«La disparition progressive des références communes» dans un contexte de sécularisation ouvre la voie à des formes d’instrumentalisation de la foi, écrit le pape Léon XIV dans une lettre adressée aux prêtres du diocèse de Madrid, à l’occasion de leur assemblée presbytérale organisée ces 9 et 10 février 2026.
Ce message peut faire écho à la grave polarisation politique qui agite l’Espagne, où le leader du parti populiste de droite Vox, Santiago Abascal, accuse les évêques espagnols de «faire le jeu des mafias de l’immigration» (voir encadré).
«Le temps que vit l’Église nous invite à nous arrêter ensemble pour une réflexion sereine et honnête», souligne le pape. En demandant aux prêtres madrilènes de ne pas «s’enfermer dans des diagnostics immédiats ou dans la gestion des urgences», le pape relève que «cette lecture du présent ne peut faire abstraction du cadre culturel et social dans lequel la foi est aujourd’hui vécue et exprimée».
Léon XIV constate en Espagne, un pays qu’il a visité près d’une trentaine de fois dans ses responsabilités antérieures, «des processus avancés de sécularisation, une polarisation croissante du discours public et une tendance à réduire la complexité de la personne humaine, en l’interprétant à partir d’idéologies ou de catégories partielles et insuffisantes».
«Dans ce contexte, la foi court le risque d’être instrumentalisée, banalisée ou reléguée au domaine de l’insignifiant, tandis que s’affermissent des formes de coexistence qui se passent de toute référence transcendante», avertit-il dans ce message signé le 28 janvier dernier, en la fête de saint-Thomas d’Aquin.
«Nombre des présupposés conceptuels qui, durant des siècles, ont facilité la transmission du message chrétien ont cessé d’aller de soi et, dans bien des cas, sont même devenus difficilement compréhensibles», souligne Léon XIV, prenant acte de l’affaiblissement du «socle commun» et du fait que «la première annonce ne peut plus être présumée».
«Une inquiétude nouvelle»
Cependant, le pape remarque que «s’ouvre aujourd’hui, dans le cœur de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, une inquiétude nouvelle». Il dresse un constat ferme des impasses de la culture contemporaine qui ont laissé «un sentiment accru de lassitude et de vide».
«L’absolutisation du bien-être n’a pas apporté le bonheur espéré; une liberté détachée de la vérité n’a pas engendré la plénitude promise; et le progrès matériel, à lui seul, n’a pas réussi à combler le désir profond du cœur humain», avertit Léon XIV.
«Le type de prêtres dont Madrid — et l’Église tout entière — a besoin en ce temps», indique le pape, ne se trouve certainement pas dans «des hommes définis par la multiplication des tâches ou par la pression des résultats».
Léon XIV exhorte ainsi chaque prêtre à bâtir son sacerdoce comme une «cathédrale», dans laquelle «la façade n’existe pas pour elle-même" mais "conduit à l’intérieur». «De la même manière, le prêtre n’est jamais une fin en soi. Toute sa vie est appelée à renvoyer à Dieu et à accompagner le passage vers le Mystère, sans jamais usurper sa place», développe le pontife.
Appartenir à Dieu "en marchant parmi les hommes"
Dans cette perspective, «le célibat, la pauvreté et l’obéissance» ne doivent pas être perçus «comme un refus de la vie, mais comme la forme concrète qui permet au prêtre d’appartenir entièrement à Dieu sans cesser de marcher parmi les hommes», explique l’évêque de Rome.
Le pape exhorte aussi les prêtres à se confesser régulièrement et à vivre une fraternité sacerdotale plus intense. «Mes fils, personne ne devrait se sentir exposé ou seul dans l’exercice du ministère: résistez ensemble à l’individualisme qui appauvrit le cœur et affaiblit la mission!», insiste le pontife.
Ce message constitue aussi une marque d’attention du pape au clergé madrilène dans le contexte de la préparation de sa visite en Espagne, dont les dates n’ont pas encore été officialisées mais qui pourrait se tenir en juin ou en octobre. Madrid, Barcelone et les Canaries sont les destinations probables de cette tournée qui fait déjà l’objet d’un site officiel, afin d’encourager la levée de fonds pour financer ce premier voyage d’un pape dans le pays depuis la participation de Benoît XVI aux JMJ de Madrid en 2011. (cath.ch/imedia/cv/bh)
Lors d’un vote sur le budget de la ville de Jumilla en juillet 2025 (Murcie, dans le sud-est de l’Espagne), explique l'hebdomadaire La Vie, le parti d’extrême droite Vox s’est appuyé sur les voix du Parti populaire (PP, droite conservatrice) pour faire passer une motion interdisant l’accès aux installations sportives pour célébrer les fêtes religieuses telles que l’Aïd-el-Fitr et l’Aïd-el-Kébir.
La motion a aussi été vivement critiquée par l’Église catholique espagnole. Dans un communiqué de presse publié le 7 août 2025, la Conférence épiscopale espagnole (CEE) a apporté son soutien à la communauté musulmane, dénonçant une atteinte à la liberté de culte.
À la suite de la lettre de la CEE, dans une interview vidéo publiée en ligne, rapportée par l’agence EFE, Santiago Abascal, chef du parti Vox, reproche à une partie de la hiérarchie ecclésiale son absence d’opposition au gouvernement socialiste sur les questions de politiques migratoire ou sociétale. Un silence qui, selon lui, pourrait s’expliquer par une «dépendance de l’Église à l’argent public» ou bien aux «cas d’abus sexuels sur les mineurs», qui la tiendraient «bâillonnée».
La CEE n’a pas réagi officiellement depuis cette interview, mais des cardinaux et des évêques se sont exprimés dans la presse nationale et locale. «Un xénophobe ne peut pas être un vrai chrétien», a asséné Joan Planellas, archevêque de Tarragone, invitant les dirigeants de Vox à (re)lire la doctrine sociale de l’Église et le concile Vatican II sur la liberté religieuse. Les évêques espagnols redoutent également la récupération politique du catholicisme. LV