Vatican : une enquête sur les idéologies (040388)
Pour Mgr Danneels, "nous sommes rentrés dans une époque post-moderne"
Rome, 4 mars 1988 (APIC/CIP) A l’occasion de l’assemblée plenière du Secrétariat du Vatican pour les non-croyants , à laquelle prennent part du 2 au
5 mars 40 membres et consulteurs de 23 pays, le theme de "L’Eglise face au
défi des idéologies et mentalités contemporaines" a été présenté à la presse. Le Secrétariat pour les non-croyants a mené, de 1985 à 1988, une enquête sur le theme "idéologies, mentalités et foi chrétienne". Un questionnaire a été envoyé aux membres et aux consulteurs du Secrétariat, aux Conférences épiscopales et aux Universités catholiques. Le Secrétariat a reçu,
en retour, 170 réponses, dont 81 d’Universités catholiques qui serviront de
base à la réflexion de l’assemblée plenière.
Mgr Paul Poupard, président du Secrétariat, a tracé un panorama des
idéologies et mentalités à travers le monde. Dans les pays du "socialisme
réel", a-t-il constaté, l’idéologie semble aller irrémédiablement vers son
déclin. Bien qu’il y ait "une façade impressionnante" et "un triomphalisme
verbal" d’un groupe qui se définit comme l’avant-garde de la société,
l’édifice idéologique y est "vide, déserté par les intelligences et les
coeurs, démenti par les faits".
Cette "démobilisation idéologique" est, pour Mgr Poupard, peut-être encore plus patente dans le monde industrialisé et technologique de l’Occident, ou les après-conflits d’idées des décennies précédentes "ont fait
place à une mentalité de consommation marquée par l’hédonisme, la perte du
sens du caractère de la vie, le pragmatisme utilitaire et la recherche de
l’efficacité".
La technologie est l’un des facteurs qui façonnent le plus fortement la
mentalité des hommes, affirme Mgr Poupard. D’ou "un envahissement de l’esprit par la méthode dite scientifique, qui tend à déconsidérer la connaissance de foi et surtout un enfermement de la vie dans sa dimension
matérielle". Le progrès est de plus en plus perçu aussi comme étant porteur
de "menaces mortelles, ce qui rend l’homme à nouveau disponible pour un
débat sur les grandes questions éthiques et anthropologiques?"
En Amérique latine, on voit s’affronter deux idéologies ennemies: le
libéralisme économique et le collectivisme marxiste. Ni l’un ni l’autre, a
indiqué Mgr Poupard, ne respecte la dignité de la personne humaine et ses
Droits à la justice et à la liberté. L’Eglise, dans ce continent, ouvre "un
horizon de transcendance à la vie quotidienne", a afirmé Mgr Poupard .
En Afrique, les idéologies prônant le retour aux valeurs traditionnelles
ont été souvent victimes d’un idéalisme intemporel. Manipulées par les pouvoirs politiques, elles ont parfois dégénéré dans le tolitarisme et la corruption. Là, a dit Mgr Poupard, l’Eglise est apparue comme le garant du
respect des personnes et de la liberté sociale. Quant au marxisme-léninisme, "il est le fait de la classe dirigeante et de quelques universitaires,
mais n’a pratiquement pas prise sur le peuple".
Enfin, le vaste continent asiatique se trouve toujours sous l’influence
prédominante de ses traditions, qui sont pourtant contestées par le marxisme, qui y exerce une influence considérable. Plus dynamique, le libéralisme
des pays industrialisés risque, par contre, d’y faire perdre au peuple son
identité culturelle et à l’éthique ancestrale ses fondements. Là aussi,
analyse Mgr Poupard, l’Eglise proclame son message d’espérance, en dialogue
avec les antiques traditions religieuses et culturelles de l’Asie.
Pour une évangélisation "brève, simple, directe"
Le cardinal Godfried Danneels, secértaire du Secrétariat pour les noncroyants, a présenté les conclusions pastorales de l’enquête menée par ce
Secretariat. Ce dont l’Eglise a surtout besoin aujourd’hui, a-t-il dit,
c’est du don de discernement. "Nous sommes entrés, a-t-il ajouté, dans une
époque post-moderne, caractérisée par l’éclatement des idéologies, le retour du religieux, la resacralisation, le phénomène des sectes , le passage
à un athéisme angoissé, l’omniprésence de la question du sens de la mort."
Pour Mgr Danneels, il apparaît aussi clairement que Dieu et l’homme font
cause commune. "Ils ne sont pas concurrents: le sens de l’homme est lié à
la perception de Dieu. La mort de Dieu entraîne la mort de l’homme", a
ajouté Mgr Danneels. Pour lui, l’évangélisation ne peut faire l’économie
d’un sérieux effort de réflexion et de rigueur intellectuelle dans le dialogue avec le monde. Une raison, dit-il, de veiller à une bonne formation
intellectuelle des prêtres et des religieux. De même, l’évangélisation doit
s’inscrire dans la quête universlle du bonheur, encore qu’il faille analyser ce bonheur: "Dieu ne peut être réduit à une prothèse des besoins immédiats de l’homme". Avec Paul VI, qui voyait dans la rupture entre Evangile et culture "le drame du 20e siècle", Mgr Danneels a mis encore l’accent
sur l’urgence d’une évangélisation de la culture.
Après avoir affirmé que l’évangélisation, en cette époque post-moderne,
se veut "claire, brève, simple, directe", le cardinal Danneels a indiqué
que "nous assistons à une survalorisation d’expériences religieuses", sousjacente à la poussée des sectes. La foi implique une expérience existentielle, a-t-il ajouté, mais celle-ci n’est pas chrétienne par elle-même.
Après avoir souligné que, face au déclin des grandes idéologies, un approfondissement de la doctrine sociale de l’Eglise sera d’une grande utilité - entre autres pour dépasser l’alternative marxisme- léninisme/capitalisme, Mgr Danneels a fait observer que "l’irremplaçable présence au coeur
du monde d’une Eglise priante permet même à des non-croyants de faire l’expérience de Dieu". (apic/cip/bd)