Le verbe vif argent et l’argument convaincant, Frère Enzo Bianchi a interpellé près de 200 participants rassemblés en l’église du Christ-Roi pour la traditionnelle Journée des religieuses et des religieux du canton de Fribourg.
A l’âge de 59 ans, le fondateur de la communauté ?cuménique de Bose parle sans ambages: le chrétien doit montrer la couleur, et les religieux ne doivent pas se crisper sur le charisme des fondateurs. "Suivre le Christ, radicalement, c’est la raison pour laquelle nous sommes religieux. Nous devons témoigner de la présence d’un Dieu vivant et personnel, que nous connaissons et fréquentons avec assiduité. Mettre toute sa confiance dans le volontariat, dans le service aux plus pauvres, cela ne suffit plus. En Italie, l’âge moyen des s?urs engagées dans la diaconie est de 73 ans..."
L’ex-économiste de l’Université de Turin et fonctionnaire du parti - Enzo Bianchi fut secrétaire provincial de la démocratie-chrétienne - quitte tout en 1965. Attiré par la radicalité de la vie monastique, il découvre et restaure l’église romane en ruines de Bose, puis fonde son propre monastère.
Aujourd’hui, il regroupe dans un hameau du Piémont, à 60km de Turin, près de 80 moines et moniales de diverses nationalités et confessions: si la majorité sont des catholiques italiens, la communauté compte des protestants et des orthodoxes. Elle est très centrée sur la "Lectio divina", la lecture de la Bible, et vit de son travail, grâce à son jardin potager, son atelier de menuiserie, son imprimerie et la vente de confitures, de poteries et d’icônes. "Nous les moines, nous n’avons aucun charisme, sauf celui de tenter de mener une vie chrétienne, c’est tout!".
L’histoire, rappelle-t-il, a enseigné que quand des congrégations religieuses sont fondées pour répondre aux besoins de la société - scolarisation des pauvres, soins aux malades et aux personnes âgées, présence auprès des marginaux, etc. - elles recrutent des membres, mais quand le besoin disparaît, les vocations se font rares. Car la vie religieuse doit retourner à ce qu’elle doit être: "Sans rejeter la diaconie, nous les religieux sommes là pour vivre l’Evangile et suivre le Seigneur, pas pour répondre en priorité aux besoins de la société. Mais bien sûr, le service à Dieu, c’est toujours le service à nos frères, absolument!"
Rendre la terre plus habitable
Cette terre, pour Frère Enzo Bianchi, il faut l’aimer, la rendre plus habitable, ouvrir des chemins de justice et de partage des biens: "Comme religieux, on ne peut penser être en dehors de l’histoire, de la société, de la vie de la cité. Cependant, la gestion de l’économie et du politique revient d’abord aux laïcs, car les moines sont avant tout des gens d’Eglise. Mais les retombées de leur vie sur la société est bien réelle. Nous sommes aujourd’hui encore, et plus que jamais, une interrogation pour la société. Davantage que pour l’Eglise. La société est davantage prête à écouter le message des moines que l’Eglise."
Vendredi, le moine italien a demandé aux religieux fribourgeois d’obéir à la vie plutôt qu’à des schémas intellectuels: "Vivre l’Evangile, c’est le plus important, personne ne pourra vous l’enlever!". Il a encore mis en garde contre l’idéologie qui fait du catholicisme un système selon lequel on sait qu’on détient la vérité et qu’on doit l’inculquer aux autres.
Critique de l’"idéologie de la nouvelle évangélisation"
Frère Enzo Bianchi se montre très critique vis-à-vis de l’"idéologie de la nouvelle évangélisation". "Heureusement que l’on n’en parle plus depuis deux ans - mis à part dans quelques milieux - et que l’on est retourné au vieux langage !" Pour le fondateur de la communauté ?cuménique de Bose, on a demandé aux chrétiens d’évangéliser les autres sans se demander s’ils étaient eux-mêmes évangélisés, de convertir les autres sans se demander si l’on était soi-même converti: "On a fait plutôt des militants que des disciples du Christ, avec très souvent le risque d’une certaine arrogance.On a demandé tout de suite une espèce de dilatation du message évangélique sans demander auparavant une vie spirituelle, de vivre ce que l’on proclame. Il y a eu aussi la tentation de rechercher une certaine efficacité de la foi, le risque d’une vision quelque peu ’instrumentaliste’". (apic/be)