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    Que faire de la liberté retrouvée ?

    Slovaquie: les dangers du cléricalisme

    Rencontre avec Frantisek Sykora, rédacteur de Katolicke Noviny

    De Bratislava / Jacques Berset, APIC

    Des feuilles à en-tête de l’Association sacerdotale "Pacem in terris" traînent sur les bureaux à la rédaction de l’hebdomadaire catholique slovaque

    "Katolicke Noviny", rue Kapitulska 20, à Bratislava : elles servent maintenant de papier brouillon. Ironie de l’histoire : "Pacem in terris", jadis

    toute puissante et si proche du régime communiste, a été dissoute, et l’Association a quitté précipatemment les lieux il y a tout juste quatre mois.

    Le journal, qui tire à quelque 180’000 exemplaires, est désormais en des

    mains plus sûres.

    Calé dans un fauteil inconfortable, sous un grand portrait du pape Jean

    Paul II, le docteur Frantisek Sykora écrase nerveusement sa cigarette.

    Célèbre pneumologue slovaque, connu à l’étranger, ce chef de clinique à la

    retraite est maintenant rédacteur à "Katolicke Noviny". Il vient d’être élu

    président de l’Association pour la promotion du travail des médias dans le

    domaine religieux en Europe de l’Est, une organisation qui regroupe des

    éditeurs et journalistes de l’Est et de l’Ouest, fondée à Modra, près de

    Bratislava, le 22 juin dernier.

    Au plafond et aux parois, des fissures dans le crépi laissent apparaître

    des gaines électriques. Des micros ? Coutumiers des réalités de l’Europe de

    l’Est, nous n’hésitons pas une seconde. Pas du tout, rétorque-t-il, il n’y

    en avait pas besoin, les gens de "Pacem in terris", c’étaient eux les micros !

    Quatre décennies de communisme ont laissé des traces, et l’Eglise n’a

    pas été épargnée. Aujourd’hui qu’elle sort de son ghetto et qu’elle retrouve sa pleine liberté dans une société qui devient elle aussi libre, il semble bien qu’elle manque de perspectives et que le danger du cléricalisme la

    guette. La preuve : son engagement trop voyant durant la campagne pour les

    premières élections démocratiques depuis une quarantaine d’années, qui ont

    eu lieu début juin. Les mots d’ordre appuyés de la hiérarchie en faveur du

    mouvement chrétien-démocrate slovaque (KHD) du vice-premier ministre sortant, Jan Carnogurski, un avocat défenseur des droits de l’homme, n’ont

    rendu service ni à l’Eglise ni au parti, estime Frantisek Sykora. Le KHD,

    manquant d’un leader charismatique, n’a fait qu’un peu plus de 18 % des

    voix, guère mieux que les communistes, alors qu’il se voyait triomphalement

    former le nouveau gouvernement démocratique avec près de 40 % des voix.

    La hiérarchie trop engagée dans la campagne électorale

    L’une des raisons de la défaite électorale chrétienne-démocrate, explique F. Sykora, est la question nationale : la DC a sous-estimé le nationalisme slovaque et ses adversaires lui ont reproché de penser trop "tchécoslovaque". Elle a ainsi perdu du terrain face au parti nationaliste slovaque, qui a fait quelque 13 % des voix. Cet échec, de l’avis de plusieurs

    observateurs, provient également du fait que la propagande électorale a été

    trop liée aux évêques et aux prêtres.

    De nombreux prêtres ont donné des consignes électorales du haut de la

    chaire et indiqué aux vieilles personnes à la sortie de la messe comment et

    pour qui il fallait voter! Les fidèles, qui sont des adultes, n’ont pas

    très bien reçu cette intervention, et voulaient choisir eux-mêmes leurs

    candidats. De telles recommandations étaient suivies avant la guerre, quand

    tout ce que disait le prêtre était considéré comme sacré et que tout le

    village obéissait et votait selon ses indications pour le parti populiste

    slovaque de l’abbé Hlinka. Ce cléricalisme et ce paternalisme a ses raisons

    historiques : jusqu’en 1918, les Slovaques, sous le joug hongrois, n’avaient presque aucune élite intellectuelle, et les seuls personnes formées

    étaient alors les prêtres.

    Collaboration avec les nazis

    Et même si vingt ans après l’indépendance, il y avait suffisamment d’intellectuels laïcs en Slovaquie, les prêtres se sont accrochés à leurs postes politiques. Cela aurait certainement mieux été pour l’Eglise à la fin

    de la guerre s’il n’y avait pas eu tellement de prêtres gravitant autour de

    l’Etat fasciste slovaque (1939-1945) dirigé par Mgr Tiso. A la libération,

    les communistes ont eu ainsi la tâche facilitée pour identifier de façon

    simpliste et injuste les catholiques avec les collaborateurs des nazis. Il

    est certain, affirme Sykora, que 90 % des prêtres slovaques étaient contre

    les nazis, et si l’on doit dénoncer le régime de Mgr Tiso, il faut reconnaître que l’engagement du Vatican pour tenter de sauver la population juive en Slovaquie a été exemplaire.

    S’il est vrai que les Slovaques ont été traditionnellement très catholiques et fidèles à la hiérarchie dans le passé, lance le médecin de Bratislava, il ne faut pas oublier que ces cinquante dernières années ont laissé

    des traces profondes. Les gens de quarante ou cinquante ans aujourd’hui

    n’ont pas eu d’éducation religieuse, de vraie catéchèse, aucune formation... Au cas où ils ont reçu le baptême et la première communion, ils ont

    ensuite été laissés à eux-mêmes. Il y avait bien quelques mouvements charismatiques, mais ce n’étaient que de petites îles isolées en plein océan.

    Ces groupes, souvent élitaires, n’avaient aucun contact entre eux.

    Il ne faut pas oublier que quarante ans durant, les chrétiens n’ont rien

    pu faire, seulement se taire : les parents qui faisaient baptiser leurs enfants étaient mis sur fiches, leur carrière bloquée. Les jeunes qui voulaient étudier devaient déclarer qu’ils étaient sans religion. Ainsi, il fallait, pour aller à la messe, se rendre dans une paroisse éloignée où l’on

    n’était pas connu. Les fonctionnaires, les instituteurs, étaient particulièrement surveillés. A l’époque où il était encore médecin chef dans un

    Institut contre la tuberculose, Frantisek Sykora a lui-même reçu la visite

    d’un homme de la police secrète qui lui a dit : "Monsieur le docteur, vous

    provoquez, vous allez à la messe! C’est vrai que la Constitution le permet,

    mais vous êtes, comme médecin chef, un exemple, et si vous allez à l’église, vous devenez un mauvais exemple!" Durant trente ans, le docteur Sykora

    a ainsi assisté à la messe... dans la sacristie.

    Avec la liberté retrouvée, les pèlerins sont moins nombreux

    On a l’impression à l’étranger que les Slovaques sont très croyants,

    mais il ne faut pas confondre piété populaire et foi personnelle, estime

    Frantisek Sykora. Dans le premier cas, il y a des éléments affectifs et

    psychologiques : on se sent fort quand on est des centaines de milliers ensemble, comme lors des pèlerinages. Mais il faut avouer, ajoute-t-il, que

    cette année à la Pentecôte, lors du traditionnel pèlerinage au sanctuaire

    marial de Sastin, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Bratislava, il n’est venu que 50’000 personnes, un tiers par rapport à l’année

    précédente. Si, avec la liberté retrouvée, il y a moins de pèlerins, cela

    veut dire que ces pèlerinages très fréquentés étaient également un moyen de

    protestation politique.

    Avec la pression que nous subissions alors, affirme-t-il, c’était le

    seul moyen de nous mettre ensemble et de dire non au régime, tandis que les

    hommes de la STB, la police secrète, faisaient beaucoup de photographies et

    relevaient les numéros de plaque des voitures. Une voiture vue au pèlerinage ou devant une église, c’était une lettre de la STB à la direction de

    l’entreprise ou du bureau où travaillait le "coupable", avec les conséquences que l’on devine pour la carrière professionnelle... Beaucoup ont dû

    ainsi abandonner la pratique religieuse, et surtout, cela a provoqué une

    "double morale" : on en voit maintenant les suites psychologiques chez les

    jeunes, alors qu’enfants, ils ont été obligés de mentir, d’affirmer à

    l’école qu’ils n’allaient pas à la messe, qu’ils n’étaient pas baptisés.

    Aujourd’hui, ceux qui vont à la messe et participent aux pèlerinages ne le

    font pas pour protester, mais comme expression de leur foi. Mais ils sont

    beaucoup moins nombreux ! (apic/be)

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