Suisse: campagne oecuménique de Carême 1992: c’est parti (050392)
"la découverte" de l’Amérique en toile de fond
Berne, 5 mars(APIC) La campagne oecuménique de Carême 1992, c’est parti.
Placée cette année sous le signe de la terre, avec le slogan "A qui cette
terre?", et organisée par l’Action de Carême (AdC) et Pain pour le Prochain
(PPP), elle a pour toile de fond l’Amérique latine et le 5e centenaire de
sa "découverte". Conférence de presse et célébration oecuménique ont lancé
la campagne jeudi à Berne. L’occasion pour rappeler l’histoire et 500 d’oppression pour des peuples aujourd’hui encore privée de leur terre. Une terre qui commence à nous dire: "Je vous tuerai parce que vous m’avez tuée",
comme l’a déclaré le philosophe argentin Enrique Dussel.
Un culte oecuménique célébré à midi et marqué par la présence du Conseiller fédéral Arnold Koller, du pasteur Heinrich Rusterholz, président de
la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS), de Mgr Pierre
Mamie, président de la Conférence des évêques suisses (CES) et du Père Gustavo Gutierrez, un des leaders de la théologie de la libération, a donné le
ton de la campagne 92. Une conférence de presse, en présence du Prix Nobel
de la Paix 1980, l’Argentin Adolfo Perez Esquivel, et de l’Argentin Enrique
Dussel, professeur de philosophie et d’histoire à l’Université de Mexico et
docteur honoris causa de l’Université de Fribourg, a permis d’en cerner le
pourquoi.
Tout y était jeudi à Berne, en l’église de la Sainte-Trinité, pour rappeler l’histoire de ce continent et de son peuple; pour rappeler que 1492,
tout en marquant le début de l’évangélisation de cette terre, marque aussi
pour ces peuples le début de l’exploitation et de l’extermination massive
des indigènes, ainsi que l’étouffement des cultures locales. Tout y était
pour rappeler les conséquences vécues aujourd’hui par ces peuples dont la
situation doit interpeller les chrétiens.
Tout y était enfin, y compris la terre apportée jusque dans le choeur de
l’église en guise de symbole de la campagne; cette terre dont ont été privés des millions d’Indiens. Y compris aussi l’orchestre andin et les chants
latino-américains interprétés en espagnol... En oubliant peut-être qu’aujourd’hui, nombre d’Indiens, victimes de 5 siècles d’oppression et au centre de la campagne oecuménique, ne parlent pas la langue des "conquistadores".
De la solidarité à la mémoire
La solidarité avec le continent sud-américain, le Conseiller fédéral Arnold Koller n’a pas manqué de la demander, lui aussi, dans son discours. En
rappelant que des rapports plus justes et équitables doivent intervenir entre les pays. Un langage du reste partagé par quelques "manifestants" pacifiques devant l’église, portant un calicot sur lequel était inscrit: "Pour
une Suisse plus solidaire: non à la politique de faim du FMI".
Arnold Koller, qui a tenu à saluer les actions menées par AdC et PPP, a
en outre souligné l’importance de cette campagne oecuménique, pour la discussion qu’elle fait naître et la prise de conscience à laquelle elle engage.
Connu pour son engagement en faveur des laissés-pour-compte, le Père Gutierrez n’a pas pas déçu les participants. "Nous croyons que le 5e centenaire est une excellente occasion pour repenser l’histoire et le présent de
notre continent". Pour le théologien péruvien, "la destruction des personnes, nations, cultures et des races ne s’est pas arrêtée avec la colonisation... L’or de ces terres a continué d’enrichir les pays européens". Et de
déclarer: "Il est urgent de construire la société à partir des intérêts et
des valeurs des pauvres de nos jours, des classes sociales, des races et
des cultures dépossédées et marginalisées". "Si la pauvreté signifie la
mort, nous, comme chrétiens, avons le devoir d’être des témoins de la vie".
"Qui a acheté la terre à Dieu"
De l’histoire et de la terre, il en a aussi et surtout été question
l’après-midi, au cours d’une conférence de presse. Pour le Prix Nobel de la
Paix 1980 et auteur de la tenture murale de la Campagne de Carême 1992,
Adolfo Perez Esquivel, "lorsque les conquérants arrivèrent avec l’épée et
la croix, ils soumirent les indigènes avec l’épée et les dominèrent dans
les flots de sang; avec la croix, ils posèrent un fardeau très lourd sur
les épaules des peuples. Les hommes ont suivi et, avec le temps, ils ont
découvert dans le crucifié leur propre vie et leur foi".
"Qui a acheté la terre à Dieu?", crient les paysans sud-américains dépossédés de leur terre, a encore rappelé l’orateur argentin. La terre, a-til dit, "ce cadeau, a été arrachée aux peuples marginalisés et pauvres,
alors que les richesses s’amoncellent dans les mains de quelques-uns, qui
se disent chrétiens".
Un langage que partage Enrique Dussel qui, après avoir souligné que
l’Europe est pour la première fois devenue le "centre du monde" en "découvrant" l’Amérique, a rappelé la signification profonde que revêt le mot
terre pour les amérindiens: la "pachamama" pour les Indiens quechuas, la
"cuantlicue" pour les Aztèques, deux termes signifiant la "terre mère". Une
signification comprise en terme d’exploitation par les "conquistadores" et
les tenants de l’économie d’aujourd’hui, comprise comme une marchandise
faite pour être achetée ou vendue, au mépris de sa signification réelle:
nourrir. Aujourd’hui, s’est écrié Enrique Dussel, "la terre commence à nous
dire: je vous tuerai parce que vous m’avez tuée". (apic/pr)