Synode spécial des évêques sur l’Europe (261191)
Louvain, 26novembre(APIC) A la veille du Synode des évêques sur l’Europe,
qui se tiendra à Rome du 28 novembre au 14 décembre, le Père Jan Kerkhofs,
jésuite, sociologue de la religion et professeur émérite à l’Université
catholique de Louvain (KUL) en Belgique, a fait part à l’agence de presse
catholique belge CIP de ses attentes quant au Synode. Il parle des défis
posés à l’Eglise par l’unification de l’Europe, des chances à saisir et des
difficultés à surmonter, à l’Est comme à l’Ouest, dans les quinze prochaines années.
"Il ne faut pas faire un mythe de l’unification de l’Europe", avertit
d’emblée Jan Kerkhofs. "Dans les faits, cela va prendre du temps. Il faudra
sans doute une dizaine d’années, pour mettre au point et appliquer toute
une série de mesures sociales. Il faudra également du temps pour élaborer
un système européen de défense".
En attendant, l’unité de l’Europe sur le plan économique est prioritaire, souligne-t-il. La chute du communisme ouvre manifestement des possibilités nouvelles. Mais la réalité ne correspond pas pour autant aux espoirs
que l’on entrevoit. Le sociologue louvaniste se dit, à cet égard, "modérément optimiste".
Trois défis
Selon le Père Kerkhofs, le premier défi posé par l’unification de l’Europe concerne la disparité des ressources existant entre les diverses régions européennes, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Le deuxième défi, c’est de ne
pas "créer un vide" en Europe centrale, tandis que le troisième défi est de
favoriser la solidarité de l’Europe avec le Moyen Orient et l’Afrique noire. L’Asie, remarque le jésuite, ne s’intéresse pratiquement pas à l’Afrique. L’Amérique n’y trouve qu’un intérêt d’un point de vue géopolitique,
notamment à cause de l’Afrique du Sud. "Seule l’Europe s’intéresse à
l’Afrique comme telle. Ce que les Européens feront dans les prochaines années sera, par conséquent, déterminant pour l’avenir de l’Afrique".
Jan Kerkhofs insiste sur l’urgence de ces trois défis: "Des solutions
doivent être trouvées dans les quinze prochaines années. Or ce ne sera facile ni pour l’Europe ni pour l’Eglise. D’abord parce que les problèmes posés ne peuvent se résoudre à l’échelle d’un diocèse ou d’une paroisse. Ensuite parce que, même parmi les chrétiens, peu sont conscients des responsabilités de l’Europe à l’égard d’autres régions du monde".
Sur le plan mondial, le sociologue louvaniste attend de l’Europe qu’elle
veille au dialogue sur les droits de l’homme et promeuve, en matière de
justice, l’attention aux aspects juridiques et éthiques. A cette fin, les
Européens doivent pouvoir compter sur l’appui des Eglises.
Un poumon plus malade que l’autre
Le paysage ecclésial en Europe "n’est guère plus homogène à l’Est qu’à
l’Ouest. Le poumon oriental de l’Europe me paraît plus malade que le poumon
occidental. A l’Est, à l’exception de la Pologne, le nombre de personnes
qui se disent chrétiennes est très inférieur à celui qu’on trouve à l’Ouest
et l’attitude à l’égard de l’Eglise est plus souvent négative".
"En Union soviétique, les gens n’ont guère eu l’occasion d’apprendre à
porter des responsabilités. Ils ne sont donc pas préparés à agir de manière
autonome. Leur théologie est sous-développée. Ils ont à peine découvert les
orientations du Concile Vatican II. Le clergé a vieilli, et l’on est pas
convaincu là-bas que la femme peut se voir confier des responsabilités dans
l’Eglise". Le jésuite belge observe également les conséquences de l’emprise
exercé par le type d’homme, "l’homo sovieticus", façonné par le communisme
en Europe de l’Est.
"Les persécutions et la répression exercées par les services secrets ont
créé tout un climat de méfiance jusque dans les Eglises. Ceci a considérablement retardé le développement d’une opinion publique de la part des
chrétiens, ainsi que la création d’organes de concertation proprement ecclésiaux. Le résultat est que nombreux sont les fidèles qui trouvent
l’Eglise trop cléricale".
S’ajoutent à tout cela les tensions entre les Eglises, en particulier
entre l’Eglise catholique de rite byzantin, très attachée à Rome, et
l’Eglise orthodoxe russe, au sein de laquelle les divergences sont également perceptibles.
Une plus grande collaboration
Etant données les divergences observées entre les Eglises d’Europe, il
serait illusoire de penser, affirme Jan Kerkhofs, que les chrétiens de
l’Ouest ont tout à apprendre à ceux de l’Est. Ils peuvent certainement, par
des témoignages concrets, apprendre les uns des autres comment vivre et témoigner de l’Evangile dans une société sécularisée. Ils peuvent donc s’enrichir mutuellement, en échangeant leurs expériences. "Mais n’entretenons
pas l’illusion que la Terre Sainte va soudain se transplanter en Europe et
donner une âme à ce continent. Cette âme, il nous faudra la trouver nousmêmes".
Bien que les modèles d’institutions ecclésiales ne soient pas transposables de l’Est à l’Ouest ni inversement, les diverses Eglises d’Europe
sont cependant confrontées à des problèmes analogues. Parmi ces problèmes,
qui appellent à l’évidence des solutions communes, Jan Kerkhofs cite d’abord une question majeure liée à la sécularisation, "comprise dans un sens
positif: dans un monde où différents domaines, comme la sexualité ou la morale, ont pris légitimement leur autonomie par rapport à la religion, comment continuer à s’interroger de manière autonome et critique en tous ces
domaines?"
Bien d’autres questions méritent réflexion, ajoute-t-il. Par exemple,
comment éviter que les droits des communautés locales soit confondus avec
le strict réflexe nationaliste? Comment lutter contre la xénophobie? Comment trouver de nouvelles manières d’éduquer les jeunes à la foi? Que peuton faire devant le climat actuel de permissivité croissante?
Il est important, souligne le Père jésuite, que les Européens apprennent
à confronter leurs conceptions, à construire sur la base de la confiance,
et pour que les chrétiens imaginent ensemble pour demain, une manière "non
cléricale" d’être présents dans la société.
Une ouverture universelle
La construction de l’Europe va sans doute mobiliser demain beaucoup plus
d’énergies qu’aujourd’hui. Le risque est alors grand que les Européens,
absorbés par leurs propres difficultés, cessent d’être solidaires d’autres
parties du monde. Pour Jan Kerkhofs, l’Afrique serait alors la principale
victime sacrifiée sur l’autel de la construction européenne.
A l’approche du prochain Synode, le sociologue louvaniste n’imagine donc
pas que les priorités puissent aller dans un autre sens que celui de l’ouverture. Il retient personnellement quatre tâches primordiales: accroître
la solidarité avec les pauvres et avec les femmes en Afrique; promouvoir
les échanges Est-Ouest; dialoguer avec l’islam sur le Moyen-Orient; repenser la question des ministères dans l’Eglise, sans quoi, les solutions apportées continueront de "décourager beaucoup de gens".
Le Synode a manqué de préparation, conclut le Père Kerkhofs, "le temps
prévu pour la préparation a été trop court pour entreprendre une recherche
fondamentale et une analyse sérieuse de la situation. Or, pour une bonne
thérapie, il faut poser un bon diagnostic d’ensemble". Il reste que le Synode sera un important lieu d’échange pour les quelque 140 évêques attendus.
(apic/cip/ap)