Neuchâtel, 12octobre(APIC/CIP) Des questions se posent - ou se murmurent
- dans les milieux protestants quant à l’évolution actuelle de la Communauté oecuménique de Taizé, fondée par Roger Schutz. Leurs préoccupations,
questions et inquiétudes sont exprimées dans un dossier publié par la "Vie
protestante neuchâteloise"(VPN), dans son édition datée du 30 septembre.
"Taizé: l’été d’un petit printemps", titre l’article écrit de la plume
de Gabriel de Montmollin, qui évoque son passage à Taizé, en début août. Il
y a trouvé une grande foule - 5.000 personnes - attirée "grâce à une recette éprouvée dont les fondements sont toujours les mêmes: un oecuménisme
pratiqué, une foi davantage vécue que formulée, une invite au dépouillement
et une atmosphère résolument douce". Encore faut-il que les visiteurs, que
Taizé veut aider à aller aux sources de la foi, appronfondissant leur lien
avec le Christ, retournent apporter chez eux ce qu’ils ont expérimenté lors
de leur séjour. "On craint beaucoup à Taizé, écrit l’auteur de l’article,
que la communauté devienne une Eglise, qu’elle rassemble des mécontents
pressés de venir se réfugier sous l’étendard de ce ’petit printemps’, comme
Jean XXIII aimait à appeler Taizé".
En fait, la dimension de Taizé est monastique, rappelle la VPN, et les
frères ont le devoir de le redire aux visiteurs. A l’heure actuelle, la
communauté, fondée en 1949, compte 86 frères, 61 à Taizé et 25 à l’étranger. Les visiteurs sont des dizaines de milliers chaque année.
Ce que veulent vivre les frères de Taizé, c’est une parabole de réconciliation. Une parabole que l’on veut exporter, mais sans y coller le label
"Taizé", par méfiance à tout ce qui pourrait ressembler à une étiquette, a
fortiori à une doctrine. Il est tout aussi vrai que l’on veut y éviter
l’intellectualisme - la théologie n’y est pas en odeur de sainteté -; ainsi, la réponse à une question précise, d’identité ou de vocation, aura toujours l’allure d’une confession. Avec un leitmotif: "Dieu m’a aimé le premier", une affirmation répétée, scandée presque, qui marque ce message.
Cette vérité simple accroche les jeunes au coeur et les transfigure, des
jeunes moins contestataires ou frondeurs qu’il y a quinze ans, explique
Frère Emile, des jeunes qui ont soif de concret et qui désirent savoir comment témoigner leur foi sur le terrain plutôt que d’en discuter les fondements.
La Sainte Cène au rancart, "une insulte aux Eglises de la Réforne"
"Taizé n’est plus Taizé" écrit pour sa part le théologien Denis Müller,
titulaire de la chaire d’éthique à la Faculté de Théologie de Lausanne.
Pour ce dernier, ce qui fait la force de la communauté est en péril, car
les protestants y sont marginalisés.
"Passe encore que les offices quotidiens ignorent quasiment la prédication - un manque partiellement comblé par la pratique intensive de l’étude
biblique dans les groupes de rencontre", écrit Denis Müller, qui explique:
"Le problème est ailleurs. Disons-le tout net, Taizé est en train d’abandonner les Eglises de la Réforme dans leur difficile redécouverte de la
place centrale de la Sainte Cène dans le culte. La justification de la pratique eucharistique à Taizé relève d’un pragmatisme ruineux. A l’entrée de
l’église de la Réconciliation, on nous avertit: ’La communion quotidienne
n’est pas habituelle dans le protestantisme. Les protestants peuvent chaque
jour prendre la cène à l’entrée de la chapelle anglicane’. Et on ajoute à
l’intention de tous, catholiques et protestants: ’Si vous ne communiez à
l’Eucharistie, il y a encore le pain bénit’".
Cette solution en apparence ouverte et tolérante, poursuit Denis Müller,
"revient en fait à consacrer le rôle central de l’eucharistie catholique
dans la célébration régulière des offices. Libre aux protestants, certes,
d’y participer (...); mais la véritable conséquence est catastrophique: elle signifie que la tradition réformée n’a plus sa place dans l’ordre régulier de la vie liturgique à Taizé; les pasteurs de la communauté, qui sont
frères de Taizé et ministres consacrés de l’Eglise Réformée, en sont
réduits à célébrer la Sainte Cène en catimini, dans une crypte annexe et
hors de tout oecuménisme visible. Autant le dire, cette pratique est une
insulte aux Eglises de la Réforme et un manque d’amour. Elle signifie de
facto une capitulation devant l’ordre romain. De plus, elle présuppose une
conception anémique de la Sainte Cène dans le protestantisme. Bref, si la
communauté de Taizé voulait, par cette dérive funeste, donner raison à ses
détracteurs protestants, elle ne s’y prendrait pas autrement. Personnellement, comme ami de la communauté depuis 1965, je m’attriste de cette évolution et j’appelle de mes voeux une rectification loyale et courageuse. Il y
va d’un vrai oecuménisme".
Un monastère catholique romain?
De son côté, Robert Tolck, pasteur aux Ponts-de-Martel, souligne la continuité, la stabilité, la "force tranquille" de Taizé dans sa tentative de
vivre vraiment l’essentiel, à partir d’une origine on ne peut plus modeste:
un homme seul perdu dans un coin perdu, en 1940. Pour lui, l’esprit de Roger Schutz et de "sa" communauté plonge ses racines dans un riche terreau:
la vie millénaire des moines chrétiens. Après avoir évoqué diverses lignes
possibles pour mieux comprendre l’arrière-fond de Taizé - les liens qu’il
décèle entre la communauté et Bernard de Clairvaux, le pasteur Tolck pose
deux questions.
Tout d’abord, relève-t-il, il s’agit de savoir si le vécu de Taizé s’accorde-t-il avec la pensée protestante? Et de s’interroger: quelle pensée
protestante? "Plus sérieusement, poursuit-il, je vois mal en quoi des
thèmes comme la fraternité, le pardon, la simplicité, la prière, la miséricorde ou l’annonce de l’Evangile de la paix pourraient être en contradiction avec l’héritage de la Réforme.
Le pasteur Tolck se demande en conclusion si de "communauté évangélique
ou oecuménique, Taizé ne devient-il pas irrésistiblement, par sa pensée
profonde, un monastère catholique romain, tout simplement". (apic/cip/pr)