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    Soeur-Samuelle_DR

    Sœur Samuelle: "Rupnik a établi une emprise sur moi, sur le temps long"

    Cette religieuse est une survivante. Soeur Samuelle fut en effet victime de nombreux abus – tant au sein d’une congrégation que de la part du jésuite Marko Rupnik. Elle nous raconte son incroyable histoire. Et la façon dont elle a pu se reconstruire, notamment grâce à la mosaïque.

    Propos recueillis par Vincent Delcorps, journal Dimanche

    Ses mosaïques sont comme nos vies: traversées de creux et de hauteurs, d’opacité et de lumière. Des œuvres qui en disent long sur celle qui les a créées. Car Sœur Samuelle, a un parcours hors-normes. Une histoire dans laquelle le goût de l’art et l’amour de Dieu se tissent au travers de fils dorés – et blessés. Les fils d’une vie marquée par la force de la foi comme par la violence de l’abus. Et par la puissance de la reconstruction.

    Comment comprendre votre histoire? Par où commencer?
    Soeur Samuelle:
    La partie artistique de ma vie commence dès l’âge de 11 ans, avec la musique. Au conservatoire de Paris, je jouais de la flûte traversière. Je chantais aussi dans des chœurs. La musique occupait beaucoup de place dans ma vie.

    Et la foi?
    Je viens d’une famille chrétienne très classique. Vers mes 12-13 ans, la question de la vocation s’est posée à moi. Je me sentais attirée par une vie contemplative. Je m’imaginais dans un monastère – même si je connaissais peu ce monde. Et ce désir est demeuré au-delà de l’adolescence.

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    La lumière peut remplir les failles | DR

    Une période pourtant souvent marquée par une prise de distance vis-à-vis de la foi…
    A l’époque, j’étais membre d’un groupe de jeunes qui se réunissait à la basilique de Montmartre. Il y avait l’adoration perpétuelle. Une nuit par mois, c’est nous qui assurions l’adoration. On était une centaine, c’était dynamique… Ce fut pour moi un point d’ancrage qui me permit de passer d’une foi d’enfant, reçue, à une foi d’adulte, plus responsable, plus personnelle et plus ouverte sur d’autres réalités d’Eglise.

    Dans une Eglise de France assez classique?
    Je dois reconnaître que je viens d’un milieu non pas traditionaliste mais très classique. La foi était transmise, on ne se posait pas trop de questions. On était plutôt critiques vis-à-vis du monde progressiste de l’Eglise. Mais mon histoire personnelle m’a fait beaucoup évoluer. J’ai énormément réfléchi à ce contexte socio-culturel ecclésial français – et notamment à ses conséquences sur la crise des abus.

    Après l’obtention de votre baccalauréat, vous vous lancez dans une formation d’ébénisterie…
    J’avais envie de faire quelque chose de manuel. Puis, dès la fin de mes études, je suis entrée au sein des Fraternités monastiques de Jérusalem. J’avais 21 ans, j’étais donc encore très jeune. On était en 1997, juste après les JMJ de Paris. Il y avait une énorme effervescence en France, c’étaient les grandes années des communautés nouvelles.

    "Quand je posais des questions, la supérieure me rétorquait: 'Ce n’est pas la peine d’en parler'."

    En 2001, vous êtes envoyée à Bruxelles…
    Notre communauté ouvrait régulièrement des maisons nouvelles. Le projet de Bruxelles couvait depuis longtemps. En 2001, il se concrétise et on m’envoie pour participer à la fondation. Je peux le dire aujourd’hui: ma période à Bruxelles fut la plus horrible de mon histoire dans cette congrégation. J’en garde un souvenir très douloureux. J’ai été victime d’abus psychologiques très intenses, qui eurent des conséquences traumatiques graves dans ma vie.
    Rétrospectivement, je peux toutefois aussi dire que j’ai aussi reçu des choses durant cette période. En Belgique, j’ai expérimenté une Église plus simple, plus humble, moins fanfaronne. Je n’en ai pas forcément eu conscience sur le moment-même, mais des choses ont été semées en moi durant cette période. Il y eut aussi le contact avec les Belges, les Bruxellois. Malgré la similitude de la langue, qui peut être trompeuse, j’ai découvert une culture très différente et des atouts humains qui m’ont touchée – simplicité, proximité, spontanéité, bienveillance… En France, on est plus distant, tout le monde se vouvoie…

    Acceptez-vous d’en dire plus sur la nature des abus dont vous avez été victime?
    Bien sûr! En fait, cela s’est joué presque dès mon entrée. Ma supérieure me mettait en garde, elle estimait que j’avais une trop grande proximité avec certaines sœurs. "Sois attentive avec une telle", me disait-elle. Mais je ne comprenais pas de quoi elle voulait parler. Et quand je posais des questions, elle me rétorquait: "Ce n’est pas la peine d’en parler." J’avais 21 ans et j’étais très mal à l’aise. Surtout qu’au noviciat, on tâche à tout prix de coller à ce qu’on attend de nous.
    J’ai alors commencé à beaucoup me surveiller, à éviter toute proximité trop forte. A Bruxelles, la responsable avait 30 ans et n’avait même pas fait son engagement définitif! Nous étions beaucoup trop jeunes… Mon ancienne supérieure revenait de temps en temps. De même, le fondateur, Pierre-Marie Delfieux, était très présent et très directif.

    "Avec effroi, j'ai compris soudainement qu’une sorte de dossier circulait sur mon dos. Qu’on posait sur moi un jugement."


    Un jour, notre prieure décida de quitter la communauté. Ce fut très dur pour moi: comme l’écroulement d’une vision un peu idéale. Je m’en suis ouverte à Pierre-Marie Delfieux dans le cadre d’une confession. Il me répondit: "Si tu es mal, c’est parce que tu es amoureuse de cette sœur. Tu es toujours un peu amoureuse de l’une ou l’autre, d’ailleurs. Il faut que cela cesse. C’est à cause de cela que tu ne vas pas bien." Avec effroi, j'ai compris soudainement qu’une sorte de dossier circulait sur mon dos. Qu’on posait sur moi un jugement. Et que, derrière tout cela, il y avait une peur très forte de l’homosexualité – sans que ce mot soit jamais prononcé. Cette confession fut pour moi traumatisante. Ne pouvant en parler à personne, j’ai commencé à m’auto-mutiler et à avoir des idées suicidaires. La seule proposition que je reçus de ma supérieure fut d’aller voir l’exorciste du diocèse. Ce prêtre m’a conseillé d’aller voir un psychologue. Qui m’a renvoyé vers un dermatologue… qui m’a donné de la pommade. Il y avait dans tout cela une violence spirituelle et psychique très forte. Mais il me faudra des années pour le comprendre.

    mosaique 2
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    Par la mosaïque Soeur Samuelle a reconstruit son équilibre | DR

    En 2006, vous quittez Bruxelles pour Rome…
    J’ai vu dans cette proposition une planche de salut. J’ai été très heureuse à Rome et j’ai pensé que le problème était réglé. On arrivait à la Trinité-des-Monts, un lieu très emblématique où l’on remplaçait une autre communauté. Une arrivée en grande pompe, avec cardinaux, trois jours de festivités… Sans aucune humilité! Pierre-Marie Delfieux était au top de sa gloire. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis: comment avons-nous pu oser? Quelle horreur!

    A Rome, vous remettez l’art au centre de votre vie…
    C’est une des raisons pour lesquelles l’Italie m’attirait. La mosaïque m’intéressait notamment. J’avais déjà entendu parler de Marko Rupnik, mosaïste de grande renommée. Il venait de faire la basilique de Lourdes, j’avais lu certains de ses livres, je rêvais de travailler avec lui. Et puis, j’avais besoin de vivre quelque chose en dehors de la communauté. En 2008, j’arrive dans son atelier. J’étais en très mauvais état… sans le savoir. Très vulnérable, je recherchais une figure de protection. Rupnik avait déjà beaucoup de victimes à son compteur. Il a établi une emprise sur moi, sur le temps long. Manipulation mentale, perte de repères, alternance de critiques et d’éloges, embrassades… Il me faisait venir à 22h dans son bureau. Et lorsque je refusais, il disait: "N’aie pas peur. Je suis prêtre, tu es sœur, tout va bien." Il s’arrêtait toujours à l’extrême limite de ce qui pouvait être qualifié d’agression sexuelle.

    Comment vous sentiez-vous alors?
    J’étais très mal. J’avais peur de lui. Il y avait une forme de chantage: "Si tu ne te soumets pas, tu n’as plus ta place ici et je te renvoie dans ta congrégation", me disait-il. Or, je ne pouvais plus vivre normalement au sein de celle-ci. J’étais donc prise au piège.

    "Cet effondrement a duré plusieurs années... Au fil du temps, j’ai pris conscience de l’ampleur des dégâts."

    Comment vous en êtes-vous sortie?
    Il considérait qu’il fallait quatre années pour être formée. Sans vraiment m’en rendre compte, j’ai échafaudé un plan pour partir au terme de cette échéance. En août 2014, je suis revenue en France, accueillie par une communauté religieuse tierce. Au bout d’un mois, je me suis totalement écroulée. Et cet effondrement a duré plusieurs années... Au fil du temps, j’ai pris conscience de l’ampleur des dégâts. Sur le plan artistique, je ne faisais, au début, que reproduire ce que Rupnik m’avait appris. Je ne savais pas faire autre chose. Il m’a fallu du temps pour me sentir légitime à faire autre chose, sans dépendre de lui. Et ce qui valait sur le plan artistique valait pour le reste.

    En 2018, vous quittez les Fraternités monastiques de Jérusalem…
    Ce fut très dur. Notamment sur le plan matériel, financier. J’ai été laissée à l’abandon. Au bout d’un moment, je me suis retrouvée à vivre seule – et je me suis aperçue que cela me convenait. En fait, je ne pouvais plus vivre dans une communauté religieuse. En revanche, je me suis rendu compte que je pouvais être sœur mais seule. J’ai donc demandé à l’évêque du diocèse où je me trouvais, celui de Troyes, si je pouvais être ermite. Aujourd’hui, je dis volontiers que je suis devenue ermite par accident.

    "J’ai des temps de prière, des temps de travail et des temps de détente. Mais je vis seule."

    Vous êtes donc ermite. Mais… vous ne vivez pas dans une grotte…
    En effet. Je vis aujourd’hui en Champagne, dans un village très agricole de 600 habitants. J’habite une maison, avec un grand atelier. J’ai des voisins, mais pas trop proches. Quand je croise des gens, je leur parle. J’ai des temps de prière, des temps de travail et des temps de détente. Mais je vis seule. Et je dois subvenir à mes besoins: je gagne ma vie grâce au travail de la mosaïque. Humainement et spirituellement, je crois que c’est important de ne pas vivre dans une forme d’autarcie. Je ne peux pas me suffire à moi-même, j’ai besoin des autres. Au cours des dix dernières années, j’ai eu besoin des autres – et très au-delà des limites de l’Eglise. Les personnes qui m’ont vraiment aidée à me relever n’ont rien à voir avec l’Eglise.

    "Ma vie consiste aujourd’hui à remettre des morceaux cassés en moi"

    Quel rapport avez-vous aujourd’hui vis-à-vis des personnes qui ont abusé de vous? Et vis-à-vis de votre ancienne congrégation?
    Il m’a fallu beaucoup de temps pour dire ce qui s’est passé au sein de celle-ci. Car c’était moins le fait d’une ou deux personnes qu’une emprise de groupe. Un groupe dont je faisais partie! Je me dis aujourd’hui que si j’avais dû exercer des responsabilités au sein de congrégation, je me serais moi-même rendue coupable d’une forme d’abus vis-à-vis des autres. Aujourd’hui, j’ose parler de dérives sectaires. J’essaie d’initier une demande de réparation, mais il ne s’est encore rien passé.
    Le cas Rupnik est très différent. Là, il s’agit d’une personne précise et il y a plusieurs dizaines de victimes. En 2014, je l’ai revu et je lui ai dit ce que j’avais à lui dire. En revanche, je ne nourris aucune animosité vis-à-vis de la Compagnie de Jésus – que du contraire! J’y ai notamment rencontré deux jésuites belges très compétents qui m’ont écoutée et se sont montrés très actifs. A travers leur présence, ils ont été une vraie réparation pour moi.

    Bio express
    1976 : naissance à Paris
    1997 : rejoint les Fraternités monastiques de Jérusalem
    2001-2006 : est envoyée par sa congrégation pour fonder une communauté à Bruxelles
    2006-2014 : séjourne à Rome, où elle va être victime du jésuite slovène Marko Ivan Rupnik
    2018 : quitte définitivement les Fraternités monastiques de Jérusalem
    2020 : prononce des vœux d’ermite dans le diocèse de Troyes

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    mosaique.bois.
    Le bois est une matière inhabituelle pour de la mosaïque | DR

    Depuis plus de vingt ans, vous créez des mosaïques que vous exposez régulièrement.
    Je fais de la mosaïque abstraite avec des matériaux naturels. Il s’agit essentiellement du marbre, matériau très traditionnel, de l’ardoise, du verre, mais aussi du bois qui est très peu habituel en mosaïque. J’essaie de traiter la matière telle qu’elle est, de travailler en amitié avec elle. De ne pas lui imposer à tout prix une vision préconçue de ce que je veux. Certes, j’ai une idée de départ, mais je suis obligée de tenir compte de la manière dont le matériau va se laisser travailler. Je veux donner à la matière la possibilité de donner le meilleur d’elle-même. Je ne suis pas dans une position de domination: je préfère apprivoiser la matière et me laisser apprivoiser par elle. Cela crée des ouvertures. Cela me permet aussi de me laisser ouvrir et travailler par elle.
    Et puis, la mosaïque a cette force de remettre ensemble des morceaux brisés. Je crois que ce n’est pas pour rien que je fais de la mosaïque depuis plus de 20 ans. Ma vie consiste aujourd’hui à remettre des morceaux cassés en moi. A me rendre compte qu’il y a un chemin possible. Reprendre un visage humain, une image fracturée mais qui a sa beauté. La plupart des visiteurs de mes expositions ne connaissent pas mon histoire mais ils se laissent rejoindre par cet aspect de brisure, de faille.  
    La Bible est aussi présente…
    Chaque mosaïque a, pour titre, un très court verset de psaume. Mais Dieu n’est jamais cité. C’est volontaire: je veux que ce soit le plus large, le plus ouvert possible. Les psaumes révèlent une grande diversité d’expression de l’âme humaine. Toutes les palettes des sentiments s’y retrouvent. La mosaïque et le psaume créent des portes d’entrée différentes. VD

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