Zaïre: les militaires ont tiré sur une foule à genoux en prière (210292)
Bruxelles, 21 février(APIC)" A un moment donné, le cortège s’est arrêté,
tout le monde s’est mis a genoux pour prier, c’était impressionnant!
Soudain des coups de feux ont été tirés de tous côtés. Ce fut la panique
générale." C’est ainsi que le Père Rodriguez Santiago rapporte les
événements de dimanche dernier à Kinshasa qui ont coûté la vie à une
cinquantaine de personnes et causé une centaine de bléssés graves, selon
des sources proches de l’Eglise.
De retour à Bruxelles, mercredi après-midi, le Père scheutiste Léonard
Heize, le frère des Ecoles chrétiennes Bernard Kips et le Père Rodriguez
Santiago ont donné une conférence de presse. Les trois missionnaires expulsés ont fait le récit détaillé de la manifestation, des fusillades et de
leur arrestation.
R. Santiago: "Nous avons quitté notre paroisse à 9h. En chemin nous
avons coupé des branches d’arbres et d’arbustres et nous avons marché en
chantant. Quand notre groupe est arrivé à la hauteur du boulevard Lumumba,
c’était déjà la grande foule. L’ambiance était à la fête. Le nombre des manifestants ne faisait que grossir. Je me suis dis alors: ’Mobutu ne pourra
jamais supporter ça, ça va mal finir’. A mesure que le cortège des manifestants gonflait, le rythme de la marche a ralenti. La route était trop
étroite pour la foule qui dansait et chantait."
"Soudain les militaires ont barré la route. Des coups de feu ont été tirés. Nous ne sommes pas laissés décourager et nous nous sommes assis par
terre. Peu après, nous nous sommes relevés et le cortège s’est remis en
marche. J’entendais des gens autour de moi jurer qu’ils étaient prêts à
mourir qu’ils aspiraient réellement à leur libération. A un moment donné,
le cortège s’est de nouveau arrêté et tout le monde s’est mis à genoux pour
prier. C’était impressionnant. Nous voulions voir si les militaires ne se
laisseraient pas attendrir par notre prière. Soudain, des coups de feu ont
été tirés de tous côtés. Puis ce fut la panique générale. J’ai même failli
être écrasé par la foule des manifestants en débandade. C’est alors qu’une
voiture a foncé sur moi à toute allure. Je me suis jeté à terre. Des militaires ont bondi et ils m’ont enmené."
Notez-le: c’était très pieux
B. Kips: "Il avait été convenu que tous les chrétiens se rassemblent à
9h du matin à cinq endroits de Kinshasa. Mon groupe, venant de Kintambo,
devait rejoindre la paroisse du Saint-Sacrement. Je m’attendais à quelques
dizaines de manifestants, mais nous nous sommes retrouvés, dès le départ, à
quelque cinq cents chrétiens. Notre groupe s’est mis en route en chantant
et en priant. Notez-le, c’était très pieux. A aucun moment je n’ai perçu le
moindre comportement déplacé. Arrivés à l’église du Saint-Sacrement, nous
avons écouté quelqu’un nous parler de l’espoir d’une société nouvelle pour
le pays. En sortant de l’église, nous sommes tombés dans l’embuscade que
les soldats nous avait tendue. La surprise était totale. Les soldats ont
d’abord lancé des grenades lacrymogènes, puis ils ont tiré des coups de feu
en l’air. Chaque manifestant a pris ses jambes à son coup. Comme je ne suis
plus tout jeune, les soldats ont eu tôt fait de me rattraper et de m’arrêter".
Les manifestants tenaient des palmes à la main
L. Heyse: "L’eucharistie du dimanche a pris fin à 8h30. Le rendez-vous
était à 9h. Le temps de me préparer et de me munir notamment d’un mouchoir
humide contre les gaz lacrymogènes, une partie du groupe avait déjà pris le
départ avec un quart d’heure d’avance environ. Notre groupe a essayé de
rattraper les premiers en empruntant la grande artère qui mène à Ndjili, le
quartier de l’aéroport. Soudain les premiers rangs de manifestants ont
disparu et des militaires en armes ont surgi. Nous nous étions dits avant
de partir: ’au cas où un manifestant se fait mettre la main dessus, le
groupe entier se laisse arrêter’. Autre consigne donnée: dès que des coups
de feu retentissent, mettre les mains en l’air."
"Les manifestants tenaient en main des branches de palmiers, des chapelets, des livres de prière. Moi je marchais à côté d’un jeune prêtre zaïrois de ma paroisse Notre-Dame des Pauvres lorsque des militaires sont arrivés sur nous et nous ont donné des coups, mon confrère a été bléssé au
coude et moi à l’oeil droit. Nous avons vu les militaires tirer, mais toujours en l’air. Leur but, manifestement, était de harceler les manifestants. Il y avait du monde partout, j’ai été moi-même arrêté avec des chrétiens de ma paroisse, et on nous a conduit à la prison en autobus".
Une manifestation organisée par les laïcs chétiens
La manifestation émanait du Comité de coordination des laïcs chrétiens.
L’appel à cette manifestation pacifique avait été lancé dans toutes les
églises. La consigne "pas de violence" avait été clairement donnée.
Après leur arrestation, les trois religieux ont expliqué qu’ils avaient
été correctement traités et ont précisé que les prêtres zaïrois arrêtés ont
été libérés le soir même sur l’intervention de l’archevêque de Kinshasa le
cardinal Frédéric Etsou, mais que certains avaient été tabassés. Les trois
missionnaires sont restés deux jours en prison avant d’être ramenés à
l’aéroport et expulsés pour "troubles à l’ordre public".
Un nouvel appel à la manifestation populaire a été lancé pour dimanche
prochain. (apic/cip/mp)