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    Le tango des papes autour de la danse

    Les 14 et 15 juin 2025, le Saint-Siège accueillera des milliers de sportifs du monde entier venus assister au 'Jubilé du sport’, à l’occasion de l’Année sainte. On connaît l'amour pour le cyclisme, la natation ou le football de certains papes. Qu'en est-il de la danse, pratique conciliant art, sensualité et sport? I.MEDIA revient sur la place singulière qu’elle occupe dans le magistère des papes.

    «De tout mon cœur, Seigneur, je rendrai grâce, […] pour toi, j’exulterai, je danserai, je fêterai ton nom.» Le Psaume 9, comme de nombreux autres passages de la Bible, donne la part belle à la danse et à la fête. L’histoire du peuple d’Israël nous rappelle que les femmes célébraient même les victoires militaires par ce biais, à l’image de la belle Myriam qui, après la traversée du peuple juif de la Mer rouge, s’empresse de former des «chœurs de danse» à la gloire de Dieu.

    Et pourtant, aux premiers temps du christianisme, ces expressions corporelles furent délaissées par l’Église, la danse se rattachant pour bon nombre d’ecclésiastiques à la sphère païenne. Cette fronde contre la danse semble perdurer au fil des siècles. En 1914, une danse, le tango, va devenir la cible du Vatican.

    Furlane contre tango

    À l’époque, cette danse lascive venue de l’Argentine connaît un développement et un succès retentissant dans plusieurs pays européens dont la France et l’Italie. Devant cet engouement, bon nombre de prélats, tel le cardinal français Léon-Adolphe Amette, s’y opposent. L’affaire prend une telle proportion que le pape Pie X en personne aurait décidé de se faire sa propre idée sur le tango en demandant à un couple de jeunes aristocrates romains, frère et sœur bien entendu, d’exécuter devant lui quelques mouvements de cette danse si contestée.

    Cet épisode, raconté par le célèbre journaliste Jean Carrière, alors correspondant pour le journal Le Temps, est publié le 28 janvier 1914. «Les deux jeunes gens, émus et surpris, murmurant à voix basse les notes mélancoliques de la populaire musique argentine, esquissèrent devant le Saint-Père attentif les va-et-vient compliqués de la danse à la mode», écrit-il.

    Devant les courbettes des deux romains, le chef de l’Église catholique se montre quelque peu déçu, raconte le journaliste qui rapporte ce dialogue: «C’est cela le tango? demanda Pie X. Oui, Sainteté, fut-il répondu. Eh bien, mes chers enfants, vous ne devez pas beaucoup vous amuser!» «Je comprends que vous aimiez la danse. […] Mais au lieu d’adopter ces ridicules contorsions […] pourquoi ne pas choisir cette ravissante danse de Venise, que j’ai souvent regardée danser dans ma jeunesse, et qui est si élégante, si claire […]: la furlana

    Pie X est né en Vénétie et, avant de devenir pape, fut patriarche de Venise, précise Jean Carrière dans son récit. Et le journaliste de poursuivre que le pontife aurait ordonné à l’un de ses gens de s’adonner à une démonstration.

    "C’est cela le tango? Eh bien, mes chers enfants, vous ne devez pas beaucoup vous amuser!"Pie X (selon Jean Carrière)

    Quelques jours plus tard, ces propos dignes d’un roman sont démentis avec véhémence par le Vatican: «Certains journaux [rapportent] qu’une démonstration de tango aurait été faite devant le pape, […] ces propos offensent Sa Sainteté et sont totalement infondés», communique le Saint-Siège.

    L’épisode, à Rome, est surtout passé à la postérité grâce au sonnet peu révérencieux que composa alors le poète romain Trilussa, qui affirmait que les deux danseurs avaient eu une vraie difficulté à cause de l’étiquette vaticane qui imposait des vêtements inadaptés à cette danse. Et de suggérer en conclusion: «Il ne reste qu’à ce que la Curie permette / de manière spéciale / que les dames relèvent leur robe."

    Quand Pie XI condamne la légèreté de la danse

    Légende ou réalité, nul ne le saura jamais. Reste que le saint pape a bel et bien levé les sanctions ecclésiastiques prévues pour les danseurs de tango, n’en déplaise au cardinal Amette. Ce dialogue qu’on lui attribua créa aussi un véritable engouement autour de la furlane, ou furlana, à tel point qu’on la baptise au début de ce XXe siècle «la danse du pape», en opposition au tango, cette danse du péché. Dans son livre Danser en société, le sociologue Henri Joannis Debern rapporte même que bon nombre d’hôtels de la Côte d’Azur, pragmatiques, disposent de professeurs de danse qui enseignent à la fois le tango et la furlane, pour satisfaire les bons catholiques comme les autres.

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    "La forlane, une danse populaire de la région de Venise", de Pietro Longhi (1702-1785), musée de Settecento, Venise | © Didier Descouens/Wikimedia Commons

    L’emballement autour de cette mystérieuse danse louée au Vatican ne dure qu’un temps et la furlane disparaît pendant la Première Guerre Mondiale. Quelques années plus tard, en 1922, le pape Pie XI semble, d’un même mouvement, condamner toutes les danses, sans faire d’exception pour la danse vénitienne. «Les limites imposées par la pudeur sont dépassées, surtout dans les modes et les danses, par suite de la légèreté des femmes et des jeunes filles, dont les toilettes fastueuses excitent la haine des déshérités», déplore-t-il dans un discours adressé aux évêques qui fait état des nombreux maux provoqués par le conflit.

    Jean Paul II, entre valse et mazurkas

    Il faut attendre Jean Paul II, poète et homme de théâtre, pour qu’un pape ose briller sur la piste, bien avant son élection, cela s’entend. Jeune homme, “Lolek”, comme le surnomme l’un de ses amis juifs, rejoint le cours de danse du lycée. Valse polonaise, valse viennoise, anglaise ou encore polonaise, mazurkas… Il se plaît à faire tournoyer ses cavalières dans les salons, sans pour autant accepter d’invitations privées. «Lolek, grâce à son sens de la musique, était peut-être le meilleur, le plus gracieux des élèves du cours, en particulier lorsqu’il avait Halina Krolikiewicz pour partenaire», raconte avec humour son camarade, en faisant référence à une jeune femme que Karol Wojtyla admirait.

    S’il ne fait pas explicitement référence à l’art de la danse dans ses discours, le pape polonais place l’alliance nuptiale, entre l’homme et la femme, danse ô combien subtile, au cœur de son pontificat. En témoignent ses enseignements sur la théologie du corps dans lesquels il entend rétablir le sens originel de l’union entre l’homme et la femme voulue par Dieu.

    ‘Le pape des artistes’ ne cessera de défendre un christianisme incarné où la chair a toute sa place et rappelle la vocation du couple. «L’homme et la femme, s’éloignant de la concupiscence, trouvent l’exact dimension de la liberté du don […] dans la vraie signification sponsale du corps», écrit-il. Avec le pape polonais, disparaît le mépris du corps. La vie conjugale et toutes ses expressions, dont la danse peut faire partie, sont élevées au rang de «liturgie».

    François et la passion du Tango

    Sans conteste le plus danseur de tous les papes réunis, François n’a pour sa part jamais caché son amour inconditionnel pour le tango, un comble quand on connaît les critiques qui ont visé cette danse par le passé… «Jorge était un merveilleux danseur de tango», confiait son amie d’enfance Anna Colonna. «Un porteno (ndlr: habitant de Buenos Aires) qui ne danse pas le tango, n’est pas un porteno!» expliquera plus tard le pontife à la télévision italienne.

    «Un porteno qui ne danse pas le tango, n’est pas un porteno!"pape François

    C’est d’ailleurs en se rendant à une soirée dansante qu’il passa devant sa paroisse de San Jose à Flores, le 21 septembre 1953. Il se confessa alors à un prêtre qu’il ne connaissait pas et en ressortit différent. «Là, ma vie a changé. J’ai entendu cet appel à devenir prêtre et religieux.»

    Devenu jésuite, le futur pape fait la connaissance de l’une des plus grandes interprètes de tango, Azucena Maizani, et lui administre l’extrême-onction en 1970, à la fin de sa vie. Bien plus tard, en 2014, une foule de passionnés de tango se pressent sur la place Saint-Pierre pour offrir au pape François une démonstration de sa danse préférée, à l’occasion de ses 78 ans. Lancée sur Facebook par Cristina Carmorani, professeur de danse de Conventello, cette initiative rassemble 3200 danseurs.

    Au-delà de sa passion pour la danse argentine, le pape François affirmait voir dans la danse, art et sport mêlé, une manière de louer Dieu. «Danser c’est exprimer la joie, l’allégresse», avait-il simplement confié à une petite fille albanaise dans une lettre au début de son pontificat. Et dans l’une de ses catéchèses, en 2014, il n’avait pas hésité à opposer «la danse de la joie» effectuée par le roi David devant le Seigneur à «la formalité d’une prière froide». (cath.ch/imedia/cg/cd/lb)

    Cet article a été publié une première fois le 27 juillet 2007. Retrouvez ici notre dossier Les papes et le sport

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