"L’Eglise catholique d’Ukraine n’existe plus"
Moscou/Paris, 25juillet(APIC/CIP) Le métropolite orthodoxe russe
Philarète de Kiev et de Galicie, exarque de l’Ukraine, n’a pas vu d’un bon
oeil l’article publié le 11 juin dernier par l’hebdomadaire indépendant
"Les Nouvelles de Moscou", rapportant - photo à l’appui - une manifestation
de catholiques ukrainiens en plein centre de Moscou pour exiger "l’arrêt
des répressions" contre leur Eglise. "Les Nouvelles de Moscou" publient,
dans leur édition du 26 juillet, la lettre que le métropolite Philarète a
tenu à envoyer au rédacteur de chef de l’hebdomadaire, Igor Yaklovev, pour
dénoncer "l’erreur" commise par la publication. Le point de vue officiel de
l’Eglise orthodoxe russe n’a pas varié : "L’Eglise catholique d’Ukraine
(dite uniate) n’existe plus depuis plus de quarante ans déjà" et "les
catholiques d’Ukraine qui restent ne subissent aucune répression", déclare
le métropolite Philarète.
S’il n’y a pas de répression, pourquoi des catholiques ukrainiens manifestaient-ils au printemps dernier rue Gorki à Moscou ? "Nous estimons que
notre Eglise doit être réhabilitée en tant que victime de la terreur stalinienne", expliquait leur porte-parole. Les catholiques ukrainiens ont
d’ailleurs recueilli depuis l’an dernier plus de 35.000 signatures au bas
d’une pétition adressée au Présidium du Soviet Suprême de l’URSS et exigeant un statut légal pour l’Eglise catholique d’Ukraine. Mais les autorités soviétiques de l’Ukraine, selon "Les Nouvelles de Moscou", ont pris cela de façon originale : les offices des catholiques ukrainiens sont désormais considérés comme des "réunions et meetings non autorisés". Les prêtres
et les fidèles qui y prennent part risquent des amendes et même des arrestations, dénonçaient les manifestants rassemblés à Moscou, où ils
avaient entamé une grève de la faim en signe de protestation.
"Agression" et "sacrilège"
L’Eglise catholique d’Ukraine ? Elle a procédé d’elle-même à sa dissolution en mars 1946 lors du Concile de Lvov, "où les évêques, les prêtres et
les représentants des laïcs annoncèrent l’annulation de l’Union imposée aux
croyants en 1596 à Brest", réagit le métropolite Philarète dans sa lettre
adressée au rédacteur en chef de l’hebdomadaire. Et le responsable orthodoxe russe d’épouser la version soviétique officielle : "Cette décision du
Concile de Lvov fut soutenue par la grande majorité des catholiques
d’Ukraine et la quasi-totalité des paroisses de cette région rejoignirent
l’Eglise orthodoxe russe fondée il y a mille ans parmi les Slaves orientaux
de la Russie kiévienne".
Qu’est-ce qui expliquerait, dès lors, l’auto-dissolution de l’Eglise
catholique ukrainienne ? "Certes, non la terreur stalinienne (...) mais le
fait que l’Eglise uniate créée artificiellement (...) avait perdu sa raison
d’être". Pour le métropolite Philarète, l’Union de Brest, conclue sur une
idée du Vatican, était "contre nature". D’ailleurs, la hiérarchie de
l’Eglise catholique d’Ukraine, insinue-t-il, s’est compromise par sa
"collaboration avec le régime d’occupation fasciste" durant la seconde
guerre mondiale".
Si donc aujourd’hui des catholiques ukrainiens réclament un "statut légal" pour "leur organisation", c’est qu’ils agissent à l’instigation de
"centres uniates et nationalistes étrangers" et visent à couper de l’Eglise
orthodoxe russe "des millions de croyants". "Selon nous, cette action manifeste non la lutte pour la liberté religieuse, mais une agression religieuse", commente le métropolite orthodoxe russe. Et prier pour la cause catholique ukrainienne dans les rues de Moscou, c’est "transformer le saint contact de l’homme avec Dieu en un instrument de lutte politique", donc commettre "un sacrilège".
Aux yeux du métropolite orthodoxe de Kiev, l’objectif principal des
catholiques ukrainiens aujourd’hui n’est autre que de "profiter de la démocratisation" en URSS pour "créer une Eglise nationale opposée à l’Eglise
orthodoxe". Ainsi s’expliquent leurs rassemblements où ils font "la propagande des idées nationalistes, de la haine et de l’animosité à l’égard des
croyants d’autres religions, ce qui interdit par la Constitution de
l’URSS". Le métropolite Philarète accuse même les catholiques ukrainiens
d’empêcher les fidèles "de fréquenter les églises orthodoxes" ou encore
d’avoir interrompu un office dans la cathédrale de Saint Jura à Lvov.
Pour conclure, le métropolite Philarète tient à dire que "les
catholiques d’Ukraine ne subissent aucune répression. Ils sont libres de
professer leurs croyances, de considérer le pape comme leur pasteur et de
prier dans les églises catholiques sur le territoire de l’Ukraine,
notamment dans les régions occidentales. Personne ne les empêche de
fréquenter les églises orthodoxes où les offices, selon le voeu des
paroissiens, se font en ukrainien aussi, ni de se conformer aux rites
orthodoxes".
Un autre point de vue
Refusant d’avaliser purement et simplement le point de vue officiel
russe, "Les Nouvelles de Moscou" publient, à la suite de la lettre du
métropolite Philarète, le commentaire d’un chercheur, Serguei Filatov, qui
s’interroge sur "le fond du problème" , non sans avoir rappelé que
l’académicien Andrei Sakharov lui-même exigé du Congrès des députés du
peuple d’URSS, que l’Eglise catholique d’Ukraine retrouve une existence
légale.
Serguei Filatov ne nie pas que divers croyants, orthodoxes, musulmans,
baptistes ... ont été victimes de répressions et de persécutions en Union
soviétique. Mais, dit-il, on fait davantage "la vérité" sur ces persécutions-la que sur le sort réservé aux catholiques ukrainiens. N’a-t-on pas
répété durant des années en URSS que la diminution du nombre des croyants
résultait du "dépérissement de la religion" ?
En fait, relève Serguei Filatov, l’histoire montre que beaucoup de
fidèles catholiques ukrainiens "n’ont pas accepté l’unification avec
l’Eglise orthodoxe russe, préférant arrestation, déportation et camps". La
décision prise par le Concile de Lvov en 1946 de dissoudre l’Union de
Brest, autrement dit l’Eglise catholique ukrainienne, résulte donc de la
volonté de quelques dirigeants, agissant à l’instigation "de Staline et de
ses suppôts" mais "non de toute l’Eglise uniate".
Les spécialistes occidentaux estiment que ces catholiques uniates représentent actuellement de 2,5 à 4 millions de fidèles et que leur Eglise
compte cinq évêques, des centaines de prêtres et deux ordres monastiques.
Les tentatives de répression qui se poursuivent à leur encontre, explique
Serguei Filatov, "sont grosses de l’exacerbation de la tension sociale, de
conflits interethniques, de complications dans les relations de l’URSS avec
d’autres pays". Or, "la vie a montré que c’était une erreur" d’espérer "que
les uniates reviendraient au sein de l’orthodoxie". L’attitude des catholiques ukrainiens à l’égard de la cathédrale de Saint Jura peut aussi se comprendre. Jadis cathédrale principale de l’Eglise catholique d’Ukraine, cet
édifice transféré à l’Eglise orthodoxe russe comme bien d’autres, ne peut
être pour les catholiques, tant qu’il n’est pas restitué, le symbole de
leur "humiliation".
Et Serguei Filatov de conclure à son tour : "Comme l’Eglise catholique a
du mal aujourd’hui de justifier son acte contre Galilée, l’Eglise orthodoxe
aura peine elle aussi à expliquer pourquoi elle a mis tant d’insistance à
appuyer les répressions staliniennes à l’égard des uniates".
(apic/nm/cip/bd)