La Commission pontificale "Justice et Paix" demande un
changement d’attitude de certains secteurs de la société
Rome, 1erfévrier(APIC/CIP) "Une habitation est beaucoup plus qu’un simple
toit. Là ou l’homme crée et vit sa vie, il y construit aussi, de quelque
manière, son identité la plus profonde et ses relations avec les autres" :
c’est ce que souligne Jean Paul II dans une lettre adressée au cardinal
Roger Etchegaray, président de la Commission pontificale "Justice et Paix",
à l’occasion de la publication mardi par cet organisme d’un document
intitulé "Qu’as-tu fait de ton frère sans abri - l’Eglise et le problème de
l’habitat".
La lettre du pape introduit ce document, publié par le dicastère romain
à l’occasion de l’Année internationale du logement pour les sans-abri,
voulue par les Nations-Unies pour 1987.
Le document de "Justice et Paix" a été rédigé sur base de données
fournies par les Conférences épiscopales et les Eglises locales d’une
soixantaine de pays - dont la Suisse -, tant du point de vue quantitatif
que qualitatif. Le constat est tragique : "on pourrait dresser un catalogue
étoffé des catégories de personnes qui n’ont jamais eu un logement ou qui,
si elles l’ont eu quelquefois, l’ont perdu. Les uns et les autres n’ont
aujourd’hui aucune possibilité d’en avoir un. Il y a maintenant dans le
monde des foules de gens qui naissent, vivent et meurent à ciel ouvert. Il
y a aussi des réfugiés, des déplacés par la guerre ou les calamités
naturelles. Et il en existe beaucoup d’autres, victimes de l’injustice et
de l’avarice."
Les chiffres sont éloquents : "mille millions de personnes, c’est-à-dire
un cinquième du genre humain, n’ont pas un logement digne. Cent millions
manquent littéralement de toit... En 1986, plus de 600 millions de personnes - 45 o/o de la population mondiale urbaine - résidait dans les ceintures de misère des grandes villes, dans des bidonvilles ou dans des quartiers délabrés."
Un "douloureux signe des temps"
Après avoir envisagé l’aspect qualitatif du problème (les conditions de
vie infrahumaines dues à cette situation), "Justice et Paix", dans un deuxième chapitre intitulé "un douloureux signe des temps", souligne que la
situation des sans-abri n’est pas un phénomène isolé, mais la conséquence
d’une "crise structurelle" liée aux facteurs socio-économiques qui ont créé
les écarts et les inégalités actuels : bas salaires, chômage, crise de la
famille, marginalisation sociale, industrialisation trop rapide, exode rural et urbanisation. Sur ce dernier point, le document souligne qu’en 1950,
29 o/o de la population mondiale habitait en zone urbaine. En 1980, ce
chiffre a atteint 40 o/o et l’on prévoit que, peu avant l’an 2000, pour la
première fois dans l’histoire, plus de la moitié de la population mondiale
vivra dans les villes.
A côté de ces causes de la crise du logement, le document en évoque une
autre "qu’on ne peut passer sous silence" : le facteur politique : "la plupart des Etats ont, ou se proposent d’avoir, une politique de l’habitat.
Personne n’ignore la complexité de cette politique dans le monde d’aujourd’hui. Mais on peut se demander si, dans ce domaine, les décisions des
gouvernements ont toujours respecté les véritables priorités ou bien si la
grave situation actuelle n’est pas aussi la conséquence d’un énorme retard
assez difficile à combler malgré des efforts méritoires." Pour "Justice et
Paix", une juste politique de l’habitat "devrait nécessairement impliquer
la participation non seulement de l’Etat, mais aussi celle du secteur privé
., elle devrait, en plus, encourager les projets d’entraide mutuelle
("self-help"), de collaboration au sein de la communauté elle-même". Le document mentionne aussi brièvement les problèmes spécifiques des réfugiés,
des nomades et des populations itinérantes.
Un bien social primaire
Dans un troisième chapitre consacré à une "évaluation éthique et
chrétienne", "Justice et Paix", à la lumière de documents internationaux
importants qui se réfèrent au "droit au logement", souligne que le manque
de logement peut donc être considéré comme une "déficience juridique" et,
pour celui qui en est victime, comme "une injustice".
"Justice et Paix" rappelle ici l’enseignement de l’Eglise sur la destination universelle des biens : "la propriété à une fonction sociale propre,
subordonnée au droit de l’usage commun... le logement constitue un bien social primaire et ne peut pas être considéré simplement comme une affaire de
’marché’ ". Le document dénonce ici le fait que dans certaines grandes villes le nombre de logements inoccupés suffirait à accueillir la plupart des
sans-abri, ainsi que la spéculation immobilière sous ses diverses formes.
Sont dénoncés de même les logements abusifs sur des propriétés publiques ou
privées, la vétusté de certains logements et les expulsions judiciaires.
Pour "Justice et Paix", "le droit à avoir un abri implique aussi la notion
de sécurité".
Des réponses concrètes
Un quatrième et dernier chapitre est consacré au témoignage de l’Eglise
et à son action. Jean Paul II y fait allusion dans la lettre au cardinal
qui ouvre le document, reconnaissant que si les efforts des communautés
ecclésiales sont encourageants, "incontestablement (leurs résultats) ne
représentent que bien peu face à l’immensité des besoins de millions de
personnes".
Dans sa conclusion, "Justice et Paix" parle d’un défi "d’humanité" posé
à chaque nation et à l’ensemble de la communauté des nations. "Les pauvres
et les marginalisés attendent des réponses concrètes, affirme le document,
à commencer par le changement d’attitude de certains secteurs de la société, indifférents, pour ne pas dire hostiles. Ils attendent avec urgence
une politique sociale audacieuse, exprimée dans des programmes concrets
d’habitations à loyers modérés et à des conditions de paiement favorables,
accompagnée d’un accès facile aux moyens techniques et légaux nécessaires.
Ils espèrent s’intégrer normalement dans la société et voir tous leurs
droits reconnus. Ils espèrent aussi une transformation économique, politique et sociale, puisque le problème des sans-abri, comme la crise du logement, ne sont que la conséquence d’une cause plus profonde à laquelle il
est nécessaire de porter remède." (apic/bo/be)