Une «ascension fulgurante». C’est en ces termes que le vaticaniste américain Christopher White décrit l’évolution de Robert Francis Prevost, passé en quelques années d’un petit diocèse au Pérou au trône de Pierre, dans sa biographie Pope Leo XIV (éditions Loyola Press) sortie en juillet 2025.
Dans cet entretien à I.MEDIA, le directeur associé du centre Initiative on catholic social thought and public life (Initiative sur la pensée catholique sociale et la vie publique) de la Georgetown University, revient sur le conclave qu’il qualifie de plus important depuis 60 ans. Il décrit aussi la personnalité de Léon XIV, qu’il voit comme «l’un des papes les plus humbles du XXIe siècle», et sur sa conception de la papauté.
Dans votre livre qui expose les coulisses du conclave de 2025, vous évoquez cette élection comme la plus importante en 60 ans d’histoire de l’Église. Pour quels motifs? Quels étaient les enjeux selon vous?
Christopher White: Je dresse un parallèle avec le conclave qui a eu lieu pendant le Concile Vatican II (1963, ndlr). Le Concile venait juste d’être ouvert par Jean XXIII et c’était pour beaucoup un motif de grande espérance et d’enthousiasme pour la vie de l’Église. Mais d’autres étaient profondément anxieux que l’Église puisse trahir ses traditions. Quand les cardinaux héritèrent de la tâche d’élire le successeur de Jean XXIII, ils durent décider s’ils voulaient poursuivre les réformes que le pontife avait entamées par le Concile.
De façon similaire, en 2025, après douze ans de pontificat où le pape François en un certain sens a essayé de raviver le Concile Vatican II, en particulier à travers le processus synodal – qui a commencé à soulever des questions sur la façon dont l’Église pourrait revoir ses structures afin de rendre l’institution moins cléricale et plus ouverte –, les cardinaux devaient décider s’ils voulaient continuer sur cette voie ou non.
Que ce soit en 1963, avec l’élection de Giovanni Battista Montini (Paul VI), ou en 2025, avec l’élection de Léon XIV, les cardinaux ont montré qu’ils voulaient continuer ces réformes en élisant quelqu’un de reconnu comme un bon gestionnaire et possédant le tempérament et le style adaptés pour institutionnaliser ces processus initiés.
"Il est clair que François a tout mis en œuvre pour promouvoir le profil de Prevost."
Vous parlez de «l’ascension fulgurante» de Robert Francis Prevost. Vous le décrivez comme «l’outsider du Vatican qui a passé seulement quelques années dans la Curie romaine avant de prendre le contrôle de toute l’opération». Cette montée en puissance comme préfet, puis cardinal, puis pape était-elle programmée par François selon vous, ou fruit des circonstances?
Je ne pense pas que François prévoyait nécessairement que Prevost lui succède. Mais il est clair que François a tout mis en œuvre pour promouvoir le profil de Prevost en un laps de temps très court. Cela remonte loin en arrière bien sûr, les deux hommes se connaissaient depuis des années. Quand Prevost est devenu membre du dicastère pour les Évêques en 2020, alors qu’il était encore évêque au Pérou, il venait régulièrement à Rome et François déjeunait souvent seul avec lui. Je pense que c’est pendant cette période que François a décidé de le mettre à la tête du dicastère.
En moins de deux ans, il est passé de simple évêque à pape. Il y a eu quelques moments déterminants: sa nomination à la tête de l’un des dicastères les plus puissants, sa nomination comme premier cardinal dans la liste du consistoire – ce qui braque les projecteurs sur lui car il prononce le discours devant le pape au nom des autres cardinaux –, la décision de François de l’élever au plus haut rang du Collège des cardinaux, comme cardinal-évêque, juste avant son hospitalisation et sa mort. Tous ces éléments sont un faisceau d’indices qui illustrent que François gardait Prevost à l’œil et qu’il voulait mettre en avant son profil.
"En moins de deux ans, il est passé de simple évêque à pape."
Il a aussi fait de lui un évêque dès le début de son pontificat en 2014. Pourquoi François a-t-il choisi ce missionnaire sans expérience romaine pour superviser la sélection des évêques? Qu’appréciait-il chez Mgr Robert Prevost selon vous?
Je voudrais d’abord souligner que le pape François a pris du temps pour mettre un homme de son choix à ce poste. Jean-Paul II et Benoît XVI ont utilisé la nomination des évêques comme une façon de laisser leur empreinte dans l’Église mondiale, et de s’assurer que leurs priorités soient renforcées dans cette sélection. Ce n’était pas forcément en tête parmi les priorités de François. Il a attendu dix ans pour confier l’une des plus importantes charges au sein de la Curie romaine à un homme qui incarnerait sa vision.
Je pense qu’il appréciait chez Prevost son caractère missionnaire: il venait d’une famille de migrants, et il avait choisi de migrer pour devenir missionnaire. François connaissait par ailleurs la réalité complexe de l’Église péruvienne, divisée entre un leadership conservateur de l’Opus Dei et des évêques qui avaient adhéré à la théologie de la libération – ce qui avait mené à une scission au sein de la hiérarchie péruvienne. Il a vu en Prevost quelqu’un qui partageait les meilleures intuitions de la théologie de la libération et le besoin d’être avec le peuple, mais dans un esprit de conciliation, pour réconcilier dans la mesure du possible une Église très divisée.
Vous avez rencontré Mgr Prevost à plusieurs reprises depuis son arrivée à la Curie romaine. Comment a-t-il transformé la formation des nouveaux évêques et apporté une vision plus “globale”?
Pendant ses deux ans comme préfet, il a adhéré à l’idée promue par François d’identifier des évêques qui étaient plus connus pour leur humilité que pour leur intérêt pour le pouvoir. Cela s’explique par ses racines augustiniennes qui l’ont imprégné.
La plus grande transformation qu’il a apportée au dicastère pour les Évêques a concerné la formation des nouveaux prélats. Jusqu’alors, les évêques fraîchement nommés suivaient des sessions à Rome, mais Prevost a souhaité les réunir aux côtés des évêques issus des territoires de mission (avec les évêques nommés par le dicastère pour l’Évangélisation et par le dicastère pour les Églises orientales, ndlr). Il voulait faire comprendre qu’il n’existait pas deux catégories d’évêques, et que ceux venus des terres de mission avaient beaucoup à transmettre à l’Église occidentale.
Ce qui est frappant, c’est qu’il a pris ses fonctions à peu près au moment où les trois premières femmes ont été nommées membres du dicastère. Cette décision, venue d’en haut, il l’a pleinement assumée – et elles ont toutes témoigné s’être senties intégrées comme de véritables membres de l’équipe sous sa direction. Tous ceux qui ont travaillé avec lui soulignent d’ailleurs son art de conduire une réunion: il savait laisser à chacun la liberté d’exprimer son point de vue, tout en discernant le moment juste pour clore les débats et prendre une décision.
Robert Prevost est surnommé par certains le «Latin Yankee». Qu’est-ce que ce surnom révèle de sa personnalité et de son style? On disait de lui qu’il était 'le moins américain des cardinaux américains’, mais finalement est-il plus latino-américain qu’américain?
C’est un Yankee, issu des États-Unis, mais au fond de lui, il est profondément latino-américain. Il aime dire que c’est au Pérou qu’il a appris à être pasteur. On l’a vu dès le soir de son élection: il a pris la parole en italien, puis a choisi de s’adresser en espagnol pour saluer son diocèse péruvien. Il est en réalité le fruit de trois cultures: un tiers de sa vie en Amérique du Nord, un tiers en Amérique latine, un tiers en Europe.
"On ne peut saisir qui il est sans son histoire américaine, mais son style n’a rien d’américain."
Prevost est un être à part, sui generis. On ne peut le comprendre sans comprendre Chicago, cette Église ancrée dans des quartiers habités en grande majorité par des familles de migrants, où toute la vie s’organisait autour de la paroisse. Cela fait partie de son ADN de jeune catholique. On ne peut saisir qui il est sans son histoire américaine, mais son style n’a rien d’américain.
Il perçoit la complexité de l’Église universelle comme seul peut le faire quelqu’un qui a beaucoup voyagé – comme lui, qui a visité plus de cinquante pays lorsqu’il était supérieur des Augustins.
Léon a «restauré» un certain nombre d’éléments que François avait «abolis»: la mozzetta, la prime de conclave des employés, le salut à la mairie de Rome en allant à Saint-Jean-de-Latran, les vacances à Castel Gandolfo, la résidence à l’appartement pontifical… Qu’est-ce que cela dit de lui et de sa vision de la papauté? Est-il en rupture avec François?
Cela montre qu’il est profondément attaché à la tradition, qu’il comprend les responsabilités de la papauté et qu’il accepte naturellement les usages et les cérémonies qui l’accompagnent. J’écris dans le livre que, lorsqu’il est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre après l’élection, il avait l’apparence de Benoît XVI mais le discours de François. Cela résume bien qui il est.
Par ailleurs, il a probablement conscience que l’une des raisons de son élection était sa capacité à être un bon gestionnaire du Vatican. Peut-être que, pour le montrer, il estime important de respecter les traditions de l’institution. Cela dit, dans ces premiers mois, il ne révèle pas encore ses intentions. Il montre qu’il sait, en quelque sorte, suivre les règles romaines, mais je pense qu’il restera un homme libre et qu’il saura, le moment venu, instaurer ses propres traditions.
Vous écrivez: «À bien des égards, Léon est une page blanche.» Pensez-vous qu’il sera un pape de transition ou pourrait-il marquer une nouvelle étape comme Jean XXIII ou François?
Je pense qu’il restera discret dans un premier temps. Mais il sait qu’il a été élu à 69 ans pour ce qui pourrait être un long pontificat, peut-être deux décennies. On attend de lui qu’il réussisse certaines réformes internes, notamment sur les finances et la communication du Vatican. Mais son regard ne se limite pas aux seules questions internes. Le fait qu’il se soit rendu au secrétariat général du Synode, qu’il ait pris le temps de rencontrer chacun et passé trois heures à échanger avec eux montre qu’il souhaite réellement faire avancer ce processus. Il faut lui laisser le temps, non pas pour devenir un second François, mais pour trouver sa propre voie.
Léon XIV se prononce en effet très peu pour le moment. Parmi les questions de migration, climat ou encore synodalité – trois thèmes chers à son successeur – quel thème aura-t-il la résonance la plus durable dans la vision de Léon XIV?
Je ne pense pas qu’un seul sujet viendra le définir, mais le choix de son nom montre son intérêt pour le dialogue entre les principes de la doctrine sociale de l’Église et les enjeux du monde moderne. Les migrations, le climat, la pauvreté… bien sûr, mais aussi les questions liées à la technologie. Je crois qu’il souhaite approfondir ce dialogue avec à la fois de l’humilité et de la clarté.
"Il faut lui laisser le temps, non pas pour devenir un second François, mais pour trouver sa propre voie."
Plusieurs témoins dans votre livre saluent son humilité et son absence d’ego. De part sa personnalité, sera-t-il plus effacé que par les papes précédents?
Je pense qu’il pourrait être l’un des papes les plus humbles du XXIe siècle. François savait dès le départ utiliser les médias à son avantage, comme on l’a vu dans ses relations avec les journalistes et dans sa manière de poser des gestes marquants. Benoît XVI, d’une certaine façon, était un homme sur le devant de la scène dès avant son élection, dans son rôle de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Jean-Paul II, lui, était un homme charismatique admiré par les foules.
Pour Léon, tout cela est nouveau. Par nature, il résiste à être au premier plan. Cela s’est senti lors de la conférence de presse à laquelle il a participé pendant le Synode (en octobre 2024, ndlr). Sa personnalité le porte à être plus à l’aise loin des projecteurs. C’est un introverti, là où François était extraverti.
Son caractère pourrait-il influer sur la réforme de la communication vaticane? Comment voyez-vous ce dossier?
Je citerai le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, qui a reconnu les faiblesses de la communication vaticane. Les efforts de réforme engagés par François ont été en partie mis de côté au fil du temps. On peut penser que Léon XIV voudra reprendre ce dossier. Avec les ressources limitées de l’Église, il lui faudra réfléchir à la meilleure façon de les utiliser à l’ère des nouvelles technologies, et voir comment la communication vaticane peut devenir plus humble, plus souple et moins bureaucratique dans son fonctionnement.
"Dans sa vie personnelle, il est plus familier des technologies que ne l’étaient les papes avant lui."
Il est d’ailleurs le premier pape à avoir été «actif» sur les réseaux sociaux avant son élection, notamment sur Twitter…
On sait qu’il répond encore lui-même à ses courriels. Dans sa vie personnelle, il est plus familier des technologies que ne l’étaient les papes avant lui. Je pense qu’il s’intéressera de près à la manière dont le Vatican peut en faire usage.
A-t-il un cercle restreint de conseillers, ou reste-t-il un solitaire, fidèle à ses instincts missionnaires? Pensez-vous que Léon XIV soit quelqu’un qui anticipe stratégiquement les événements, ou quelqu’un qui avance porté par les circonstances?
Avant son élection, son entourage principal se trouvait au sein de sa communauté augustinienne. Il partageait avec eux le quotidien : la messe, les prières, les repas. Il me semble qu’il profite de cette période estivale plus calme pour réfléchir aux personnes qu’il souhaite intégrer à son équipe.
Il faudra attendre ses premières décisions pour mieux comprendre avec qui il échange et qui il consulte. Il est encore trop tôt pour le dire. Cependant, il est probable qu’il choisisse de s’entourer d’Augustins. En tout cas il est difficile d’imaginer qu’il veuille travailler dans l’isolement. (cath.ch/imedia/ak/bh)