Fribourg, 17avril(APIC) Au lendemain des bouleversements qui ont secoué
l’Est de l’Europe, la visite-éclair du pape en Tchécoslovaquie, les 21 et
22 avril, est hautement symbolique. Il s’agit de son 46e voyage hors d’Italie, le premier dans un pays du Pacte de Varsovie, si l’on excepte la Pologne, sa patrie, qu’il a déjà visitée à trois reprises. Pour le premier pape slave de l’histoire, qui a fait des saints Cyrille et Méthode les co-patrons de l’Europe avec saint Benoît, cette visite prend un relief particulier.
Une visite ardemment souhaitée
Pour l’Eglise de Tchécoslovaquie qui, il y a quelques mois encore, vivait
dans la clandestinité, après quarante années d’une répression impitoyable,
cette visite du Saint-Père a une grande portée symbolique. Et combien significative pour les nouveaux leaders tchécoslovaques, hier encore victimes
de cette répression: Vaclav Havel, dont le premier discours en tant que
président de la République contiendra un pressant appel au pape à visiter
son pays, A. Dubcek, l’ancien dirigeant du "Printemps de Prague" en 1968,
élu président du parlement le 28 décembre dernier, le pasteur Josef Hromadka, vice-premier ministre et nouveau responsable du Bureau des Affaires religieuses, l’avocat Jan Carnogurski, arrêté en août 1989 encore et appelé
en février dernier à la tête de l’Union Sociale Chrétienne Slovaque, après
avoir été nommé vice-président de la République...
Une visite réconfortante pour le cardinal Frantisek Tomasek, 90 ans,
lutteur infatigable, serviteur de son peuple autant que de l’Eglise. Une
visite émouvante pour les évêques nommés récemment, dont la plupart ont
connu la prison et subsisté, qui comme laveur de vitres, qui comme chauffeur de taxi ou magasinier. Une visite désirée par les milliers de prêtres,
de religieux, de religieuses et de laïcs qui ont eu tant à souffrir de cette longue période de persécution.
Pour l’Eglise toute entière enfin, cette visite est un moment de
joie.
Ayant participé à la conquête de la liberté retrouvée, les nouveaux gouvernants n’ont pas hésité à l’associer aux festivités du renouveau politique
en Tchécoslovaquie. Dans le même enthousiasme, lors de l’élection de V. Havel à la présidence, l’année même où le régime communiste l’avait envoyé en
prison, l’Eglise est venue le saluer, sous la houlette du vieux cardinal,
avant le "Te Deum" solennel dans la cathédrale Saint-Guy de Prague.
Au coeur de l’Europe
La Tchécoslovaquie fait partie du monde slave,l’un des trois rameaux de
l’Europe et le plus peuplé. Ses voisins: la RDA et la Pologne (la frontière
la plus longue) au nord, l’URSS à l’est ( une pointe étroite de 87 km seulement), la Hongrie et l’Autriche au sud, la RFA à l’ouest (Bavière). Une
position centrale en Europe, qui explique que les Tchécoslovaques refusent
qu’on les assimile à l’Europe de l’Est. Ses cousins slaves: la Bulgarie, la
Pologne, l’URSS (les Républiques de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine) et
la Yougoslavie.
Le nom composé de "Tchécoslovaquie" désigne deux grands ensembles formés
de trois régions: d’une part la Bohème (Tchéchy en slave) et la Moravie
(après la destruction de l’empire de Grande Moravie, celle-ci sera rattachée à la Bohème en 1029), d’autre part la Slovaquie, qui sera annexée par
la Hongrie et vivra coupée de ses voisins slaves jusqu’en 1918, quand,
après la défaite austro-hongroise de la première guerre mondiale, le réveil
national aboutira à l’indépendance tchécoslovaque. Depuis 1918, la Tchécoslovaquie est un Etat fédératif composé des Républiques Tchèque et Slovaque.
La superficie totale comprend 127.877 km2, où vivent 15,5 millions d’habitants: 9,7 millions de Tchèques et 4,7 millions de Slovaques, ainsi que
des minorités nationales (Hongrois, Polonais, Allemands, Ukrainiens et autres y vivent, égales en droit).
Le régime qui vient d’être balayé s’est installé, avec une assise populaire considérable, au lendemain de la seconde guerre mondiale, qui voit
Hitler envahir (1939) et exploiter durement la Bohème et la Moravie. Un
nouveau gouvernement se constitue à Moscou en 1945, qui se compose surtout
de communistes. Un gouvernement de coalition se met en place suite aux
élections de 1946, auxquelles le Parti Communiste obtient 38% des voix. Il
est dirigé par M. Gottwald, communiste. Puis survient en 1948, le "coup de
Prague", quand Gottwald forme d’autorité un gouvernement communiste majoritaire. Suit, en mai de la même année, après de nouvelles élections, la proclamation de la République populaire tchécoslovaque. Ce régime, déjà secoué
par le "Printemps de Prague", a pris fin en décembre dernier.
Sur les traces de Cyrille et Méthode
La naissance de la nation tchèque est liée au début de la christianisation des tribus slaves qui occupaient le territoire de la Tchécoslovaquie
actuelle. La première évangélisation est l’oeuvre de missionnaires francs
(germaniques), au IXe siècle, avant que le prince Ratislav, à la tête du
royaume de Moravie, ne fasse appel à Byzance pour que lui soient envoyés
des missionnaires grecs parlant slave. C’est le cas de Cyrille et Méthode,
deux frères originaires de Thessalonique où la langue slave est parlée).
Alors que les efforts des missionnaires germaniques se heurtent à la barrière linguistique, l’action de Cyrille et Méthode, arrivés en Moravie en
863, est profonde: tout en respectant les usages déjà établis, ils introduisent la langue slave dans la liturgie. Ils traduisent aussi la Bible, et
c’est à eux que sont dus les premiers livres écrits en slave. Ils créent
pour cela l’alphabet dit "cyrillique" ( qui est resté celui des Slaves, et
des Russes en particulier).
Ces innovations ne plaisent guère au clergé franc, qui les dénonce à Rome où les deux frères vont défendre leur cause. Le pape approuve leurs initiatives et les disculpe totalement. Mieux: le pape bénit leurs livres
slaves et les dépose sur l’autel de la basilique de Ste-Marie-Majeure, où
Cyrille célèbre la messe selon le rite slave. Agé de 42 ans, il meurt durant son séjour et il est enterré dans la basilique Saint-Clément. Resté
seul, Méthode est ordonné évêque par le pape avant de regagner la Moravie
comme archevêque de Sirmium, (Mitrovitza, en Yougoslavie) et légat du pape
chez les Slaves. Emprisonné à son retour, il n’est libéré que grâce à l’intervention du pape Jean VII. A sa mort,, en 885, les évêques francs s’imposent à nouveau. Sur production de faux, un de ses suffragants obtient de
Rome la suppression de la liturgie slavonne. L’archevêché créé par le pape
pour Methode sera supprimé.
L’invasion hongroise va d’ailleurs désorganiser le royaume de GrandeMoravie et la mission byzantine. Une invasion dramatique, puisqu’elle va
séparer définitivement les Slaves occidentaux (Tchèques, Slovaques et Polonais) de leurs frères du sud (Croates, Slovènes, Bulgares, Macédoniens). Si
le démantèlement propulse des disciples en Grèce, en Bulgarie, en Dalmatie,
mais aussi en Bohème, la perte de l’archevêché de Méthode est un coup dur.
Il faut attendre 973 avant la création d’un simple évêché à Prague. Son second évêque, saint Aldabert (983-997), un Slave authentique, soutient la
liturgie slave et exerce une influence au-delà des frontières de son pays
natal: en Hongrie, où il affermit la foi de saint Etienne, en Prusse orientale où il meurt martyr, en Pologne, puisqu’il repose à Gniezno, où sa tombe devient la pierre angulaire du premier archevêché polonais et, en un
sens, de la Pologne indépendante.
Elimination du christianisme slavon et germanisation
Le christianisme slavon subsistera péniblement (avec les livres "latins") jusqu’à la fin du XIe siècle avant d’être éliminé, malgré les demandes des rois et des princes tchèques, au moment de la séparation définitive
de l’Eglise latine et de l’Orient chrétien. Ce christianisme né en Moravie
ne subsiste plus aujourd’hui que chez les Slaves séparés de Rome depuis le
grand schisme (1054), à l’exception des Croates de Dalmatie, qui ont obtenu
cette permission de Rome au XIIe siècle. Par contre, les livres slaves ont
connu un meilleur sort dans les Balkans. Et ce sont les livres bulgares des
disciples de Cyrille et Méthode qui ont été, au Xe siècle, les instruments
de l’évangélisation de la Russie. C’est leur langue, légèrement russifiée,
qui reste utilisée aujourd’hui dans la liturgie orthodoxe des pays slaves.
En proclamant Cyrille et Méthode patrons de l’Europe, Jean Paul II a incontestablement voulu, en vue du rétablissement du dialogue avec l’Est, rendre
justice à une oeuvre encouragée par un pape (ce que certains historiens
passent sous silence), rétablir une vérité historique et rappeler à l’Eglise l’importance de leur héritage: