Élu le 8 mai 2025, le nouveau pape Léon XIV, 69 ans, est le nouveau visage d’une Église catholique mondialisée, traçant des ponts entre le Nord et le Sud. De nationalité américaine, né à Chicago dans une famille d’ascendance française, espagnole et italienne, il est marqué par une longue expérience de missionnaire en Amérique latine.
Robert Francis Prevost fut le prieur général de la congrégation des Augustins récollets, avant de devenir évêque de Chiclayo, au Pérou. Le pape François l’avait appelé à Rome en 2023 afin de prendre la tête du stratégique dicastère pour les Évêques, où son sens de l’écoute et de la synthèse était remarqué et apprécié. Il était aussi le président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, une charge importante pour le lien entre Rome et ce continent marqué par un puissant catholicisme populaire.
Cette élection du premier pape originaire des États-Unis constitue une confirmation de la ligne sociale et “synodale” portée par le pape François. Lors de la récente assemblée synodale d’octobre 2024, le cardinal Prevost était apparu comme une figure capable d’harmoniser les relations entre diocèses de vieille chrétienté et les territoires “de mission”. Cela constituera sans doute un chantier central de son pontificat dans un monde marqué par la polarisation.
La lourde tâche de la paix
Par son nom de pape, il s’inscrit aussi dans la filiation du pape Léon XIII (1878-1903), considéré comme un père fondateur de la Doctrine sociale de l’Église. Le compatriote de Donald Trump aura aussi la lourde tâche de promouvoir la paix, dans le contexte des nombreuses guerres qui déchirent le monde, notamment en Ukraine et au Proche-Orient. Lors de sa première prise de parole, il a appelé à une “paix désarmée et désarmante”.
Première expérience missionnaire au Pérou
Né à Chicago le 14 septembre 1955, Mgr Robert Francis Prevost est issu d’une famille d’ascendance française, italienne et espagnole. Après avoir été formé en mathématiques et en philosophie à l’Université de Villanova à Philadelphie, il entre en 1977 en noviciat chez les augustiniens, où il prononce ses vœux quatre ans plus tard. Il reçoit l’ordination presbytérale en 1982 à Rome des mains de Mgr Jean Jadot (1909-2009), alors pro-président du secrétariat pour les non-chrétiens, et perçu comme une figure «progressiste» au sein de la Curie.
Le Père Robert Francis Prevost obtient en 1987 un doctorat en droit canonique à l’Angelicum (Université pontificale Saint-Thomas d’Aquin) avec une thèse sur le rôle du prieur local de l’Ordre de Saint-Augustin. Tout en préparant sa thèse, il vit par ailleurs une première expérience missionnaire au Pérou en 1985-86, en tant que chancelier du diocèse de Chulucanas et vicaire de la cathédrale.
Canoniste averti
Après un retour de quelques mois dans son Illinois natal comme responsable de la pastorale des vocations et directeur des missions pour sa province, il retourne au Pérou en 1988 pour 11 ans durant lesquels il cumule de nombreuses missions dans l’archidiocèse de Trujillo. Il fonde notamment une paroisse dont il sera le premier curé jusqu’en 1999, et sera aussi prieur de sa communauté, juge ecclésiastique, directeur du séminaire augustinien, ou encore préfet des études et recteur du séminaire diocésain, où il enseigne le droit canonique, la patristique et la morale.
Un “fils de saint Augustin”
Élu provincial des augustiniens pour sa région d’origine couvrant le Midwest américain, il retourne à Chicago en 1999. Le Père Prevost est ensuite élu prieur général de l’Ordre de Saint-Augustin, en 2001. Son élection à 46 ans, un âge exceptionnellement bas pour prendre la tête d’une congrégation religieuse à l’échelle mondiale, rencontre alors un large consensus dans cette communauté diffusant la spiritualité de saint Augustin. Ce Père de l’Église fut l’évêque d’Hippone, l’actuelle Annaba en Algérie. En apparaissant à la Loggia de la basilique Saint-Pierre, le nouveau pape s’est présenté comme “un fils de saint Augustin”.
La congrégation des augustiniens compte actuellement environ 1000 religieux, répartis en 187 communautés dans 21 pays, notamment aux États-Unis, en Amérique latine, en Chine, en Indonésie, en Espagne, au Royaume-Uni, en Italie ou encore en Sierra Leone. Leur vocation est orientée vers le service de la charité, dans un esprit de radicalité évangélique.
Après avoir été réélu pour un mandat de six ans à la tête de cette congrégation, le Père Prevost quitte cette charge en 2013. Il assume une année de transition comme directeur de la formation au couvent de Saint-Augustin à Chicago et comme vicaire provincial. Il est ensuite appelé à l’épiscopat par le pape François en novembre 2014, retournant ainsi dans son ancien pays de mission, le Pérou.
Un évêque missionnaire dans un Pérou instable
D’abord administrateur apostolique du diocèse de Chiclayo, il en devient en septembre 2015 évêque de plein droit. Selon l’édition 2022 de l’Annuaire pontifical, ce diocèse situé au nord du Pérou compte 90 prêtres incardinés, pour une population totale de 1,3 millions d’habitants, parmi lesquels 83% de catholiques. Mgr Prevost exerce par ailleurs la charge d’administrateur apostolique du diocèse de Callao, le grand port sur le Pacifique, de 2020 à 2021.
Au sein de la conférence des évêques du Pérou, Mgr Prevost occupe les fonctions de vice-président et de membre du conseil permanent de 2018 à 2023, et de président de la commission pour l’éducation et la culture de 2019 à 2023.
Bon connaisseur de la réalité politique
Les évêques du Pérou jouent un rôle important de stabilité institutionnelle durant les crises politiques successives qui mènent aux renversements successifs des présidents Pedro Pablo Kuczynski en 2018, Martín Vizcarra et Manuel Merino en 2020, et Pedro Castillo en 2022.
Quelques jours avant sa chute et son arrestation, ce dernier, issu de la gauche radicale, est reçu par le président de la conférence épiscopale et par Mgr Prevost. Le but est alors de trouver une solution pacifique «dans ce moment très difficile de la vie démocratique péruvienne», soulignent alors les évêques, qui avaient eu jusqu’alors des relations difficiles avec son administration.
Mgr Prevost est donc un bon connaisseur de la réalité politique et sociale de l’Amérique du Sud. Il est à souligner qu’au sein de l’épiscopat latino-américain, les ressortissants des États-Unis sont rares. La conférence épiscopale du Pérou compte cependant un autre Américain: il s’agit de Mgr Arthur Colgan, religieux de l’Ordre de la Sainte-Croix, évêque auxiliaire de Chosica depuis 2015.
Le Pérou, un pays relativement petit à l’échelle de l’Amérique latine mais néanmoins grand comme deux fois la France, a reçu la visite du pape François en janvier 2018: ce voyage lui a donc permis de rencontrer et de repérer Mgr Prevost, qu’il a reçu en audience privée en 2021.
Un profil missionnaire original au sein du dicastère pour les Évêques
L’ascension de Mgr Robert Prevost au sein de la Curie romaine avait fait l’objet de spéculations durant plusieurs années, car il est devenu membre du dicastère pour le Clergé en juillet 2019, et du dicastère pour les Évêques en novembre 2020. Ces nominations discrètes peuvent parfois constituer un premier indice en vue d’une prise de responsabilité au sein de la Curie romaine.
En prenant la succession effective du cardinal Ouellet comme préfet du dicastère pour les Évêques le 12 avril 2023, Mgr Prevost était devenu le premier évêque missionnaire hors de son pays d’origine à être nommé à la tête de ce dicastère stratégique. Ce département est en effet chargé de sélectionner les évêques des diocèses des pays de ‘chrétienté ancienne’, essentiellement situés dans l’hémisphère Nord.
Esprit de synthèse
Le cardinal Prevost, tout comme ses prédécesseurs à ce poste, a également pris la tête de la commission pontificale pour l’Amérique latine, un organe qui, durant plusieurs décennies, a servi de “tour de contrôle” de Rome afin de limiter les conséquences de la théologie de la libération sur le catholicisme dans cette région. Avec une vision nuancée et marquée par son expérience personnelle de la conduite d’un diocèse péruvien, le cardinal Prevost, avec cette charge stratégique, a pu bénéficier d’un regard global sur les perspectives du continent latino-américain.
Durant ses premières années de mandat, le cardinal Prevost, resté relativement discret dans les médias, a été apprécié par sa qualité d’écoute et sa maîtrise des dossiers. Un évêque français l’ayant rencontré deux mois après sa prise de poste saluait ainsi ses «questions judicieuses» et son esprit de synthèse. Il soulignait que ce premier contact lui avait laissé une «bonne impression».
Critiques sur sa gestion d’une affaire d’abus
Ses deux ans à la tête de la province augustinienne Notre-Dame-du Bon Conseil (1999-2001) ont fait l’objet, 20 ans plus tard, de vives critiques de la presse américaine en raison d’une affaire d’abus sexuels sur mineurs impliquant un membre de sa congrégation. En tant que provincial, le Père Prevost avait en effet donné en septembre 2000 son accord pour l’accueil d’un religieux condamné à neuf ans de mise à l’écart pour abus sexuels sur mineurs, le Père James Ray, dans un prieuré augustinien situé près d’une école primaire.
Durant deux ans, ce religieux a continué à célébrer des mariages et des baptêmes, exerçant par ailleurs un ministère d’aumônier d’hôpital. Ce n’est qu’en 2002, avec le durcissement des règles établies par l’épiscopat américain, que ce prêtre a été écarté de cette résidence, avant d’être laïcisé en 2012 après la découverte de nouvelles affaires le mettant en cause.
Chargé d’appliquer Vos estis lux mundi
À l’automne 2024, le cardinal Prevost fait par ailleurs face à l’accusation d’avoir cherché à couvrir deux cas de prêtres pédophiles dans son ancien diocèse de Chiclayo. L’administrateur apostolique de ce diocèse défend alors vigoureusement son prédécesseur en précisant qu’il avait bien transmis les dossiers au procureur et au dicastère pour la Doctrine de la foi, et que l’action du cardinal était conforme aux règles du droit civil comme du droit canonique.
Plus récemment, en mars 2025, le cardinal Prevost a fait l’objet de nouvelles attaques venant cette fois du réseau SNAP (Survivors Network of those Abused by Priests) l’accusant d’avoir mené des «actions et omissions vouées à interférer ou à éviter une enquête civile ou canonique, administrative ou pénal, contre certains prêtres du diocèse de Chiclayo». Un courrier adressé par cette organisation au cardinal Parolin, alors secrétaire d’État du Saint-Siège, serait resté sans suite.
En tant que préfet du dicastère pour les Évêques, le cardinal Prevost avait pour mission d’appliquer les règles du motu proprio du pape François Vos estis lux mundi, qui peut amener à la démission d’évêques reconnus coupables de négligence, de couverture ou de mauvaise gestion de cas d’abus impliquant des prêtres situés sous leur juridiction.
Membre remarqué du Synode sur la synodalité
Membre du Synode sur la synodalité, ce grand chantier lancé par le pape en 2021 pour rendre l’Église plus inclusive et moins cléricale, le cardinal Prevost a été particulièrement impliqué dans les réflexions sur les nominations d’évêques et leur mode de gouvernance. Devant les journalistes, il n’a pas hésité à dire que le processus de sélection des candidats à l’épiscopat devait être plus synodal, c’est-à-dire impliquer toujours plus les prêtres, les religieux et surtout les laïcs. Il faut selon lui que les nonces – qui ont notamment la mission de mener cette tâche – aillent au contact des gens et des groupes paroissiaux.
Certes, pour le cardinal Prevost, un évêque doit être un leader. Mais il ne peut pas être un simple administrateur d’entreprises tant l’Église a besoin de pasteurs qui connaissent leur peuple. Dans un entretien aux médias du Vatican en 2023, il assure pour autant ne pas souhaiter que le choix des évêques soit le résultat d’un processus purement démocratique ou politique, mais devant toujours relever d’un discernement ecclésial.
L’une des figures les plus visibles du Synode
Début 2024, il a fait partie des évêques de la Curie ayant bloqué le projet de «Conseil synodal» du Synode allemand – structure voulue pour permettre à des représentants laïcs désignés démocratiquement de participer pleinement à la gouvernance de l’Église catholique outre-Rhin.
Sur la question du rôle des femmes dans la gouvernance de l’Église, le cardinal américain suivait la ligne du pape François en écartant a priori la possibilité de l’ordination de femmes diacres, une décision qui risquerait finalement de “cléricaliser” la femme. Le cardinal Prevost plaidait cependant pour donner davantage d’espace aux femmes, et notamment à des postes de responsabilités. Son dicastère a d’ailleurs connu une petite révolution sous le pontificat de François puisque trois femmes y siègent dorénavant, parmi lesquelles la religieuse française Yvonne Reungoat.
Relativement discret lors de l’assemblée de l’automne 2023, le cardinal Prevost est apparu comme l’une des figures les plus visibles de la seconde assemblée synodale, en 2024. Il a notamment mis en valeur l’importance d’une formation commune pour les évêques des diocèses de l’hémisphère Nord et ceux des diocèses dits «de mission». Il a invité à mieux articuler le lien entre Rome et les Églises locales et à élargir la sélection des nouveaux évêques en consultant le peuple de Dieu.
La filiation de Léon XIII
En choisissant le nom de Léon XIV, le nouveau pontife s’est également inscrit dans la filiation de Léon XIII (1810-1903), un pape élu en 1878 dont le pontificat fut notamment marqué par la publication en 1891 de l’encyclique Rerum Novarum. Ce document est considéré comme le texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église et de l’attention au monde ouvrier et aux pauvres.
En assumant cette ligne, l’Américain portera donc une voix alternative sur la scène mondiale. Le nouveau pape orientera certainement son pontificat sur la défense de la justice sociale, avec une attention au cri des pauvres et aux souffrances et potentialités des populations du Sud, qui constituent les forces vives du catholicisme mondial.
Avec un style plus classique et plus nuancé que le pape François, il continuera probablement à assumer une ligne de dialogue avec tous et de promotion inlassable de la paix “désarmée et désarmante” qui a été au centre de sa première prise de parole devant la foule rassemblée sur la place Saint-Pierre. (cath.ch/imedia/cv/rz)