Université de Fribourg: Les Juifs en Pologne hier et aujourd’hui (260293)
Le carmel devrait être transféré cette année
Fribourg, 26février(APIC) Pierre d’achoppement dans les relations judéochrétiennes, le carmel d’Auschwitz devrait être transféré dans le courant
de l’année, mais la date reste secrète pour ne pas provoquer de nouvelles
tensions. La discussion sur le "carmel de la discorde" et sur la signification pour les Juifs et les Polonais de cette "usine de la mort" que fut
Auschwitz a conclu jeudi soir le Colloque "Les Juifs en Pologne hier et aujourd’hui" qui s’est tenu du 23 au 25 février à l’Université de Fribourg.
Le musée d’Auschwitz dans l’enceinte du camp de la mort - symbole pour
les Juifs de l’holocauste et pour les Polonais de leurs souffrances sous la
botte nazie - était devenu au fil des ans un endroit que des touristes visitaient comme un musée des horreurs. Si on y montrait les techniques de
torture et d’extermination, on n’y voyait pas bien le côté humain, la lutte
pour la dignité, la vie spirituelle, la résistance... Et surtout, il occultait sciemment le fait que les Juifs avaient fourni le 90% des victimes.
"Il y manquait surtout le sens, la réflexion pour qu’il n’y ait plus jamais d’Auschwitz", note Stefan Wilkanowicz, rédacteur en chef de la revue
"Znak", à Cracovie. Le musée, en fait, avait une influence négative sur la
jeunesse. Avant l’arrivée au pouvoir du gouvernement Mazowiecki en 1989, il
fut difficile d’y changer quelque chose, régime communiste oblige! Il y a
plus de 20 ans que le KIK, le Club des intellectuels catholiques, songeait
à réaliser un Centre de réflexion sur l’origine du phénomème d’Auschwitz.
Le conflit du carmel a relancé l’idée d’un Centre de recherche, d’information, de dialogue et de prière. Ce Centre, qui fonctionne depuis un an,
est également destiné à la population locale, aux jeunes d’Oswiecim, la
ville qui porte le lourd héritage du camp. Il est nécessaire d’apprendre
aux Polonais d’aujourd’hui ce qui s’est passé avec la "shoa", l’extermination des Juifs, car la présence juive a été anéantie et la mémoire de cette
coexistence millénaire gommée.
La présence de carmélites dans l’ancien théâtre, à l’extérieur du camp,
a suscité la controverse. Stanislaw Krajewski, co-président du Conseil des
Chrétiens et Juifs polonais et membre du Conseil pour les relations polonojuives auprès du Président Walesa, salue l’éloignement des religieuses. Ce
transfert "leur permettra de réaliser leurs nobles intentions de chasser
par la prière l’ombre funeste de ces lieux".
Crainte de la christianisation et de la déjudaïsation des victimes
Mais, plus que la présence du couvent - il n’avait lui-même pas protesté
contre son emplacement - S. Krajewski craint par-dessus tout la christianisation et la déjudaïsation des victimes. La déjudaïsation, c’est passer
sous silence le fait que les gens ont été exterminés en tant que juifs.
Cette falsification est due aux communistes, pas à l’Eglise.
Le responsable juif voit la christianisation du camp comme une menace:
"Elle constitue un défi difficile justement parce que ce n’est pas le fait
d’une mauvaise volonté de l’Eglise, comme le voient certains Juifs, mais le
fait d’une autre manière de commémorer la mémoire; mettre une croix et des
figures de saints, c’est un réflexe naturel pour les chrétiens, certainement pour les catholiques polonais". Ce réflexe, qu’il respecte, S. Krajewski ne peut l’accepter à Auschwitz: "Mettre une croix dans cet endroit
constitue selon moi le signe d’un caractère expansionniste de l’Eglise".
Mais un défi plus difficile est de surmonter l’anonymat des victimes,
cette masse sans visage. L’Eglise catholique a relevé ce défi à sa manière,
sans mauvaise volonté: elle a béatifié le Père Kolbe et la carmélite Edith
Stein. S’il ne remet pas en question le droit de l’Eglise de le faire, S.
Krajewski constate que ces deux personnes font figure de représentants des
victimes d’Auschwitz, alors qu’elles ne sont pas juives. "Un prêtre et une
juive baptisée ont prêté leur visage à des victimes d’une identité très
éloignée; c’est très choquant même si le nom de l’un des élus n’évoquait
des publications antisémites et l’autre le rejet du judaïsme".
Mgr Stanislaw Gadecki, évêque auxiliaire de Gniezno et vice-président du
Comité épiscopal polonais pour les relations avec le judaïsme, a souligné
que l’intention des carmélites était de prier dans ce lieu de désolation
comme on a coutume de le faire en Pologne et pas de s’approprier les morts.
Le lieu a été attribué par les autorités communistes, sans avertir
l’Eglise qu’elles avaient contracté des obligations envers l’UNESCO concernant le musée. Personne en Pologne ne se rendait alors compte de ce que cela représentait dans la mémoire juive. Au plus haut niveau, on a pris conscience de la nécessité de transférer le carmel. La décision a été prise par
les autorités romaines concernées, en plein accord avec le supérieur des
carmes et avec le concours du cardinal Glemp, primat de Pologne. Il y a des
difficultés à le réaliser concrètement, notamment au niveau psychologique.
La population locale et de nombreux catholiques en Pologne ne comprennent
pas cette décision, car, durant quatre décennies de communisme, il a fallu
lutter pour maintenir les symboles religieux. La date du déménagement est
gardée secrète pour éviter des manifestations incontrôlables qui risquent
d’être exploités par certains groupes extrémistes de l’étranger ou de la
droite nationaliste et de susciter des réactions antisémites. (apic/be)