Yverdon : Les socialistes chrétiens et les rapports Nord-Sud (270192)
Yverdon-les-Bains, 27 janvier(APIC) Face aux 600’000 Suisses qui doivent
se contenter de 1’100 francs par mois pour vivre, le thème de l’exploitation du tiers monde mobilise que très peu les syndicalistes et les socialistes, estime le conseiller national vaudois Pierre Aguet, président de la
Fédération romande des socialistes chrétiens. Une bonne trentaine d’entre
eux pourtant - sur les 400 que compte le mouvement en Suisse romande étaient réunis samedi au Casino d’Yverdon-les-Bains sur le thème "Nord-Sud:
échanges ou pillage ?".
Les socialistes chrétiens romands avaient pour la circonstance invité
Gabrielle Nanchen, présidente de Swissaid, Mario Carera coordinateur de la
Communauté de travail des oeuvres d’entraides suisses et Angeline Frankhauser, directrice de l’Oeuvre suisse d’entraide ouvrière (OSE0), ainsi que
Madeleine Strub-Jaccoud et le pasteur Pierre Genton, qui furent délégués
aux rassemblements "Justice, Paix et Sauvegarde de la Création" de Bâle et
de Séoul. Point fort de la journée: la nécessité d’un autre regard, celui
du Sud, qui peut nous apporter beaucoup.
G. Nanchen, rappelant son itinéraire personnel, a raconté, avec beaucoup
de charme, comment à 8 ans elle faisait le sacrifice de chocolat et de sucreries pendant le carême en faveur "des pauvres petits Noirs d’Afrique qui
avaient besoin de nous pour tout, même pour aller au paradis".
Dans les années 60 vint la découverte de l’apartheid. "Ce fut la cause
de mon premier engagement politique", avouera l’ancienne conseillère nationale, une manif lors du comptoir de Martigny dont l’Afrique du Sud était
l’hôte d’honneur. "Mais je ne connaissais alors aucun Noir".
"Les Africaines m’ont fait découvrir une autre façon d’être femme"
Plus tard, à l’époque où elle est conseillère nationale, Gabrielle Nanchen participe en tant que déléguée suisse à plusieurs congrès féministes.
La rencontre avec des femmes africaines fut importante, ce sont elles qui
changèrent son regard sur la "féminitude". "Elles n’imitaient ni les Européennes, ni les hommes, elles étaient simplement elles-mêmes... elles étaient libres". Des amitiés profondes se nouent mais elles débouchent parfois
sur de cruelles déceptions lorsqu’elle reçoit par exemple une lettre d’une
amie du Kenya qui lui demande de l’argent. L’éternel rapport donateur -assisté avait repris le dessus. "Je n’ai pas répondu..."
Tout en s’occupant de sa famille, G. Nanchen s’est intéressée ces dernières années de façon plus directe encore au tiers monde en participant à
la Commission Nord-Sud du Conseil de l’Europe entre 1987 et 1989, et assumant des mandats pour la Direction de la coopération au développement et de
l’aide humanitaire (DDA), puis en reprenant la présidence de Swissaid en
1990.
Des ethnologues du tiers monde pour se pencher sur l’Occident
Pour Gabrielle Nanchen, le Sud peut apporter beaucoup au Nord, nous apprendre à accepter la souffrance et l’espérance. Dans un monde où tout est
calculé, prévu, le tiers monde peut nous apporter des valeurs éthiques comme l’espérance concrète remplie de luttes, le sens de la communauté ou tout
simplement le sourire.
Une des utopies de la socialiste valaisanne serait que les oeuvres d’entraide financent des études faites par des gens du tiers monde sur l’évolution de notre société occidentale, comme les ethnologues européens ont fait
des études sur les autres civilisations. Cela ne serait pas inutile.
Une nouvelle politique suisse du développement
Pour Mario Carera, coordinateur des oeuvres d’entraide (Action de Carême, Pain pour le Prochain, Swissaid, Helvetas) quelques éléments sont
fondamentaux pour une nouvelle conception de la politique d’aide au tiers
monde. Le premier souci doit être celui de la globalité. Actuellement chaque aspect du développement (économique, social, écologique, financier
etc.) est traité séparément par des personnes et des adminsistrations différentes et en vue de buts souvent divergents. Il est primordial de dépasser cette politique à courte-vue pour une vision globale à long terme.
L’intégration de tous les acteurs de cette politique - organisations non
gouvernementales, Eglises, économie, administrations fédérales et organisations écologiques - est le deuxième point fort de cette politique.
Le troisième aspect est une discussion ouverte et franche lors des conflits d’intérêts. Par exemple, les problèmes posés par la Garantie des Risques à l’Exportation (GRE), les questions de l’agriculture et du GATT, le
secret bancaire ou encore le protectionnisme industriel.
Pour des études d’impact social
Angeline Frankhauser, conseillère nationale socialiste de Bâle et directrice de l’Oeuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO), après avoir présenté
les diverses activités de son organisation, a souhaité particulièrement
qu’à côté des études d’impacts sur l’environnement, on institue aussi des
études sur l’impact social des grands projets de développement.
Rassemblements de Bâle et Séoul des lueurs d’espoir
Madeleine Strub-Jaccoud, secrétaire du Comité oecuménique suisse "Justice, Paix et Sauvegarde de la Création", parlant de l’engagement des Eglises
dans le processus du développement, a déclaré qu’elles doivent aider les
Etats et les organisations à trouver un ordre économique mondial plus juste. Avec au départ la conviction que la première des fidélités est dûe à
Dieu et que toutes les autres loyautés sont secondaires. Cela implique la
lutte contre toutes les formes de discrimination. M. Strub-Jaccoud a avoué
que c’est souvent difficile à faire passer dans les communautés, trop repliées sur elles-mêmes, ainsi qu’au niveau des organes dirigeants, souvent
trop respectueux de l’ordre établi.
Le pasteur Pierre Genton a dressé un constat assez sévère de la rencontre oecuménique de Séoul. "Seule notre foi commune en Dieu a sauvé la rencontre de l’éclatement", a-t-il estimé. Plusieurs points de rupture sont
apparus: au niveau théologique, entre les tenants d’une théologie "éternelle", essentiellement orthodoxes, et les tenants d’une théologie propre à
une époque et un contexte donnés. Autre désaccord sur la question de
l’économie de marché entre les délégués de l’Est à peine sortis de l’oppression communiste et les délégués du tiers monde opprimés par le capitalisme. En outre, la place de l’écologie dans le développement est encore
considérée par certains comme un luxe pour pays riches.
La rencontre de Séoul a néanmoins contribué à ouvrir les pistes de la
réflexion et de l’action futures. "Les partis et les Eglises souffrent de
la même érosion, il s’agit de trouver un langage sobre et vrai qui sonne
juste", a conclu le pasteur Genton. (apic/mp)
Encadré
C’est en 1910 que naissent en Suisse les premiers groupes de socialistes
chrétiens, à St-Imier et à Lausanne. La Fédération romande des socialistes
chrétiens est fondé quatre ans plus tard. On trouve au début uniquement des
protestants de diverses dénominations, mais pas de catholiques. Le socialisme, à l’époque, n’avait pas encore pris pied dans les cantons catholiques. Sous le slogan "socialiste parce que chrétien", le mouvement édite un
périodique intitulé "L’espoir du monde", qui développe une réflexion sur
des thèmes sociaux et politiques. Le mouvement, qui compte environ 400 membres répartis dans toute la Suisse-romande, est formé en majorité de militants affiliés au parti socialiste. Il est actuellement présidé par Pierre
Aguet, conseiller national socialiste de Vevey. (apic/mp/be)