Créé cardinal le 7 décembre 2024, Dominique Mathieu est l’un des prélats les plus discrets de l’Église catholique. À 61 ans, ce franciscain belge est l’archevêque du diocèse de Téhéran-Ispahan des Latins, en République islamique d’Iran. Portrait de ce passionné d’astronomie nommé en 2021 en Iran, l’ancienne Perse d’où les Rois mages partirent selon la tradition pour rejoindre la crèche de Bethléem.
16 février 2021, dans la basilique romaine des Saints-Apôtres, la plupart des bancs sont vides pour l’ordination de Dominique Mathieu comme archevêque de Téhéran-Ispahan des Latins. Et pour cause: la pandémie de Covid-19 impose encore des restrictions draconiennes pour les célébrations. Dans cette église quelque peu dépeuplée, le Belge à la barbe fleurie pourrait sentir comme un avant-goût de son futur ministère dans l’ancienne Perse, où la communauté latine ne représente que 2000 fidèles.
Jamais, confie-t-il alors, il n’aurait pu imaginer que le pape François lui confierait la mission de rejoindre un siège laissé vacant durant presque sept ans. Mais ce passionné d’astronomie a appris à regarder le ciel et à lui faire confiance. Envoyé en mission au Liban en 2013, le franciscain est rappelé quelques années plus tard par le ministre général de son ordre. Il entend alors une voix intérieure lui murmurer: “Tu retourneras un jour en Orient, comme les mages mais prenant une autre route…”.
Quand en 2021 le pape François le nomme archevêque de Téhéran, la prophétie lui revient. « J’allais finalement me rendre dans la Perse d’origine des Rois mages », confie-t-il à l’agence I.MEDIA.
Une vocation mûrie en Belgique
Né en Belgique en 1963, Dominique Mathieu est élevé dans une famille catholique pratiquante – un de ses oncles fut évêque au Congo. Dans ses lectures d’enfance, la personnalité de François d’Assise le touche. Sa famille fait remonter sa vocation religieuse à l’âge de 5 ou 6 ans. Marqué également par la figure du Père Maximilien Kolbe (1894-1941), c’est vers les Frères mineurs conventuels – l’une des trois branches principales des franciscains – que le jeune Belge se tourne. Sa formation se déroule essentiellement à Rome. En 1984, il prononce ses vœux simples et est ordonné prêtre 5 ans plus tard.
Dans une Belgique qui se sécularise à grande vitesse, son ordination est la première depuis près de 30 ans pour sa communauté. Devant la réalité du vieillissement des frères de sa province, il réalise qu’il ne pourra pas quitter son pays pour aller en mission à travers le monde. «À Bruxelles, j’ai donc utilisé mon confessionnal pour partir en mission», raconte celui qui s’est investi durant 20 ans dans la pastorale pour les pauvres et les fragiles.
“Libéré de ses peurs” par le Liban
Provincial des Frères mineurs en Belgique durant six ans, il accompagne la transformation de sa province, ferme des couvents, renouvelle celui de Bruxelles et enterre un grand nombre de frères. Le contexte du début des années 2010 est sombre pour l’Église en Belgique, confrontée à la révélation d’abus sexuels.
Il est finalement envoyé en mission au Liban en 2013 et est incardiné dans la province des Frères mineurs conventuels pour l’Orient et la Terre Sainte. Dans ce pays qui l’a “libéré de [ses] peurs», Dominique Mathieu goûte à la joie de l’hospitalité orientale. Il s’investit dans des projets pastoraux et sociaux tandis que le Liban s’enfonce dans une terrible crise.
À cette époque, déjà, la nonciature au Liban évoque avec les frères libanais la possibilité de créer un nouveau couvent en Iran. La réflexion n’a pas le temps d’aboutir que Dominique Mathieu est rappelé par son Ordre qui le veut comme assistant pour l’Europe centrale. Il quitte le Liban en 2019 avec l’intuition qu’il retournera en Orient.
L’Iran, un pays sans prêtre ni diacre
C’est en janvier 2021 que le pape François le nomme pour le siège de Téhéran-Ispahan, un diocèse fondé au XVIIe siècle par des pères carmes. Ordonné un mois plus tard à Rome, Mgr Dominique Mathieu n’arrive en Iran que quelques mois plus tard.
Dans ce diocèse laissé vacant en 2014, l’archevêque belge consacre une large part de son temps à ranger et réorganiser les lieux. «Avec mes trois assistantes, deux à l’évêché et une pour les paroisses, il s’agit de tout gérer! Notre diocèse a des ressources humaines à former et est financièrement limité, environ 35’000 dollars de budget par an», explique celui qui parle français, néerlandais, anglais, italien, allemand, qui a étudié l’arabe littéraire à Bruxelles et au Liban et apprend désormais le persan.
La République islamique d'Iran reconnaît le christianisme en tant que minorité. Comme Mgr Mathieu l’écrit dans la revue Pastoralia en 2023, il s’agit essentiellement de chrétiens ethniques «des Arméniens grégoriens et des Assyriens orientaux». Du côté catholique, «il y a les Assyro-Chaldéens, les Arméniens catholiques et les Latins». Dans cet archevêché qui s’étend à tout l’Iran, il n’y a pas un seul prêtre ou diacre, mis à part lui, le nonce apostolique et son conseiller. Le pays ne compte par ailleurs que cinq religieuses au total.
«Il y a trois Filles de la charité iraniennes. Et à Ispahan, une Italienne et une Autrichienne, qui pendant de longues années ont soigné et accompagné des lépreux», comptabilise-t-il. Des chiffres qui poussent le franciscain à former des catéchistes et a institué la secrétaire paroissiale ministre de l’acolytat et du lectorat. En faisant bien garde de ne pas faire de prosélytisme. «L’accès à nos églises et chapelles est interdit aux non-chrétiens et aux convertis issus de l’islam», rappelle-t-il à Pastoralia.
Un cardinalat pour l’Iran
La nomination comme cardinal de Mgr Mathieu s’inscrit dans le désir du pape de donner une voix aux Églises ultra-minoritaires et en proie à de grandes difficultés. Après le cardinal Sako, patriarche des Chaldéens (Bagdad), le cardinal Mario Zenari (nonce apostolique en Syrie) et le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, Dominique Mathieu est le quatrième cardinal électeur du Moyen-Orient nommé par François.
Le Saint-Siège et l’Iran ont formalisé leurs relations diplomatiques en 1953, et sa capitale Téhéran avait reçu le pape Paul VI pour une brève escale technique sur le chemin de sa tournée asiatique le 26 novembre 1970. Il s’entretint alors avec le chah, et les liens diplomatiques entre les deux pays se sont poursuivis avec la Révolution islamique de 1979. S’il est une manière pour le pape d’honorer l’Iran, le cardinalat du franciscain belge est probablement aussi une façon de trouver des points de contacts diplomatiques supplémentaires avec le régime.
Dans un Moyen-Orient dans la tourmente
Le mois dernier, le pape François a reçu des ayatollahs lors d’une audience avec le dicastère pour le Dialogue interreligieux. Il s’est expliqué sur le cardinalat de Dominique Mathieu: «Ce choix, qui exprime la proximité et la sollicitude envers l’Église d’Iran, se reflète également dans l’ensemble du pays. C’est un honneur pour tout le pays». Parlant de l’action discrète de l’Église pour le bien de l’ensemble de la société iranienne, le pontife a insisté: «L’Église n’est pas contre le gouvernement. Non: ce sont des mensonges!».
Difficile de mesurer les fruits que portera ce cardinalat. D’autant que le Moyen-Orient se trouve dans une situation géopolitique et humanitaire désastreuse. Mais la logique du temps long de l’Église catholique laisse augurer des perspectives singulières. «Je pense qu’il ne faut pas exclure de la part du Saint-Père un périple en Iran», imagine même le jeune cardinal Mathieu, la tête dans les étoiles. (cath.ch/imedia/hl/rz)