De Léon XIII en 1903 à Jean-Paul II en 2005, les fins de vie des papes régnants ont toujours suscité une grande émotion et une couverture médiatique intense. Retour sur des épisodes historiques parfois méconnus et étonnants, relatés dans le livre du médecin et journaliste argentin Nelson Castro, La santé des papes (éditions Payot, 2023).
Cyprien Viet, I.MEDIA
Paul VI: un long chemin de croix
Giovanni Battista Montini apparaît en 1963 comme le candidat naturel à la succession de Jean XXIII, et son élection, à 65 ans, s’inscrit dans une dynamique de continuité. Intellectuel ouvert mais à la personnalité plus classique que son prédécesseur, l’ancien collaborateur de Pie XII est un homme délicat à la santé fragile, qui fut d’ailleurs, dans sa jeunesse, dispensé de séminaire en raison de ses fragilités physiques. Après un démarrage spectaculaire marqué par la poursuite du Concile Vatican II et sa tournée en Terre Sainte marquant le premier voyage d’un pape en avion, son pontificat connaît une phase de déclin à partir de 1970, Paul VI ne publiant plus aucune encyclique ni n’effectuant aucun voyage à l’étranger.
Souffrant d’arthrite, Paul VI voit sa mobilité se ralentir, et il se trouve régulièrement contraint à utiliser la chaise à porteur lors des audiences. Malgré un certain rebond de sa popularité lors du Jubilé de 1975, les dernières années de son pontificat ressemblent à un chemin de croix, les profonds bouleversements de la société s’accompagnant de nombreuses défections dans le clergé. En 1978, l’enlèvement et l’assassinat de l’ancien chef du gouvernement Aldo Moro par les Brigades rouges affecte très douloureusement le pontife italien, qui était personnellement lié à ce dirigeant historique de la Démocratie chrétienne. Le journal El Pais indiquera que Paul VI fut tellement choqué qu’il «s’est évanoui en apprenant la nouvelle».
Totalement épuisé, Paul VI se rend en juillet 1978 à Castel Gandolfo où il s’éteindra le 5 août, à 80 ans, agonisant dans la même chambre que Pie XII 20 ans plus tôt. À l’époque, l’idée d’une hospitalisation du pape ou son passage dans un service de soins intensifs semblaient encore inimaginable. D’ailleurs, 11 ans plus tôt, en 1967, c’est au sein même du palais apostolique du Vatican qu’il avait subi une opération de la prostate ayant nécessité un complexe dispositif chirurgical.
Jean Paul Ier: un décès inopiné et entouré de zones d’ombre
L’élection du cardinal Albino Luciani, le 26 août 1978, est celle d’un homme reconnu pour sa bonté, sa pondération, et une certaine timidité. «Avoir comme pasteur de l’Église universelle un homme d’une telle bonté et d’une foi aussi lumineuse était la garantie que tout irait bien. Lui-même était surpris et prenait la mesure du poids de ses responsabilités. On voyait bien qu’il avait un peu souffert à cause de cela. Il ne s’attendait pas à être élu. Ce n’était pas un homme qui cherchait à faire carrière», écrira le cardinal Joseph Ratzinger 25 ans plus tard.
Élu à 65 ans, Jean Paul Ier apparaît alors comme relativement jeune, gage d’un pontificat pouvant durer potentiellement 15 ou 20 ans, voire plus. Le monde catholique vit donc un séisme en apprenant, 33 jours plus tard, la mort de ce pape tout récemment élu. Le pontife est retrouvé mort dans son lit, officiellement de cause naturelle, en raison de ses fragilités cardiaques. Des rumeurs d’assassinat circuleront au fil des années suivantes, mais ce pontife éphémère avait lui-même avait évoqué ses problèmes de santé. «Le pape que vous avez devant vous a été hospitalisé huit fois et a subi quatre opérations», affirme-t-il sans détour lors d’une audience publique.
Son frère Eduardo Luciani confiera en 2006, dans un entretien au magazine populaire Chi, que son frère avait pressenti sa mort. «Albino se comportait comme s’il pressentait un malheur. […] Après son élection, il ne cessait de faire allusion au fait qu’il s’en irait bientôt. Comme s’il savait pertinemment ce qui allait arriver». Il est par ailleurs à noter que son bref pontificat fut marqué par la mort subite le 5 septembre, en pleine audience, du métropolite orthodoxe de Leningrad, Nicodème. L’évêque de Rome en fut durablement secoué, d’autant plus que dans ce contexte de guerre froide, la venue au Vatican d’un responsable ecclésiastique d’Union soviétique était un événement considérable.
Jean Paul II: une agonie en mondovision
Le pontife polonais, élu en 1978 à 58 ans, est un homme sportif, passionné de ski et de randonnée, et doté d’une condition physique rassurante pour des cardinaux fatigués par la convocation de deux conclaves successifs. Mais l’attentat du 13 mai 1981 marque un tournant: visé par Mehmet Ali Agça, le pape reçoit une balle dans l’abdomen, une autre lui éraflant plus superficiellement le coude et lui fracturant l’index. Le transfert du pape polonais à la polyclinique Gemelli se fait dans des circonstances rocambolesques, au milieu des embouteillages romains. Il devient alors le premier pape hospitalisé.
La balle sera extraite sans avoir atteint d’organes vitaux et sa vie est sauvée, mais en raison des transfusions sanguines reçues dans l’urgence, le pape contracte un cytomégalovirus dont il sortira très affaibli et qui lui vaudra d’être à nouveau hospitalisé à l’été 1981, plus longuement. Cet attentat peut aussi être considéré comme une cause indirecte des maux ultérieurs qui l’affaibliront à partir des années 1990, et conduiront certains médias à spéculer sur sa mort imminente. «Le pape se meurt», titre ainsi Courrier International en… 1994. Après avoir interrompu son intervention en raison d’un malaise survenu lors de la bénédiction de Noël Urbi et Orbi du 25 décembre 1995, le pape sera finalement opéré en octobre 1996 d’une appendicite qui l’avait fait énormément souffrir durant de longs mois.
Les tremblements et les problèmes de mobilité et d’élocution de Jean Paul II l’affaibliront considérablement au fil des années, même si le Vatican ne publiera jamais de diagnostic officiel d’une maladie de Parkinson évidente aux yeux du monde entier, notamment dès 1993 lorsqu’il chute lourdement au terme d’une audience aux membres de la FAO. Malgré sa souffrance, le pape montre beaucoup de résistance et d’humour, rebaptisant ironiquement « Vatican numéro trois » l’hôpital Gemelli en raison de ses fréquents séjours – il y passera plus de 120 nuits au total – et assurant que pour prendre de ses nouvelles de santé, il lui suffisait de «lire les journaux»…
Du 1er au 10 février 2005, Jean Paul II est hospitalisé au Gemelli pour une laryngite. Il y retourne le 24 février, après avoir reçu le sacrement des malades des mains du cardinal ukrainien Marian Jaworski, et subit une trachéotomie. Le retour définitif du pape au Vatican, le 13 mars, ouvre une dernière séquence éprouvante. C’est un pape incapable de s’exprimer et secoué par des spasmes douloureux qui bénit la foule depuis la fenêtre des appartements pontificaux, les 20, 27 mars – jour de Pâques – et le mercredi 30 mars. Après une lente agonie suivie par le monde entier, Jean Paul II s’éteint le samedi 2 avril 2005, à la veille du Dimanche de la Divine Miséricorde, une fête qu’il avait instituée cinq ans plus tôt. (cath.ch/imedia/cv/mp)