"La palme de l’horreur" pour un quasi-génocide
Paris, 28décembre(APIC) "C’est incontestablement au Soudan que revient le
sinistre privilège d’emporter la palme de l’horreur." Cette phrase de Rony
Brauman, président du Conseil international de Médecins sans frontières
mesure bien l’étendue du désastre qui frappe ce pays. La confirmation, le
22 décembre, de la visite du pape à Khartoum a remis cet immense pays
d’Afrique orientale (plus de 60 fois la Suisse) au devant de la scène.
Pourtant la "guerre oubliée" qui y sévit depuis près de dix ans à déjà fait
plus de 600’000 morts dans le sud du pays où vivaient un peu plus de 6 millions de personnes. Rony Brauman y consacre un chapitre de son dernier
livre: "Populations en danger".
La situation est d’autant plus dramatique qu’une chape de plomb recouvre
la guerre dans le sud du pays. Les rares échos qui parviennent en Occident
font tous état de massacres, de famine et de déportations, relève Rony
Brauman.
Le conflit qui sévit dans la pays depuis 1983 est souvent présenté comme
religieux, il est en fait essentiellement de nature raciale, explique l’auteur. Le clivage entre les "Arabes" ou plutôt les arabophones à peau noire
et les Négro-africains méprisés a donné à la guerre un caractère de violence civile de moins en moins limité par les règles du droit humanitaire,
jusqu’à en arriver à poser la question du génocide. Il s’agit en tout cas
d’un ensemble de politiques de terrorisme d’Etat qui en se combinant aboutissent à un quasi-génocide, estime Rony Brauman. Depuis 1983, plus de
600’000 personnes sont mortes sur une population évaluée à 6’300’000 habitants dans le sud du pays. L’indifférence de la communauté internationale
renforce la possibilité d’une "solution finale" de la question soudanaise
par la disparition pure et simple d’une grande partie de la population, dénonce le président de Médecins sans frontières.
De la guerre aux déportations
Le conflit débute en 1983, lorsque les troupes noires de l’armée nationale cantonnées dans le sud du pays se soulèvent et créent l’Armée de libération du Soudan Sud (APLS) qui exige un changement de pouvoir à Khartoum
et une répartition équitable des richesses entre les diverses parties du
pays. Jusqu’en 1986, la guerre peut être qualifiée de "normale", les populations civiles n’étant pas l’objet d’attaques systématiques. Mais déjà on
constate d’importants mouvements de populations fuyant les zones de combats, de la campagne vers les villes. Dans la capitale, ces premiers réfugiés arrivent en même temps que ceux fuyant la sécheresse sévissant dans le
nord "arabe". En 1985, au moment où le régime du général Nimeiry est renversé, plus de 600’000 personnes "campent" autour de la capitale.
La période "démocratique" qui suit de 1986 à 1989 voit les autorités
s’engager dans une politique basée sur l’utilisation des milices tribales
et de la famine comme armes de guerre. Le pouvoir arme les nomades arabophones Baggaras pour lutter contre les Dinkas, ethnie dont est issu le gros
des bataillons de l’APLS. Le gouvernement de Khartoum réveille aussi les
hostilités des autres groupes ethniques du sud contre les Dinkas. En 1988
les effets de la séchresse suivie d’inondations et d’une invasion de criquets se conjugent à ceux de la guerre pour jeter sur les chemins de l’exil
des centaines de milliers de nouveaux réfugiés. Le gouvernement fait obstacle à l’acheminement de l’aide dans les régions menacées. Des jeunes gens
entreprennent à pied des déplacements de 600 à 1000 km pour tenter de se
rendre en Ethiopie. Un tiers mourront en route. Un million et demi de personnes viennent s’entasser autour de Khartoum. Le bilan de l’année 1988 se
monte à 250’000 morts.
La politique "d’assainissement" des intégristes islamiques
En juin 1989, les extrémistes musulmans du Front national islamique
(FNI) prennent le pouvoir. Nouvelle escalade dans l’horreur avec une politique de déportations massives des populations civiles. On commence par
"assainir" les abords de la capitale. Les bidonvilles sont rasés au bulldozer et les habitants sont transférés dans des "camps" à 40 kilomètres de là
en plein désert où rien n’est préparé pour les accueillir et où ils sont
totalement dépendant des autorités pour leur substicance. En un an 500’000
personnes sont ainsi déplacées. Dans les autres régions du pays, craignant
une infiltration de l’APLS chez les noirs musulmans, les islamistes n’hésitent pas à "relocaliser" des populations négro-africaines entières dans des
zones "arabes". On parle de plus de 150’000 personnes contraintes à l’exil.
En 1991 l’APLS implose et se divise en plusieurs factions entrainant la déroute des civils placés sous son administration s’étandant en 1990 sur plus
de 500’000 km2 et plus de 400’000 personnes. En octobre 1991 les sécessionistes de l’APLS attaquent la région de Bor, peuplée de Dinkas, et massacrent toute la population. Le choc est énorme, des centaines de milliers de
réfugiés prennent cette fois la route du sud.
400 millions de dollars d’armes chinoises payées par l’Iran
En février 1992, le gouvernement, qui s’était procuré en Chine pour 400
millions de dollars d’armement payés par son nouvel allié iranien, lance
une vaste offensive et s’empare en quatre mois d’une grande partie des places fortes de la guérilla. En juin 1992, 650’000 réfugiés sont "pris au
piège" au milieu des combats.
Les seules aides humanitaires qui parviennent encore au Soudan Sud sont
celle du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies et celle de
quelques organisations travaillant à partir de l’Ouganda. Les organisations
humanitaires sont de fait réduites à l’impuissance par un régime décidé à
empêcher toute aide aux populationds du sud du pays. Les organisations islamiques sont les seules autorisées à travailler dans les camps. La marge
de manoeuvre des organisations humanitaires est totalement réduite, elles
ont pratiquement perdu toute possibilité d’accès aux populations menacées.
(apic/Vigilance Soudan/mp)
Roy Brauman: "Populations en danger", Paris, 1992, Editions Hachette