À 81 ans, l’Uruguayen Guzmán Carriquiry Lecour vient de publier ses mémoires en italien sur ses 48 ans de service au Vatican (Il Testimone, Ed. Cantagalli). Pendant près d’un demi-siècle au sein du plus petit État du monde, ce juriste qui a connu cinq papes, de Paul VI à François, a été un pionnier de l’intégration des laïcs à des postes de responsabilité dans la Curie romaine.
Anna Kurian I.MEDIA
Oeuvrant dans plusieurs entités vaticanes, Guzmán Carriquiry Lecour s’est notamment investi au Conseil pontifical pour les laïcs et à la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Dans un entretien à I.MEDIA, il analyse les évolutions en terme de promotion des laïcs depuis le Concile Vatican II, envisage les développements possibles et livre aussi ses réflexions – et critiques – sur la réforme du pape François. Celui qui fut également ambassadeur de l’Uruguay près le Saint-Siège aborde la tâche «immense et délicate» qui incombe au nouveau pape Léon XIV, pour des relations apaisées entre Rome et les Amériques.
Vous avez été le premier laïc nommé chef de bureau au Vatican, le premier laïc sous-secrétaire, le premier laïc secrétaire et le premier laïc secrétaire chargé de la vice-présidence d’un organisme du Vatican. On pourrait dire: quelle belle carrière ecclésiastique… Comment voyez-vous le cheminement global du Vatican sur l’inclusion des laïcs depuis le Concile Vatican II?
Guzmán Carriquiry Lecour: La “carrière ecclésiastique” est une expression que je déteste, mais je reconnais que de façon surprenante, j’ai été nommé premier laïc à divers postes, et toujours sous des pontificats différents. Dans un certain sens, j’ai été pionnier d’une présence des fidèles laïcs dans la Curie romaine.
Depuis le Concile Vatican II, un chemin vertueux s’est ouvert à la présence de toutes les composantes de la communion ecclésiale. Mais c’est surtout sous le pontificat du pape François qu’un saut qualitatif et quantitatif a eu lieu. Aujourd’hui, les laïcs qui travaillent à la Curie à des postes de responsabilité sont beaucoup plus nombreux. Il y a 50 ans, lorsque j’ai commencé sous Paul VI, les postes supérieurs des dicastères étaient tous réservés aux ministres ordonnés. Aujourd’hui ce n’est plus le cas.
Un autre élément important du pontificat de François est d’avoir ouvert ces postes de direction aux femmes, à tel point qu’on peut dire pour plaisanter qu’aujourd’hui, le fait d’être une femme est un atout supplémentaire pour accéder à des postes de responsabilité au sein du Saint-Siège. Un chemin vertueux a été parcouru. Même si, à la Curie, il subsiste toujours une certaine mentalité cléricale résiduelle, enracinée.
Justement, vous écrivez que les laïcs dans l’Église risquent parfois d’être «plus cléricaux que les prêtres»…
Les laïcs sont plus cléricalisés que les prêtres lorsqu’ils vivent obsédés par la lutte et la conquête de davantage d’espace de pouvoir dans l’Église. Souvent, lorsqu’on utilise en anglais le terme empowerment, il s’agit en réalité du pouvoir ecclésiastique réduit à un pouvoir mondain, plutôt que le pouvoir de l’Esprit Saint. Le laïc est alors défini par la fonction qu’il parvient à occuper et non par le fait d’être disciple et témoin du Christ, par sa vocation à la sainteté vécue dans les circonstances qui lui sont données, et par son engagement comme bâtisseur de la cité séculière.
"Le fait qu’un préfet puisse être laïc n’est pas encore une réalité pleinement assimilée dans la Curie romaine."
L’un des grands dons du Concile fut ce qu’on appelle la promotion du laïcat: redécouvrir en profondeur, et sur un fondement théologique solide, la dignité et la participation des laïcs à la vie et à la mission de l’Église. Cependant, une minorité de laïcs plus actifs a souvent pensé, dans l’immédiat après-Concile, que leur tâche consistait à lutter contre une Église cléricale et donc à ouvrir des espaces de droits, de fonctions et de pouvoirs à l’intérieur de l’Église. Ce fut une phase importante, mais un peu adolescente du laïcat, qui subsiste encore de manière résiduelle.
Comment imaginez-vous le rôle du laïc au Vatican à l’avenir? À la suite des nominations de François, quels dicastères pourraient avoir un préfet laïc?
J’apprécie beaucoup qu’un laïc soit préfet du dicastère pour la Communication, même si le fait qu’un préfet puisse être laïc n’est pas encore une réalité pleinement assimilée dans la Curie romaine. Toutefois, je crois que les postes de préfet des congrégations qui ont une fonction de gouvernement dans l’Église (évêques, clergé, instituts de vie consacrée, éducation et culture…), puisqu’ils exercent des pouvoirs délégués du pape, devraient être confiés à des cardinaux – qui sont les plus proches collaborateurs du pape. C’est une distinction très importante que la plupart des gens ne font pas.
En 1982, Jean Paul II a voulu me nommer sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs (numéro 3, ndlr). La Secrétairerie d’État a dû former une commission de canonistes qui ont travaillé pendant un an pour établir si un laïc pouvait occuper une telle fonction. Ils ne sont pas parvenus à un accord, et l’on m’a alors demandé de signer un document établissant que je serais sous-secrétaire en renonçant aux deux facultés de gouvernement propres au dicastère (les décrets de reconnaissance des mouvements ecclésiaux et des nouvelles communautés; les sentences administratives concernant les recours des laïcs contre des décisions prises par les évêques).
"En nommant une religieuse préfète du Dicastère pour les Instituts de vie consacrée, le pape François a voulu interroger en profondeur sur la place de la femme."
Plus tard, quand Benoît XVI a voulu me nommer vice-président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, le cardinal secrétaire d’État Tarcisio Bertone m’a de nouveau convoqué pour me dire qu’un laïc ne pouvait pas être vice-président. Je me suis levé et je lui ai dit: “C’est ridicule, car la Commission pontificale pour l’Amérique latine n’a aucun pouvoir de gouvernement“. Elle a bien un président cardinal, parce qu’elle est rattachée au dicastère pour les Évêques, mais elle pourrait très bien avoir un président laïc.
Il existe beaucoup d’autres organismes dans la Curie romaine, comme les Académies pontificales, qui n’ont pas de fonction de gouvernement et qui peuvent parfaitement avoir des présidents laïcs. Je n’ignore pas que le pape François a nommé une religieuse préfète du dicastère pour les Instituts de vie consacrée. Je crois que, dans ce cas, le pape a voulu interroger en profondeur l’Église sur la question de la femme, il a voulu poser un geste surprenant pour obliger à y réfléchir plus sérieusement.
Et quid des nonces apostoliques?
Concernant les nonces apostoliques, je crois qu’en principe ils devraient continuer d’être des évêques, car ils constituent l’anneau de communication entre le Saint-Siège, le pape et l’épiscopat local. Il serait étrange que ce lien soit assuré par un laïc même si cela ne serait pas impossible.
En revanche, pour l’avenir, on pourrait envisager des laïcs parmi les observateurs permanents du Saint-Siège auprès d’organismes internationaux ou régionaux intergouvernementaux. Mais il faut se rappeler que ceux qui travaillent dans ces organismes intergouvernementaux viennent aussi trouver le prélat pour demander le baptême d’un enfant ou la célébration d’un mariage; ils n’exercent donc pas seulement un travail de représentation, mais aussi un ministère pastoral au sein de ces organismes.
Vous avez travaillé auprès de cinq papes. Y a-t-il eu un moment où vous avez senti une rupture réelle, une décision qui changeait profondément le cours de l’histoire de l’Église, vécue de l’intérieur?
Non. Je n’ai jamais perçu de rupture aussi dramatique qui risquerait de briser les maillons de la chaîne indestructible des successeurs de Pierre, lesquels garantissent la continuité de la grande tradition de l’Église et de son dépôt de la foi.
J’ai servi cinq papes, et cinq papes si différents: origines, tempéraments, formations, sensibilités, styles. Et à travers cette diversité demeure la continuité des successeurs de Pierre qui s’enrichit en même temps. J’ai toujours détesté les comparaisons et les oppositions entre les papes. Il y a eu beaucoup de personnes très nostalgiques de Jean Paul II et de Benoît XVI, qui résistaient à l’expérience du pape François; et d’autres, au contraire, qui estimaient que le pape François était si fondamental dans l’histoire de l’Église qu’ils en venaient à déprécier et à mépriser Jean Paul II et Benoît XVI. Le pape Benoît a dit un jour que certains de ceux qui l’aimaient énormément et allaient lui rendre visite en tant que pape émérite étaient des ‘fanatiques’.
"La curie a besoin d’un 'bain d’Évangile' et d’un certain 'amaigrissement'."
Vous énumérez des critiques sur la réforme de François (comme l’affaiblissement de la secrétairerie d’État, ou bien le vote des laïcs au Synode, etc). D’un autre côté, vous allez beaucoup plus loin que ce qu’a fait François (vous proposez de réduire de moitié le personnel du Vatican, renvoyer les clercs dans leurs diocèses après 10 ans, etc). Qu’est-ce qui vous semble le plus urgent, aujourd’hui, pour assumer une véritable réforme du Vatican et non seulement quelques ajustements structurels?
Je veux souligner une chose fondamentale: la priorité de la réforme est de renouveler chacun de ceux qui travaillent dans la Curie romaine en mettant l’accent sur la sainteté et sur la véritable communion ecclésiale.
La Curie a besoin d’un “bain d’Évangile” et d’un certain “amaigrissement”. Pour reprendre avec humour une remarque de Jean XXIII: lorsqu’on lui demandait combien travaillaient dans la Curie, il répondait «la moitié». Je ne souhaite licencier personne – le Saint-Siège ne licencie jamais, sauf en cas de faute grave – mais je suis convaincu qu’en choisissant mieux les fonctionnaires, en réorganisant les bureaux, en évitant les doublons, on peut travailler beaucoup plus efficacement avec un nombre d’employés plus restreint. Il suffirait de ne pas remplacer les décès et de ne pas pourvoir certains postes vacants.
Une réforme capitale serait également d’amener progressivement les prêtres travaillant dans certains services romains à vivre en communauté. Pas dans des résidences impersonnelles, mais dans des communautés sacerdotales, pour prier ensemble, partager quelques repas et faire des bilans de vie.
Aujourd’hui, vous suivez le pontificat de Léon XIV. Comment percevez-vous les tout premiers gestes et priorités de Léon XIV?
Il serait absurde de tirer des conclusions aux débuts d’un pontificat. La première attitude à adopter face à un nouveau pape est celle de l’obéissance, de l’espérance et de la prière. La seconde consiste à discerner comment le pontificat évoluera, non par curiosité ou critique, mais pour mieux entrer en communion et fidélité.
Ce pontificat hérite d’une tâche immense et délicate, une responsabilité capitale pour la vie et la mission de l’Église dans un monde troublé et fragmenté. Je suis certain que les cardinaux ont confié au pape Léon XIV la mission de reconstruire l’unité de l’Église, profondément touchée par les tensions et la polarisation de notre monde.
Le nouveau pape avance pas à pas, avec réflexion, contrastant avec le style plus impulsif et surprenant du pape François. Il est jeune – 70 ans –, et succéder à Bergoglio n’est pas facile. Il faut lui laisser du temps.
Pour évaluer son pontificat, deux éléments sont essentiels. D’abord, ses collaborateurs: quels changements effectuera-t-il? Il est crucial qu’il choisisse des collaborateurs saints et compétents. Puis ses premiers grands documents, encycliques et exhortations apostoliques. Le pape François avait ouvert son pontificat avec l’exhortation programmatique Evangelii gaudium. Le pape Léon préparera certainement un document similaire, qui clarifiera ses grandes orientations.
"Le pape Léon est un citoyen américain, éduqué et élevé aux États-Unis, mais son expérience à Chiclayo lui a donné un cœur latino-américain."
En tant qu’expert de l’Amérique latine, comment percevez-vous l’élection d’un pape américano-péruvien?
Je la trouve extraordinaire. Dans mon livre, je souligne que l’Amérique latine n’a pas pleinement tiré parti du premier pontificat latino-américain et que le pape François aurait pu faire davantage pour cette région, ce qui reste pour moi une préoccupation majeure.
Le pape Léon est un citoyen américain, éduqué et élevé aux États-Unis, mais son expérience à Chiclayo lui a donné un cœur latino-américain. Il a vécu avec les pauvres, compris les sentiments religieux et observé comment se construit l’Église dans la région, ainsi que ce qui lui manque. Il peut donc prolonger le pontificat de François en enrichissant ce que celui-ci n’a pas pu ou su accomplir. Il doit relever ce défi dans un contexte délicat: l’Amérique latine souffre de la brutalité envers ses migrants et du peu d’intérêt des États-Unis pour un vrai développement régional, alors que les interventions militaires et la présence chinoise accentuent les tensions.
Autre point essentiel: François avait une vision un peu simplifiée des États-Unis, les voyant sous l’angle de l’impérialisme et de la bureaucratie américaine. Léon XIV, en revanche, connaît profondément la complexité de l’histoire, de la société et de l’Église américaine. Cela lui permettra de reconstruire les liens entre Rome et l’épiscopat nord-américain et de favoriser l’unité des évêques, au-delà des divisions entre catholiques ultra-réactionnaires et ultra-libéraux.
Les relations entre les Amériques sont un terrain miné, mais Léon a l’expérience et la vision nécessaires pour les aborder avec discernement et promouvoir une véritable communion entre les Églises et les peuples.
En plus de votre longue carrière au Vatican, vous avez aussi une expérience comme ambassadeur de l’Uruguay auprès du Saint-Siège. Léon XIV a-t-il des liens avec l’Uruguay? Pourrait-il y réaliser un voyage prochainement? A-t-il été invité?
J’espérais vivement que le pape François se rende en Uruguay et en Argentine, car cela aurait fait beaucoup de bien: il était le seul capable d’éveiller la conscience des Argentins à un moment dramatique pour l’Argentine. Il reste cette étrange dette du pape envers son peuple, envers sa patrie qu’il aimait tant. Il a visité presque toute l’Amérique latine, mais en Amérique du Sud, il a fait peu. Je pense qu’il serait très intelligent — je dirais presque «un devoir» — pour Léon XIV d’entreprendre un voyage au Brésil, en Uruguay et en Argentine, c’est-à-dire dans ces trois pays du Mercosur qui partagent une continuité culturelle, économique et politique.
Dans ses conversations avec le cardinal Daniel Fernando Sturla Berhouet (archevêque de Montevideo), le pape a discrètement laissé entendre qu’il y avait cette possibilité de voyage en Uruguay. Cela inclurait sans doute l’Argentine et probablement aussi le Brésil. Rien n’est décidé. Je sais que le cardinal a demandé au nouveau président de l’Uruguay, Yamandú Orsi, lors de leur dernière rencontre très récente, de préparer une lettre officielle d’invitation au pape. L’invitation des évêques, elle, est déjà acquise. (cath.ch/imedia/ak/mp)