directeur de l’ "Action de Carême"
Lucerne, 15février(APIC) C’est le 17 février, mercrdi des cendres, que
commence pour les catholiques le temps du carême. Dans notre pays, l’oeuvre
d’entraide des catholiques de Suisse, l’ "Action de Carême" - en collaboration avec son homologue protestant "Pain pour le Prochain" -, lance durant
cette période sa traditionnelle campagne de carême sur le thème "Créer des
liens". Mais l’ "Action de Carême" est à nouveau sous les feux de la critique: son engagement pour une plus grande justice sociale va beaucoup trop
loin pour ceux qui aimeraient un "retour de l’Eglise à la sacristie". Dans
une interview à l’agence APIC, Ferdinand Luthiger, directeur de l’ "Action
de Carême" explique les buts de l’oeuvre d’entraide et ses méthodes de travail.
APIC : Monsieur Luthiger, on connaît l’ "Action de Carême" dans le public.
Quels sont les buts de cette institution et la campagne "Créer des liens"?
Ferdinand Luthiger: Très globalement, il y a quatre buts qui s’articulent
en fait entre eux. Il s’agit d’abord pour nous de l’approfondissement spirituel du temps de carême. C’est également pour nous un temps de prise de
conscience, de pénitence et de conversion. Nous voulons favoriser cette démarche. Un élargissement de cette conduite individuelle nous mène à un objectif plus large: l’engagement pour une plus grande justice sociale. Nous
voulons également provoquer une conversion de la société, un engagement politique, qui nous crée des difficultés à vrai dire dans certains milieux
... Nous poursuivons également un troisième but en incitant au partage :
d’une part au niveau matériel, d’autre part aussi dans le sens de la "participation" au destin d’autres hommes et d’autres cultures. Il s’agit enfin
pour nous d’offir un appui matériel concret à différents projets dans le
Tiers-Monde. Nous voulons ainsi encourager un "développement d’en bas,
depuis la base" dans lequel la population concernée puisse aussi avoir son
mot à dire.
Vous parlez d’un "engagement politique" ?
On ne doit pas comprendre notre "engagement politique" dans le sens partisan du terme, de la politique des partis. Notre engagement découle du troisième des buts mentionnés plkus haut : de la "participation" au destin des
autres. Une conséquence de cette vision des choses, c’est la conscientisation face aux problèmes de la misère, dans le Tiers-Monde et aussi chez
nous. On commence à considérer le contexte, les conditions dans lesquelles
vivent les hommes... C’est pourquoi, pour nous, spiritualité et politique
vont ensemble, que nous le voulions ou non.
Parmi ces milieux qui vous sont hostiles, y a-t-il également l’action "Kirche wohin?", "Eglise ou vas-tu?" ?
L’action "Kirche wohin?" a réagi une première fois il y a deux ans lorsque
nous avons ouvert un cycle de trois ans sur les Droits de l’Homme que nous
bouclons cette année. A l’époque, "Kirche wohin?" avait assez fortement
critiqué l’agenda de l’Action de Carême et nous avait accusé d’être unilatéral: nous proposions l’engagement pour les Droits sociaux au lieu de
mettre au premier plan les Droits individuels. Cela veut dire que nous nous
préoccupions plus de l’accès à ces droits élémentaires que sont la nourriture, l’hygiène, l’assistance médicale ou le logement que le droit à la liberté d’opinion ou à la liberté de religieuse. Ces reproches sont justes en
partie, mais dans certains pays dont nous nous occupons, ce sont les Droits
sociaux qui sont les plus urgents en ce moment. Si je suis affamé, il est
plus important que j’aie d’abord de quoi manger que de nombreux journaux de
différentes tendances.
En définitive, ou veulent en venir les milieux comme l’action "Kirche wohin?" ?
Ils désirent quasiment que nous nous retirions à la sacristie, que nous restions en fait dans le domaine purement ecclésial. C’est seulement dans ce
domaine que nous serions compétents, mais nous devrions moins nous engager
au niveau socio-économique et politique. Je dois souligner encore une fois
à ce sujet qu’il ne s’agit pas pour nous de faire de la politique. Nous
nous sentons cependant, à partir d’une spiritualité approfondie, obligés de
dire certaines choses qui sont justement en rapport avec ces thèmes séculiers. Nous nous sommes exprimés une fois sur la votation concernant
l’entrée de la Suisse à l’ONU et nous en sommes venus à la conclusion que
ce n’était pas une bonne chose. Nous sommes une oeuvre d’entraide de
l’Eglise et beaucoup de catholiques se sentent ainsi liés à la "Parole de
l’Eglise".
Cette année, l’ "Action de Carême" a pris en charge dans son programme le
soutien à des projets d’Eglise dans les pays communistes d’Europe de l’Est.
Ne confirmez-vous pas ainsi les reproches reçus?
Cette décision du Conseil de Fondation de l’Action de Carême a suscité
différentes réactions. D’un côté, des prêtres notamment ont considéré que
c’était une décision pleine de bon sens de soutenir l’Eglise catholique
dans les pays de l’Est. D’autres ont par contre été insécurisés et ont
craint un changement de notre politique. Nous ne changeons pas notre politique, mais nous sommes chargés d’une mission supplémentaire que nous ne
cherchions pas à proprement parler: du côté de la Conférence des évêques
suisses, on nous a signalé, étant donné les critiques que l’on nous faisait, que l’on verrait d’un bon oeil qu’une oeuvre d’entraide officielle de
l’Eglise de Suisse exprime sa solidarité avec l’Eglise de l’Est... Actuellement il existe dans ce domaine avant tout l’oeuvre d’entraide "Aide à
l’Eglise en détresse/Aide aux prêtres de l’Est" qui n’a pas de rapports institutionnels avec la Conférence des évêques. Au lieu de mettre sur pied
une oeuvre d’Eglise séparée dans ce but - qui aurait exigé une nouvelle organisation - nous avons décidé d’intégrer cet engagement pour l’Eglise de
l’Est dans l’aide à la mission de l’Action de Carême.
Que signifie pour vous "l’aide à la mission"?
L’aide à la mission est l’aide proprement d’Eglise, c’est-à-dire une aide
pastorale ou à l’évangélisation. C’est l’un de nos trois secteurs d’action
auquel il faut ajouter aussi l’aide pastorale en Suisse et l’aide au développement. Par rapport à l’aide à la mission, il faut comprendre l’aide au
développement d’une façon plus "diaconale". En fait, c’est une aide sociale. C’est notre préoccupation de fournir de une aide d’ensemble, parce que
nous ne voulons pas simplement annoncer l’Evangile, alors que les gens
meurent de faim.
Ce nouvel engagement pour les pays de l’Est ne créera-t-il pas une nouvelle
charge administrative?
Nous avons trouvé à ce sujet une solution presque idéale. Nous profitons
ainsi de l’occasion pour prendre contact avec le Fonds d’Aide Européen. Ce
Fonds est avec "Aide à l’Eglise en détresse" l’oeuvre d’entraide la plus
importante en faveur des Eglises de l’Europe de l’Est. Ce Fonds examine,
suit et évalue pour nous les projets que nous soutenons. Il nous présente
un certain nombre de projets et nous pouvons choisir selon nos critères les
projets qui nous conviennent: c’est une solution optimale. Nous ne devons
pas ainsi créer tout un appareil administratif, tout en montrant quand même
notre solidarité avec l’Eglise de l’Est. Nous voulons ainsi en même temps à
accentuer notre mission d’information et diminuer les préjugés.
Avec tous ces projets se pose la question: l’Action de Carême n’en
fait-elle pas trop ?
C’est une bonne question, mais à laquelle il faut répondre positivement. Il
existe un groupe de travail international, la CIDSE (Coopération Internationale pour le Développement et la Solidarité) qui a son secrétariat général
à Bruxelles et qui regroupe les 13 "Action de Carême" en Europe et en
Amérique du Nord. Grâce à cette collaboration des associations catholiques
nationales de coopération au développement, il est possible d’échanger des
expériences et de mener à bien des actions communes. Nous avons en ce moment un projet en discussion en Indochine, par exemple, dont la responsabilité est assumée par l’ "Action de Carême" irlandaise. Nous pouvons quasiment nous rallier à leur programme et simplement financer notre part du
projet.
Une dernière question: comment parvient au pays concernés l’argent récolté
pendant le Carême?
Nos partenaires dans les pays de l’Est ou du Tiers-Monde sont en grande
partie des Eglises locales qui sont devenues des Eglises autonomes depuis
le Concile Vatican II. De nombreuses Conférences épiscopales ont été poussées par les oeuvres d’entraide à créer des services d’information locale
avec des gens compétents du lieu qui collaborent aujourd’hui avec nous.
Ainsi nous n’aidons pas seulement les Eglises dans ces pays, mais elles
offrent elle-mêmes leur collaboration et nous soutiennent dans l’évaluation
des projets et dans la distribution des moyens que nous leur mettons à disposition. Au niveau de la CIDSE, les 13 "Action de Carême" s’informent mutuellement. De cette façon les informations circulent et parviennent également à "l’Action de Carême" des catholiques de Suisse. (apic/fre/d/bd)