Les immigrants enregistrés dans des programmes fédéraux américains en vue de leur régularisation seront-ils les premières victimes des ‘déportations de masse’ promises par le président élu Donald Trump? La question inquiète les associations qui s’en occupent.
Depuis la victoire de Donald Trump le 5 novembre 2024, la plupart des Américains s'attendent à ce qu'il s'attaque à la question de l'immigration dans les cent premiers jours de son installation à la Maison Blanche le 20 janvier 2025.
Les immigrants qui se sont enregistrés auprès du gouvernement fédéral - en espérant un chemin vers la légalité grâce à des programmes tels que le regroupement familial (Keeping Families Together KFT), la protection des mineurs (Deferred Action for Childhood Arrivals DACA), et le statut de protection temporaire (Temporary Protected Status TPS) - seront-ils en réalité les plus vulnérables face aux expulsions? Telle est l’interrogation du site catholique OSVNews.
La réponse inquiète les responsables des associations d’aide aux migrants souvent liées aux Eglises. Elle peut dépendre de deux facteurs: du fait de savoir si les informations fournies au Département de la sécurité intérieure seront utilisées à des fins d'expulsion d’une part et d’autre part de la rapidité avec laquelle l'administration Trump souhaite obtenir des résultats.
Plus de pare-feu
Dans le passé, il y avait un ‘pare-feu’ entre les informations fournies en vue d’une régularisation et leur utilisation à des fins d'application de la loi, explique J. Kevin Appleby, ancien directeur de la politique migratoire de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB). “Mais cette fois-ci, les jeux sont faits. Ils auront accès à ces informations et pourront donc les utiliser pour suivre les bénéficiaires potentiels».
Dès le 7 novembre 2024, un juge du Texas a annulé le programme KFT, lancé en juin, en arguant que l'administration Biden avait outrepassé ses pouvoirs. Le programme de regroupement familial permettait aux conjoints et beaux-enfants de citoyens américains, vivant aux États-Unis depuis dix ans ou plus, de demander la résidence permanente. Environ 500’000 conjoints de citoyens américains et 50’000 enfants non citoyens de moins de 21 ans dont l'un des parents est marié à un citoyen américain étaient éligibles au programme.
Protection des migrants mineurs
Le programme de protection des mineurs DACA permet à environ 535’000 jeunes migrants entrés illégalement aux États-Unis lorsqu'ils étaient mineurs de bénéficier d'une protection temporaire contre l'expulsion. Le programme, qui a débuté en 2012 sous l'administration Obama, leur permet également de travailler légalement. Donald Trump avait tenté de mettre fin à DACA en 2017, mais la Cour suprême a maintenu le programme en 2020.
Le programme de protection temporaire TPS est destiné aux personnes originaires de pays connaissant des troubles internes rendant leur expulsion dangereuse, voire comme une menace pour leur vie. Les bénéficiaires du TPS ont l'autorisation légale de vivre et de travailler aux États-Unis, tant que leur pays d'origine conserve cette désignation. Ce programme concerne entres autres les ressortissants haïtiens accusés par Donald Trump à la télévision de manger les chiens et les chats des citoyens américains.
Vers des déportations de masse?
“Toutes ces catégories de migrants, bien que bénéficiant d’un statut légal ne sont pas nécessairement en sécurité. C'est essentiellement une autorité exécutive qui leur a fourni ce statut légal. Un nouvel exécutif peut donc le révoquer », a averti M. Appleby. Donald Trump et le vice-président élu JD Vance ont tous deux fortement suggéré pendant la campagne électorale que le TPS, qui protège actuellement un million de personnes, serait réduit sous leur administration.
Risques d’expulsion accrus
Erin Corcoran, de l'université de Notre Dame, partage les préoccupations concernant les plans de déportation massive de Trump d’environ 11 millions de personnes.
«S'il veut agir très rapidement les personnes qui seront les plus à risque sont celles qui sont déjà entrées en contact avec les autorités.” Cette situation peut sembler contradictoire, note Mme Corcoran. «D'une certaine manière, ce sont les groupes de personnes les plus sympathiques. D'un point de vue moral, et humanitaire, ce sont des gens qui ont fait ce qu'ils étaient censés faire. Ils se sont manifestés, ils ont donné des informations, ils sont dans le système. Et contrairement à la plupart des immigrés illégaux, ils sont facilement localisés par les autorités.”
Déportations des familles?
Le nouveau “tsar des frontières” de Trump, Tom Homan, nommé à ce poste le 10 novembre et qui n'aura pas besoin d'être confirmé par le Sénat, a abordé à plusieurs reprises la question de la déportation des familles. Il a déclaré le 26 décembre que la future administration Trump envisageait de créer des centres de détention à ciel ouvert pour retenir et expulser les familles. Selon lui, les parents menacés d'expulsion devront décider si leurs enfants nés aux États-Unis viendront avec eux ou s'ils resteront aux États-Unis avec un membre de leur famille.
Le 11 décembre, NBC News a rapporté que l'administration de Trump prévoyait en outre d'annuler une politique de longue date sur les «lieux sensibles» qui interdisait l'arrestation de migrants illégaux dans les églises, les écoles et les hôpitaux.
Vers quelles destinations?
La destination des personnes expulsées en masse reste également une question ouverte. Il se peut qu'ils ne se retrouvent pas leur pays d'origine. NBC News a rapporté le 5 décembre que la nouvelle administration Trump était en train de dresser une liste de pays potentiels vers lesquels expédier les migrants si leur pays d'origine refusait de les accueillir. Les Bahamas ont déclaré qu'ils avaient «examiné et fermement rejeté» le plan Trump, tandis que les sources de NBC ont indiqué que le petit archipel britannique des îles Turks et Caiques, le Panama et la Grenade figuraient parmi les autres pays envisagés.
Dans une interview le 8 décembre, Donald Trump (lui-même descendant d’immigrants NDLR) avait cependant semblé moins affirmatif, soulignant que son programme d'expulsion se concentrerait d’abord sur les personnes ayant des antécédents criminels. Toute en renforçant sa promesse de mettre fin à la citoyenneté de naissance, il a indiqué être ouvert à la collaboration avec les démocrates pour concevoir un plan concernant les Dreamers, ou bénéficiaires du DACA.
Une Église catholique prête à se battre?
Lors de l'assemblée générale des évêques américains en novembre, Mgr Mark J. Seitz, évêque d'El Paso (Texas) et président du comité des migrations des évêques a promis qu'ils « élèveraient la voix haut et fort » si la rhétorique de déportation de Trump devenait une réalité.
Selon Kevin Appleby, les évêques américains sont confrontés à un moment critique qui mettra à l'épreuve la détermination de l'Église. Bien que les déclarations de solidarité soient utiles, des plans d'action directe - y compris un soutien direct et une assistance juridique aux familles d'immigrants - sont nécessaires.
«Si Trump met pleinement en œuvre ces mesures, elle auront un impact sur la vie de l'Église. Vous aurez des agents de l’Etat devant la porte de la messe. Certains immigrants chercheront certainement à trouver refuge dans leur paroisse. Et cela mettra les évêques dans une position difficile avec le gouvernement. Nous avons un pape fervent défenseur des migrants Il est à espérer que l'Église américaine en tiendra compte” conclut K. Appleby.
Pas de panique
Pedro Alemán Perfecto du Catholic Legal Immigration Network Inc. (CLINIC) invite néanmoins à éviter la panique. Selon lui, les tactiques de plaidoyer devront probablement s'adapter. «Au CLINIC, nous nous efforçons de lutter contre la désinformation. Pour nous, il s'agit de faire des recherches, de mener des actions de plaidoyer, de savoir à qui nous pouvons faire confiance avec différents partenaires, puis de tendre la main aux personnes touchées sur le terrain.”
Au cours de son premier mandat, le président Trump a expulsé 1,5 million de personnes, un chiffre égalé par le président démocrate Joe Biden en 2024. Mais c’est bien sous la double présidence démocrate de Barak Obama que les Etats-Unis ont renvoyé le plus de migrants soit 4,8 millions. (cath.ch/osv/mp)