La nomination inédite d’une femme, Sœur Simona Brambilla, comme préfète du dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique est une première dans l’histoire de la Curie romaine. Elle pose la question de la place du «pouvoir de gouvernement» pour une personne non-ordonnée.
En remplaçant le cardinal Joao Braz de Aviz, Sœur Brambilla, ancienne supérieure des Sœurs missionnaires de la Consolata, devient la première femme à diriger un dicastère de la Curie romaine. La nomination d’une femme comme préfète était attendue: elle avait été rendue possible par la nouvelle Constitution apostolique Praedicate evangelium promulguée par le pape en juin 2022,. Dans un entretien accordé à la presse espagnole en décembre 2022, le pontife avait aussi annoncé qu’il créerait une préfète «d’ici deux ans».
Sœur Brambilla sous tutelle?
Plus que la nomination de Sœur Brambilla, c’est celle, concomitante, du cardinal Angelo Fernandez Artime comme «pro-préfet» du même dicastère qui a surpris puisqu’il s’agit d’une innovation. «Cette fonction est à définir», explique le spécialiste de droit canonique Mgr Patrick Valdrini. «En théorie, un pro-préfet serait une personne apte à remplacer le préfet quand ce dernier n’est pas là, mais il est difficile de voir comment cela s’applique dans le cadre de ce dicastère. Dans ce cas, il apparaît davantage comme un vicaire du nouveau préfet», note-t-il.
«La question centrale n’est pas tant que Sœur Brambilla soit une femme, mais une laïque»
Le poste de pro-préfet existe déjà au sein de la Curie: le cardinal Luis Antonio Tagle et Mgr Rino Fisichella sont pro-préfets du dicastère pour l’Évangélisation, dirigé officiellement par le pape François. Dans le passé, le pape a aussi été le préfet de l’ancêtre du dicastère pour la Doctrine de la foi tout en confiant, là encore, la tâche de diriger l’entité à un évêque portant le titre de pro-préfet.
Dans le cas présent, la nomination du cardinal Fernandez Artime comme pro-préfet aux côtés de Sœur Brambilla a pu être perçue comme une sorte de tutelle pour la première femme préfète. Sollicitée par l’agence AP, Natalia Imperatori-Lee, une universitaire américaine spécialisée dans les questions religieuses, a ainsi estimé “ridicule de penser qu’elle [Sœur Brambilla, ndlr] ait besoin d’aide pour diriger un dicastère du Vatican”.
Qui peut gouverner dans l’Église?
Pour Mgr Valdrini, une telle analyse est erronée. Il estime en effet qu’en nommant pro-préfet le cardinal Fernandez Artime, le pape François lui confie la tâche de signer formellement certains actes de gouvernance aux côtés de Sœur Brambilla. L’objectif est de s’assurer de leur validité dans le cas où il serait nécessaire que le signataire soit un évêque.
«La question centrale derrière cette nomination n’est pas tant que Sœur Brambilla soit une femme que le fait qu’elle soit, du point de vue canonique, une laïque», insiste le canoniste. Depuis Vatican II, le droit canonique (canon 129§1) considère que seuls «ceux qui ont reçu l’ordre sacré» – ainsi les évêques – ont le «pouvoir de gouvernement» – aussi appelé «pouvoir de juridiction». Mais il ajoute (canon 129§2) que «les fidèles laïcs peuvent coopérer» à l’exercice de ce pouvoir.
Le dernier mot au pape
La question de la nature de cette coopération des laïcs a été au cœur d’âpres débats au sein de l’Église. Un camp, représenté notamment par le cardinal Marc Ouellet, ancien préfet du dicastère pour les Évêques, défend le fait que toute mission de gouvernement – notamment la direction d’un dicastère – doit être attachée à l’ordination épiscopale et qu’il est donc impossible pour un laïc de devenir préfet. Un autre camp, représenté entre autres par le cardinal Gianfranco Ghirlanda, principal rédacteur de la constitution apostolique Praedicate Evangelium, estime au contraire que c’est l’autorité du pape qui prime, ce dernier pouvant confier à quiconque une «mission canonique» qui légitime l’exercice du pouvoir.
"Le tandem Brambilla-Artime permet de résoudre d’éventuels problèmes sur le plan canonique"
Si Praedicate Evangelium semble donner raison au second camp, la nomination d’un évêque comme pro-préfet permet au pape François «de ne pas trancher définitivement», estiment plusieurs sources vaticanes. «Sœur Brambilla va pouvoir diriger son dicastère avec le soutien du cardinal Artime qui pourra signer certains actes de gouvernement qui nécessitent le sacrement de l’ordre», estime l’une d’entre elles.
Tandem
Contrairement au dicastère pour la Communication, dirigé depuis 2018 par le laïc Paolo Ruffini, le dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés apostoliques de vie apostolique implique parfois un rapport d’autorité direct vis-à-vis d’évêques. Par exemple, les instituts religieux de droit diocésain, depuis un rescrit de 2016, ne peuvent plus être approuvés par un évêque sans l’aval du dicastère romain. Un autre cas limite est celui de la réduction à l’état laïc d’un prêtre religieux.
«Ce tandem permet de résoudre d’éventuels problèmes sur le plan canonique», souligne Mgr Valdrini. Il explique qu’il faudra être attentif à la façon dont les actes produits par le dicastère seront signés à l’avenir.
Un nouveau style de gouvernance?
Le canoniste note qu’on peut aussi voir dans cette décision du pape «un changement de style dans le rapport au gouvernement, avec la promotion d’une vision plus synodale». Le pontife viendrait dès lors dépasser la polarisation issue du débat sur l’origine du pouvoir de gouvernement en proposant une vision plus «coopérative».
«Le bon fonctionnement de cette coopération dépendra de la bonne entente du binôme», tempère une source romaine qui insiste sur l’importance du statut de cardinal au Vatican, notamment sur le plan protocolaire. Ce nouveau mode de gouvernance semble en tout cas sensible: après l’annonce de leur nomination, Sœur Brambilla et le cardinal Artime n’ont pas accepté pour l’heure de s’exprimer dans les médias du Vatican, comme c’est habituellement le cas. (cath.ch/imedia/cd/rz)