’une longue période de relations étroites entre l’Église et l’État qui aurait perduré jusqu’au XXe siècle.
En y regardant de plus près, on constate cependant des attitudes diverses que l’on peut classer en trois modèles fondamentaux: l’assimilation, le partenariat et l’opposition. En fait l’Église s’adapte constamment à la situation du moment, explique le professeur Gregor Emmenegger, de l’Université de Fribourg, dans une contribution adressée à la journée d’étude de la Communauté des Églises chrétiennes du canton de Vaud (CECCV), organisée à Lausanne le 19 mars 2025.
Le rôle central de l’empereur Constantin
L’approche du Concile de Nicée comme acte de naissance de l’Eglise impériale est liée à la figure de l’empereur Constantin. Arrivé au pouvoir peu après la fin des grandes persécutions des chrétiens, il apparaît comme l’archétype du souverain chrétien. Son alliance avec le pape Sylvestre est vue durant tout le Moyen-Age comme le mythe fondateur du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel destinés à gouverner le monde.
Au siècle des lumières, l’image s’inverse. Constantin devient un criminel, emblème du pacte entre le trône et l’autel responsable de la violence politique et de l’intolérance religieuse. Avec une idée qui a encore cours aujourd’hui: ‘à Nicée, l’Eglise aurait trahi le Christ’, rappelle Gregor Emmenegger.
Citoyens du ciel
Pour mieux comprendre ce qui s’est joué au Concile de Nicée, un regard sur le contexte originel s’impose. A ses débuts, le christianisme entre en scène en tant que minorité religieuse, sans ambition politique. “Mon royaume n’est pas de ce monde” dit Jésus au gouverneur romain Ponce Pilate. Cette réponse est surprenante car dans l’Antiquité, qu’elle soit juive, grec ou romaine, tous partent de l’idée que le royaume de Dieu ou des dieux est aussi une réalité politique.
"L’idée d’une Église en pèlerinage sur la terre fait qu’elle ne s’attache à aucun pouvoir politique."
L’apôtre Paul qualifie les chrétiens de ‘citoyens du ciel’ en route vers leur vraie patrie. L’idée d’une Église en pèlerinage sur la terre fait qu’elle ne s’attache à aucun pouvoir politique. Ce que lui reprocheront ses adversaires. Les persécutions découleront le plus souvent du refus des chrétiens de faire des sacrifices à l’empereur.
Tolérer ce que l’on ne peut pas éradiquer
En 303, la terrible persécution de Dioclétien s’abat sur les chrétiens: communautés décimées, évêques et prêtres emprisonnés ou exécutés, églises détruites, bibles brûlées... En 311, le christianisme accède cependant au rang de religion tolérée dans l’empire, mais uniquement parce que l’on a pas réussi à l’éradiquer, précise Gregor Emmenegger. On estime qu’au tournant du IVe siècle les chrétiens forment entre 5 et 10% de la population de l’empire romain selon les régions.
En 313, l’empereur d’Occident, Constantin, par le célèbre édit de Milan, fait du christianisme une religion autorisée à laquelle chacun est libre d’adhérer. Pour les chrétiens, refuser cette main tendue n’est pas une option. Non seulement parce qu’ils sortent d’une période de persécutions, mais aussi parce qu’ils pensent avoir trouvé en Constantin un ami bienveillant. En fait de bienveillance, il va plutôt s’agir d’une main-mise.
Une Église assimilée
En 324, après avoir éliminé tous ses rivaux, Constantin est le maître absolu de l’empire romain. Il convoque le concile de Nicée où il rassemble quelque 300 évêques pour régler diverses thématiques ecclésiales, théologiques, mais aussi pratiques et disciplinaires.
Dès l’ouverture de l’assemblée, il exprime sa conception des relations entre l’Église et l’Empire. Selon le discours rapporté par son biographe Eusèbe de Césarée, l’empereur explique: “Vous, vous êtes évêques pour l’intérieur de l’Église; moi on pourrait dire que j’ai été établi par Dieu évêque pour l’extérieur.” Par là, il signifie que la liberté de croyance, établie par l’Édit de Milan, ne signifie pas liberté de l’Église, note G. Emmenegger. De même que, depuis Auguste, l’empereur était le Pontifex maximus, il lui revient d’exercer le contrôle sur l’Église chrétienne. En termes modernes, on peut parler d’assimilation.
Une Église intégrée à l’appareil d’État
L’Église ne bénéficie pas seulement d’un soutien de l’État, de privilèges fiscaux et d’une immunité juridique, elle fait partie intégrante de l’appareil d’État. Par conséquent les conflits et les dissidences internes à l’Église pouvaient désormais être sanctionnés par l’État (exil, prison, amendes, voire peine de mort).
"En tant que ‘marginaux’, les moines tentent de fonder une contre-société centrée sur l’Evangile."
Ce modèle d’assimilation s’est particulièrement développé dans l’Église d’Orient, même si les deux institutions n’ont pas fusionné. On trouve certes quelques résistants qui s’opposent à toute instrumentalisation du christianisme à l’instar d’un Jean Chrysostome qui tance vertement le comportement de la cour impériale et rappelle l’importance de la charité envers les pauvres. Mais c’est l’exil qu’il récoltera.
Les moines se mettent en marge
On peut voir aussi dans le développement du monachisme, une réponse à cette assimilation. En tant que ‘marginaux’, les moines tentent de fonder une contre-société centrée sur l’Evangile. Les empereurs et les évêques sentent le danger de cette radicalité et chercheront constamment à instrumentaliser et réglementer le monachisme. Ce qui n’a pas forcément abouti, puisque de nombreux fonctionnaires ont rejoint les rangs des moines et que le peuple a exigé que les fonctions de direction de l’Eglise soient tenues par des moines, jugés plus sobres et moins corrompus.
L’Occident penche pour le partenariat
En Occident, plus éloigné du pouvoir central de Constantinople, les évêques tentent de se libérer de la tutelle des empereurs pour aller vers un partenariat, relève G. Emmenegger. Lorsque Constance II, le fils de Constantin, prend le pouvoir en Occident en 353 et prétend y imposer la foi arienne condamnée une trentaine d’années plus tôt à Nicée, il rencontre une forte opposition des évêques qui se considèrent de moins en moins comme faisant partie de l’administration impériale.
Au fil des décennies et face à l’affaiblissement de l’empire face aux invasions barbares, l’Eglise devient elle même un pouvoir terrestre. A Rome, l’évêque commence à prendre en charge le palais, le cérémonial de cour et l’administration impériale ainsi que le titre de Pontifex Maximus (que les papes portent encore aujourd’hui NDLR). Face aux poussées des Germains, l’Eglise doit s’occuper des tâches publiques: sécurité, approvisionnement en eau, éducation, santé... L’empereur et le pape, dans une relation de partenariat plus ou moins harmonieuse, allaient marquer les siècles suivants de l’histoire européenne.
"Face aux menaces, certains chrétiens avaient abjuré leur foi voire collaboré avec les persécuteurs en livrant leurs frères."
L’opposition des donatistes
Le troisième modèle des relations Église-État, celui de l’opposition, est illustré par les donatistes en Afrique du Nord. (En Égypte le schisme mélitien suit une logique assez similaire NDLR) L’affaire remonte aux persécutions des années 300. Face aux menaces, certains chrétiens avaient abjuré leur foi voire collaboré avec les persécuteurs en livrant leurs frères. Une foi la sécurité revenue, se posait la question de leur réintégration. Le conflit se cristallisa autour de Cécilien nommé évêque de Carthage en 307. Ses opposants jugeaient que sa consécration n’était pas valable et se rangèrent derrière l’anti-évêque Donat. Ils demandèrent l’arbitrage de Constantin qui se conclut par un concile des évêques occidentaux réuni à Arles en 314. Le concile donna tort aux donatistes qui refusèrent de se soumettre.
Les donatistes s’accrochaient à la vision originelle selon laquelle le chrétiens devaient s’attacher au Christ et non pas à l’empereur. Comme par le passé, comme ‘citoyens du ciel’, ils ne devaient rien avoir à faire avec la politique terrestre, explique G. Emmenegger. Alimenté par des tensions nationalistes et sociales, le conflit dégénéra en guerre civile et répression sanglante. Jusqu’à l’élimination quasi complète des chrétiens lors de l’invasion des musulmans à partir de 647. L’attitude d’opposition fut ainsi une impasse.
Augustin et la cité de Dieu
Pour Gregor Emmenegger, il faudra attendre saint Augustin et sa Cité de Dieu à partir de 413 pour clarifier les choses. Après le choc de l’invasion de Rome par les Wisigoths en 410, l’évêque d’Hippone définit la ‘cité céleste’ comme le peuple de Dieu en pèlerinage et la ‘cité terrestre’ comme le monde avec ses institutions et ses gouvernants. Les deux cités sont à la fois distinctes et mélangées jusqu’au jugement dernier. Augustin en conclut que l’empire romain, et donc aussi le lien étroit entre l’Eglise et l’Empire, ne représentent qu’un chapitre de l’histoire du salut. (cath.ch/mp)
Bolsonaro, Trump ou Poutine
Pour Rivan Dos Santos, professeur d’histoire et d’archéologie au Campus adventiste du Salève, la théologie politique inaugurée par l’empereur Constantin a toujours des ramifications actuelles dans le discours politique de Jair Messia Bolsonaro, Donald Trump et même Vladimir Poutine.
Indépendamment de leur foi personnelle, qui semble très ténue, ces hommes politiques s’attribuent une mission salvatrice dans la lutte du bien contre le mal. Bolsonaro lance des slogans comme “Le Brésil au dessus de tout, Dieu au dessus de tous!”. Trump instaure un bureau de la foi à la Maison Blanche qui devient ainsi un lieu sacré dont il est le gardien. Bien que n’appartenant à aucune confession, il prétend ramener Dieu dans la vie des gens et du pays. Poutine se présente comme le successeur de la Rus de Kiev baptisée par Saint Vladimir et le sauveur du monde contre l’apocalypse. MP