Aujourd’hui évêque émérite de la prélature du Xingu, en Amazonie brésilienne, Mgr Erwin Kräutler a toujours été un fervent défenseur du poumon vert de la planète et des peuples indigènes. Il s’est aussi mobilisé pour trouver des solutions contre le "désert sacerdotal" qui existe dans la région. De quoi lui permettre de rencontrer à plusieurs reprises le pape François, notamment lors du Synode pour l’Amazonie.
Jean-Claude Gérez pour cath.ch
Avec l’encyclique Laudato si, le pape François a profondément modifié l’approche de la question écologique parmi les croyants. Pensez-vous que cette encyclique représente un héritage durable dans la pensée écologique?
Mgr Erwin Kraütler: Cela ne fait aucun doute ! Aucun pape avant lui n’avait publié une lettre encyclique sur la question écologique. Et le pape François a parlé d’une écologie "humaine" voulant affirmer ainsi que la dégradation de l’environnement est profondément liée à l’être humain et la conséquence de sa faim apparemment insatiable de richesses qu’il veut rassasier en exploitant de manière abusive les ressources de la nature.
"Le Saint-Père comprenait que l’Amazonie concerne le monde entier et pas seulement les neuf pays sur lesquelles elle s’étend."
Notre survie sur la planète terre dépend d’une "conversion écologique". Le mot grec "Metanoia" clarifie encore mieux ce dont nous avons besoin: changer notre façon de raisonner, changer notre vision du monde. François a lancé un appel pressant à tous les hommes et femmes "de bonne volonté", aux gouvernements et aux entreprises du monde entier, pour qu’ils écoutent le cri de la création tourmentée, pour qu’ils corrigent l' "économie qui tue", pour qu’ils en terminent avec la dévastation et la mort et qu’ils reconnaissent leur immense responsabilité envers les générations futures.
Vous avez participé activement au synode pour l’Amazonie, très désiré par le pape François. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Le fait que le pape François ait convoqué un synode spécial pour l’Amazonie mérite déjà nos applaudissements et notre profonde gratitude. Le fait qu’il ait appelé à Rome les évêques et tant d’autres personnes, en particulier des indigènes, a été un signe clair que le Saint-Père comprenait que l’Amazonie concerne le monde entier et pas seulement les neuf pays sur lesquelles elle s’étend.
"Pour des milliers de communautés, l’Eucharistie, centre et cœur de notre foi, n’est célébrée que quelques fois par an."
La forêt amazonienne a une fonction de régulation du climat de toute la planète. Le but du synode était d’intensifier l’engagement de l’Église dans les initiatives visant à sortir des crises environnementales et sociales pour l’Amazonie ("écologie intégrale") et chercher de nouvelles voies qui mènent à une évangélisation "incarnée", c’est-à-dire une évangélisation à partir des cultures et des traditions des peuples de l’Amazonie, en accordant une attention particulière aux cultures indigènes.
Lors d’une interview accordée à Cath.ch en février 2020, juste après la publication de l’exhortation apostolique "Querida Amazonia", vous vous étiez dit "frustré" parce que le pape François n’avait pas retenu les propositions -pourtant votées par 80% par les évêques- telles que les "viri probati" ou le diaconat des femmes pour lutter contre le "désert sacerdotal" en Amazonie. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cet épisode?
Je ne nie pas le dépit que j’ai ressenti à l’époque. J’avoue avoir attendu une décision courageuse du pape François face à la "pénurie eucharistique" qui existe en Amazonie. Il insistait souvent sur les "propositions courageuses" que nous, évêques, pourrions lui faire. Pour des milliers de communautés, l’Eucharistie, centre et cœur de notre foi, n’est célébrée que quelques fois par an, dans certaines régions, faute de ministres ordonnés. Je n’aime pas l’expression "viri probati", parce qu’il s’agit d’une terminologie excluante qui restreint, déjà à l’avance, le sacrement uniquement aux hommes. L’Ordre Sacré doit être accessible de toute urgence à ceux qui ont la vocation et les qualités humaines nécessaires, quel que soit le genre. C’est une question de droits et d’égalité des chances pour les hommes et les femmes de pouvoir vivre cette vocation.
Comment expliquer alors cette frilosité du pape François?
En fait, je n’ai jamais réussi à comprendre ce qui s’est réellement passé pour que le pape François, pourtant si sensible aux besoins du peuple de Dieu en Amazonie, à la fin de sa magnifique exhortation apostolique post-synodale "Querida Amazonia", aie soudainement renoncé à ouvrir la possibilité d’ordonner des prêtres - au moins comme une première étape - diacres mariés pour combler le manque de ministres qui célèbrent les sacrements avec les communautés. en grande partie jusqu’à des centaines de kilomètres du centre paroissial et garantir une Église au visage amazonien dans les villages indigènes et les villages de paysans.
"Ce qui m’a le plus impressionné, c’est sa simplicité dans le contact avec les personnes."
Vous avez rencontré le pape François à plusieurs reprises. Quel est le souvenir que vous gardez-vous de lui?
J’ai effectivement rencontré le pape François à de nombreuses reprises, en particulier pendant le Synode presque tous les jours. Lorsque je le saluais, il répondait toujours avec son sourire contagieux et un signe fraternel. Bien avant le Synode, le 4 avril 2014, il m’a reçu en audience privée parce que j’étais secrétaire de la Commission épiscopale pour l’Amazonie de la CNBB. C’est à ce moment-là qu’il m’a révélé qu’il était en train d’écrire une encyclique sur l’écologie. J’ai alors insisté pour que l’Encyclique ne manque pas de références à l’Amazonie et aux peuples autochtones. Il m’a suggéré de contacter le cardinal Peter Turkson, chargé de rédiger un "brouillon" Le cardinal apprécierait certainement des contributions sur la question écologique et indigène en Amazonie. J’ai immédiatement envoyé mes suggestions, et avec beaucoup de joie !
Avez-vous un souvenir en particulier?
Je me souviens du pape François avec nostalgie et beaucoup de gratitude. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est sa simplicité dans le traitement des personnes. Une fois, entre deux sessions du Synode, je suis entré dans la file d’attente pour un prendre café. À un moment donné, je me suis retourné et j’ai eu peur car le pape François se trouvait juste derrière moi ! Logiquement, j’ai voulu lui céder ma place. Mais il n’a pas accepté et a attendu son tour comme nous tous. À une autre occasion, j’ai pris l’ascenseur et, à ma grande surprise, le pape était déjà là, voulant aussi monter à l’étage supérieur. Il a tenu la porte et m’a demandé si quelqu’un d’autre venait. Ses gestes parlaient encore plus fort que ses paroles. Il demandait toujours des prières : "Priez pour moi!". Je lui demande maintenant d’intercéder pour nous qui sommes encore en Amazonie ! (cath.ch/jcg/mp)