construire une Europe ouverte et fraternelle
Témoignage de frère Pierre-Yves Emery sur l’ouverture de Taizé à l’Est
Lausanne, 29janvier(APIC) "Nous ne voulons pas essayer de ressusciter une
chrétienté basée sur un passé idéalisé, même si nous n’avons rien contre le
’rêve de Compostelle’", a affirmé lundi 28 janvier à Lausanne le frère
Pierre-Yves Emery, de la communauté oecuménique de Taizé. Invité par la
section romande de l’Association des Journalistes Catholiques Suisses
(AJCS), le frère de Taizé a témoigné de l’apport de Taizé à l’ouverture de
l’Europe, et évoqué les étapes de "l’Ostpolitik" de la communauté, fondée
il y a 50 ans par le Suisse frère Roger.
La conviction que "l’Europe ne s’arrête pas au rideau de fer" habite
Taizé dès le début, précise frère Pierre-Yves. La dimension est-européenne,
dit-il, est symbolisée par frère Christophe, officier allemand interné comme prisonnier de guerre en Russie. Malgré et peut-être à cause de ses années de captivité en Union soviétique, il y est resté attaché spirituellement : "C’est lui qui a tourné le prieur et la communauté vers l’Est".
Depuis les années soixante, les contacts avec les pays de l’Est sont
permanents et les listes d’adresses, notamment en Tchécoslovaquie, étaient
impressionnantes. Des frères et des jeunes permanents de la communauté allaient visiter ces chrétiens, dont certains vivaient clandestinement une
vocation religieuse, mais ils séjournaient par exemple dans des campings
pour ne pas les mettre en danger. Un frère allemand s’est même rendu en
Union soviétique incognito, à titre d’apiculteur, avec un passeport français, dans le cadre de voyages France-URSS.
Des policiers en civil parmi les jeunes
Les rencontres de jeunes en Europe de l’Est, étapes d’un "Pèlerinage de
confiance sur la terre", se développent depuis une quinzaine d’années, bien
avant la chute du mur de Berlin : Allemagne de l’Est, Pologne, Yougoslavie,
Hongrie... "Ce n’a pas toujours été facile, lance frère Pierre-Yves, quand
par exemple de jeunes Tchécoslovaques étaient flanqués de policiers en civil qu’il fallait repérer et isoler!" A l’époque, ces rencontres n’étaient
pas vraiment internationales, mais de jeunes Européens de l’Ouest y participaient tout de même de plus en plus nombreux : "C’était dès le début le
refus de considérer que l’Europe était définitivement coupée".
La grande rencontre de Prague - qui a rassemblé du 28 décembre 1990 au 2
janvier 1991 quelque 80’000 jeunes de diverses confessions, dont 300 Suisses romands - est le fruit de ces contacts permaments. Cette impressionnant
rassemblement a d’ailleurs été organisé "à la demande expresse" du cardinal
Frantisek Tomasek, archevêque de Prague, impressionné par la rencontre de
l’année précédente à Wroclaw, en Pologne. Le succès de Prague a d’ailleurs
été largement facilité par l’engagement sur place de familles catholiques
et protestantes en lien avec Taizé du temps de la persécution : "De ces milieux chrétiens qui ont résisté au marxisme ont surgi de nombreux
responsables politiques qui sont maintenant au pouvoir".
Un esprit et non des méthodes
"C’est un esprit et non des méthodes d’évangélisation que veut transmettre la communauté de Taizé", souligne frère Pierre-Yves. Taizé veut encourager les jeunes à développer la solidarité au niveau local et les aider à
approfondir leur vie intérieure: deux engagements qui sont toujours allés
de pair dans la spiritualité de la communauté depuis les débuts. Le but des
rencontres annuelles est de redonner confiance aux jeunes afin qu’ils puissent, à partir de ce qu’ils sont, faire des projets pour ranimer la vie locale, également dans les paroisses, ne pas fuir leurs responsabilités.
Il faut "inventer de nouveaux projets politiques", mais la communauté se
garde bien de donner des consignes concrètes, "pour ne pas devenir un mouvement, une tendance". Taizé entend cependant réagir contre la démobilisation, le découragement qui gagne la jeunesse, une réalité qui touche également de plein fouet la jeunesse des pays anciennement communistes. Qu’elle
est loin l’époque des années 68/70, quand Taizé devait se défendre d’une
trop grande politisation du discours et de la tentation de quelques prêtres, religieux ou religieuses - et même quelques novices de la communauté
- de "faire la révolution et de tout foutre par terre" !
Favoriser la rencontre
Pour Taizé, l’Europe n’est pas un but en soi : "L’Europe n’a de sens que
si elle est ouverte aux autres continents". Il faut construire une Europe
fraternelle dans un esprit d’ouverture, poursuit-il, mais il ne s’agit pas
de retrouver ses racines chrétiennes, comme tentent de le faire ceux qui
partagent le "rêve de Compostelle" : "Nous n’entendons pas rassembler les
chrétiens d’Europe et laisser de côté les non-chrétiens". "Aucune idéologie
ne sous-tend les rencontres annuelles", tient encore à préciser le pasteur
d’origine vaudoise : il s’agit simplement de favoriser la rencontre.
La communauté oecuménique de Taizé a été fondée en 1940 par le Suisse
Roger Schutz. Elle compte actuellement 90 frères catholiques, réformés, luthériens et anglicans répartis en petites fraternités dans les endroits les
plus pauvres du globe. Entré dans la communauté en 1953 - 17e frère de Taizé, - le pasteur réformé qu’est frère Pierre-Yves est professeur de théologie et prêche des retraites dans divers monastères, notamment en Suisse romande. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de spiritualité et est considéré aujourd’hui comme l’un des grands traducteurs de saint Bernard de
Clairvaux. (apic/be/cor)