«Aujourd’hui, […] l’exclusion est le nouveau visage de l’injustice sociale», a déclaré le pape Léon XIV, le 23 octobre 2025. Il s’exprimait dans un discours adressé à des représentants de mouvements populaires rassemblés au Vatican.
Dans l’après-midi du 23 octobre, le pape a reçu dans l’Aula Paul VI les participants de la Ve Rencontre mondiale des mouvements populaires, qui se déroule au Vatican du 21 au 24 octobre. Le pape François, voulant promouvoir ces réalités existant en Amérique latine, avait initié ces rencontres rassemblant diverses organisations œuvrant pour la justice sociale ou la piété populaire.
Dans un discours fleuve d’une demi-heure, le pape a pleinement assumé l’héritage de son prédécesseur, reprenant sous les applaudissements le slogan des mouvements populaires: «Terre, toit, travail». «Comme […] François, je crois que les voies justes partent du niveau local et de la périphérie vers le centre», a-t-il assuré.
Un écart de richesses préoccupant
Léon XIV a rappelé qu’il avait choisi son nom de pape en référence à Léon XIII, auteur de l’encyclique Rerum Novarum en 1891. S’inspirant de ce texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église, il a souligné les grands changements que le monde avait connus depuis lors.
«Aujourd’hui, l’exclusion est le nouveau visage de l’injustice sociale», s’est alarmé le pape. Le fossé entre une «petite minorité, soit 1 % de la population, et la grande majorité s’est considérablement creusé». Il a souligné le paradoxe de la société actuelle, dans laquelle «le manque de terre, de nourriture, de logement et de travail décent coexiste avec l’accès aux nouvelles technologies qui se répandent partout grâce aux marchés mondialisés».
Les ambiguïtés des progrès technologiques
Le pape a fustigé la «mauvaise gestion» des avancées technologiques et scientifiques, en énumérant les cas dans lesquels le progrès s’avère ambigu. Il a en particulier dénoncé les «dommages collatéraux» du progrès, dont les populations et pays les plus pauvres et fragiles – les «périphéries» – sont généralement les victimes.
Le pontife a notamment souligné les «angoisses» que suscitent les modèles de vie promus actuellement. «Comment un jeune pauvre peut-il vivre avec espoir et sans anxiété alors que les réseaux sociaux exaltent constamment une consommation effrénée et une réussite économique totalement inaccessible?» Il a aussi déploré la «dépendance au jeu numérique» générée sur des plateformes conçues spécialement pour créer une accoutumance compulsive.
Le «culte du bien-être»
Le pape s’en est ensuite pris à l’industrie pharmaceutique, affirmant que le «grand progrès» qu’a connu ce secteur ces dernières années ne va «pas sans ambiguïté». «La prolifération de nouvelles drogues synthétiques, de plus en plus mortelles, n’est pas seulement un crime des trafiquants de drogue, mais une réalité liée à la production de médicaments et à ses profits, dépourvus de toute éthique globale», a-t-il assuré.
Léon XIV a en outre dénoncé la façon dont le «culte du bien-être» et «l’idolâtrie du corps» propagés dans les publicités nient le «mystère de la douleur». Il a lié cette tendance à l’augmentation de la dépendance aux analgésiques et aux opiacés. Il a en particulier cité le cas du fentanyl, la «drogue de la mort», rappelant qu’elle est la deuxième cause de décès chez les pauvres aux États-Unis.
Dépendance nocive aux minerais
Le pape a souligné ensuite la dépendance de l’économie mondiale aux «minerais qui se trouvent dans le sous-sol des pays pauvres». Il a cité le coltan ou le lithium, sans lesquels «bon nombre des appareils technologiques que nous utilisons aujourd’hui n’existeraient pas». L’extraction du coltan en République démocratique du Congo est le fruit de «la violence paramilitaire, du travail des enfants et du déplacement des populations». Il a fustigé la pression qu’exercent certains pays riches et de grandes entreprises sur les États pauvres pour du lithium, menaçant leur stabilité en allant jusqu’à fomenter des «coups d’État».
Les migrants traités comme «des déchets»
Sur le plan climatique, Léon XIV a en particulier déploré que ce sont « toujours les pauvres » qui perdent tout ce qu’ils ont dans les graves catastrophes météorologiques. Il a abordé la question de l’immigration, reconnaissant aux États le droit de protéger leurs frontières mais affirmant qu’il doit «être contrebalancé par l’obligation morale d’offrir un refuge».
Le pontife s’est alarmé des «mesures de plus en plus inhumaines» adoptées pour traiter les migrants comme des «déchets», s’indignant qu’elles soient même parfois «célébrées politiquement». «L’abus dont sont victimes les migrants vulnérables n’est pas l’exercice légitime de la souveraineté nationale», a-t-il insisté, dénonçant des «crimes graves commis ou tolérés par l’État».
Répondre au vide éthique de notre temps
En conclusion, le pape a effectué un nouveau parallèle avec Rerum Novarum. Il a rappelé que Léon XIII avait souligné le vide laissé par la destruction des corporations dans les sociétés occidentales au XIXᵉ siècle et avait soutenu la mise en place de syndicats pour défendre les droits des travailleurs. Pour le pontife américain, le même problème se présente aujourd’hui: les syndicats, pas plus que les États ou les organisations internationales, «ne semblent en mesure» de faire face aux défis nouveaux.
Le pape a reconnu que les institutions d’hier «n’étaient pas parfaites». Mais il a ajouté: «En balayant la plupart d’entre elles et en embellissant ce qui reste avec des lois inefficaces et des traités non appliqués, le système rend les êtres humains plus vulnérables qu’auparavant.»
«Une fois encore, nous sommes confrontés à un vide éthique dans lequel le mal s’insinue facilement», a-t-il mis en garde. Il a exhorté les mouvements populaires à y répondre en mettant en place des «processus de justice et de solidarité qui se répandent dans toute la société». Il s’est dit assuré que des «initiatives créatives» venant du bas peuvent «se transformer en nouvelles politiques publiques et en droits sociaux». (cath.ch/imedia/cd/rz)