La concomitance entre le refus du pape François de se rendre à Notre-Dame de Paris les 7 et 8 décembre prochains et l’annonce de son déplacement à Ajaccio, le 15 décembre, a suscité des réactions contrastées en France, entre une certaine incompréhension – surtout vu de la capitale française – et la joie, malgré tout, de voir le pontife argentin poser le pied pour la troisième fois sur le territoire français.
«Une fois de plus, nous avons été surpris». Le commentaire quelque peu désabusé d’un archevêque, en marge de la récente assemblée des évêques de France à Lourdes, traduit l’incompréhension d’une partie de l’épiscopat français face à l’annonce de la visite du pape en Corse. Pour la troisième fois après Strasbourg et Marseille, François viendra donc dans une ville française… mais sans que cela ne corresponde à une visite formelle en France.
Le pape François a posé une première fois le pied sur le territoire français le 24 novembre 2014, à Strasbourg, mais il ne s’agissait pas stricto sensu d’une visite en France. Son très court déplacement a été spécifiquement dédié à deux institutions européennes, le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, et le pape n’a donc pas assumé de visite pastorale dans ce diocèse concordataire arpenté par Jean Paul II en 1988, et visité par le cardinal Parolin en 2021.
Rares signaux aux catholiques français
Les quelques instants du passage du pontife argentin sur le sol français furent toutefois marqués par l’accueil à sa descente d’avion par la ministre de l’Écologie de l’époque, Ségolène Royal. Elle lui avait demandé de publier son encyclique sur le «soin de la maison commune», Laudato si’, avant la COP21 organisée en France en décembre 2015. Fait inédit dans l’histoire de la papauté, le calendrier de publication d’une encyclique fut ainsi accéléré en appui à une réunion internationale.
Mais le pape n’a par la suite pas honoré sa promesse de revenir en France pour une visite pastorale, initialement envisagée pour 2015 ou 2016. Les invitations lancées par les présidents Hollande et Macron n’eurent pas de suite, jusqu’aux Rencontres méditerranéennes organisées à Marseille en septembre 2023. Le pape s’est alors laissé convaincre par le cardinal Jean-Marc Aveline de participer à cette rencontre dédiée à la protection des migrants.
Après avoir longuement insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une visite spécifiquement à Marseille et non pas en France, le pape François a finalement accepté de consacrer plus de temps et de relief à ce voyage. Accueilli par la Première ministre Élisabeth Borne à sa descente d’avion le 22 septembre, le pape s’est entretenu le lendemain avec le président Emmanuel Macron, qui a assisté à la messe célébrée par le pape François au Stade Vélodrome. Son «bonjour Marseille, bonjour la France» lancé au début de la messe, sous les applaudissements des plus de 50’000 fidèles, avait constitué l’un de ses rares signaux adressés directement aux catholiques français.
La fausse rumeur de la visite à Paris
À la fin de l’été dernier, la perspective de la réouverture de Notre-Dame de Paris, le week-end des 7 et 8 décembre 2024, avait donné lieu à de nombreuses rumeurs de visite papale, le président Emmanuel Macron et l’archevêque de Paris Mgr Laurent Ulrich ayant tous les deux invité le pape à se rendre dans la capitale française.
Mais au début de mois de septembre, interrogé à ce sujet dans l’avion de retour de son voyage en Asie du Sud-Est et en Océanie, le pape François a fermement démenti les projets de déplacement à Paris. Peu de temps après, il a aussi annoncé que se tiendrait à Rome ce week-end-là un consistoire avec la création de nouveaux cardinaux, éteignant définitivement les espoirs de voir le pontife dans la cathédrale reconstruite.
Le pape préfère les périphéries
La rumeur d’une possible visite du pape «en France, mais pas à Paris» s’est finalement concrétisée quelques semaines plus tard avec l’annonce de sa venue à Ajaccio. Mais il apparaît que les évêques de France ainsi que l’Élysée ont été prévenus tardivement de ce voyage. Ce dernier a probablement été décidé en petit comité entre le pape, le cardinal François Bustillo et Mgr Peña Parra, substitut de la secrétairerie d’État, le ‘numéro 3’ du Saint-Siège, qui s’était rendu sur place en mars dernier.
À Rome, plusieurs sources indiquent que ce déplacement résume bien le profil du pape argentin. «C’est du François que d’aller dans un diocèse périphérique de France pour parler de piété populaire quand tout le monde l’attend à Paris pour un événement mondial», glisse un bon connaisseur.
François et Emmanuel
La visite du pape à Ajaccio lui donnera l’occasion de rencontrer le président Emmanuel Macron pour la sixième fois. Ils s’entretiendront en privé à l’aéroport Napoléon-Bonaparte en fin d’après-midi, avant le vol de retour de François vers Rome.
Les deux hommes se connaissent bien, puisque le pontife a rencontré Emmanuel Macron à trois reprises au Vatican, en juin 2018, en octobre 2021 et en octobre 2022 au Vatican. Ils se sont aussi rencontrés en septembre 2023 à Marseille et en juin 2024 à Bari, dans le sud de l’Italie, dans le cadre du sommet du G7 organisé par la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni.
Des dossiers d’intérêts communs rapprochent la France et le Saint-Siège, notamment la stabilisation du Liban et la défense d’une solution à deux États au niveau du conflit israélo-palestinien. Mais les évolutions bioéthiques, notamment sur la question de l’IVG et sur la fin de vie suscitent des inquiétudes à Rome.
Les deux François
Les relations avec son prédécesseur François Hollande avaient été contrastées. Après avoir brièvement salué le Premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault au terme de sa messe d’installation, le 19 mars 2013, le pape François a eu un premier contact plutôt froid avec le président Hollande. Il avait été reçu au Vatican en janvier 2014, quelques mois après la légalisation du mariage entre personnes de même sexe.
La fin de mandat de François Hollande fut néanmoins marquée par un net réchauffement, lié au contexte de l’assassinat du Père Jacques Hamel dans son église de Normandie, le 26 juillet 2016. Personnellement ébranlé par cet attentat survenu dans sa région d’origine et admiratif de l’attitude pacificatrice de l’Église, le président de la République téléphona spontanément au pape. Ce dernier expliquera, dans l’avion de retour des JMJ de Cracovie, cinq jours plus tard, avoir apprécié la simplicité du chef de l’État qui lui a parlé «comme un frère».
Le président Hollande est venu rencontrer le pape trois semaines plus tard, fait inhabituel en plein été romain. Il l’a également salué avec chaleur lors de l’audience du pontife aux chefs d’État de l’Union européenne, le 25 mars 2017, à l’occasion du 50e anniversaire du Traité de Rome.
Le pape a par ailleurs reçu le Premier ministre Jean Castex le 18 octobre 2021, à l’occasion du centenaire des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège. Il a aussi reçu deux anciens présidents français, hors agenda officiel: Valéry Giscard d’Estaing est venu en 2014, et Nicolas Sarkozy en 2016.
Une «laïcité exagérée» mais des figures spirituelles inspirantes
Le pontife fait preuve de distance par rapport au modèle français de laïcité, qu’il considère comme ouvrant la voie à une forme d’intolérance. « Je crois que dans certains pays comme la France, cette laïcité a une coloration héritée des Lumières beaucoup trop forte, qui construit un imaginaire collectif dans lequel les religions sont vues comme une sous-culture», regrettait-il dans son livre d’entretien avec Dominique Wolton, Politique et Société, paru en 2017.
En revanche, le pape François se montre très proche de nombreuses figures spirituelles françaises, comme sainte Thérèse de Lisieux à laquelle il a consacré une exhortation apostolique en 2023 sous le titre: C’est la confiance. La même année, le pontife argentin a publié une Lettre apostolique à l’occasion du quatrième centenaire de la naissance du philosophe français Blaise Pascal.
Par ailleurs, la canonisation de Charles de Foucauld, le 15 mai 2022, a été l’occasion de rappeler le fort attachement du pape François au saint ermite tué en Algérie en 1916. Le 1er décembre 2016, à l’occasion du centenaire de sa mort, il avait notamment invité toute l’Église à cheminer «sur ses traces de pauvreté, de contemplation et de service des pauvres». La figure de Charles de Foucauld a été largement mentionnée par François dans ses deux dernières encycliques, Fratelli tutti (2020) et Dilexit nos (2024).
L’épine de la ciase
Le pape a montré à de nombreuses reprises son admiration pour la créativité française, notamment en recevant de nombreux groupes engagés dans l’écologie humaine et le service des pauvres.
Par ailleurs, les évêques français de passage à Rome ont toujours souligné l’écoute fraternelle du pape François et la décontraction des échanges avec le pontife argentin, marquant une différence avec la forme plus protocolaire des audiences avec les papes précédents.
Cependant, certains ont avoué se sentir quelque peu déroutés par ce pape «qui ne comprend pas notre modèle de laïcité», confiait l’un d’entre eux. Plus fondamentalement, c’est sur la question des abus que le pape et l’épiscopat français ont semblé prendre des options contradictoires. La publication du rapport de la Ciase, en octobre 2021, a été observée avec inquiétude et distance à Rome, où la promesse d’une audience du pape avec le président de cette commission, Jean-Marc Sauvé, ne s’est jamais concrétisée.
Le pape ne boude pas la France
La visite du pape François en Corse sera en tout cas scrutée avec intérêt et curiosité, dans un contexte politique délicat compte tenu des conflits qui ont opposé l’Ile de Beauté et le continent, avec de nombreux épisodes de violence dans l’actualité des dernières décennies. Les racines espagnoles du cardinal François Bustillo ont certainement contribué à sa bonne intégration dans ce territoire complexe. À Marseille, les origines pieds-noirs du cardinal Jean-Marc Aveline avaient déjà suscité l’intérêt du pape François qui l’a créé cardinal en 2022, faisant basculer le centre de gravité de l’Église de France – souvent très parisienne – vers le sud.
En visitant Ajaccio, le pape François apportera là aussi son appui à un évêque “méditerranéen” plus que “français”, répondant ainsi à son pontificat tourné vers les périphéries et marquée par une dynamique de décentrement. Avec trois passages en comptant la Corse, et même sans visite d’État, la France demeure mieux couverte que des grandes nations comme l’Allemagne, l’Espagne ou encore son Argentine natale, dans lesquelles il ne s’est jamais rendu depuis son élection. (cath.ch/imedia/cd/rz)