Salvador: l’enquête sur l’assassinat des jésuites étouffée
San Salvador, 25septembre(APIC) Le Père José Maria Tojeira, provincial
des Jésuites en Amérique centrale, vient à nouveau de dénoncer publiquement
le rôle des services secrets des Etats-Unis (CIA) dans l’assassinat, le 16
novembre 1989, de six prêtres jésuites et de deux employées dans les locaux
de l’Université catholique Centro-américaine (UCA) de San Salvador. La CIA
refuse en effet de livrer 21 documents en sa possession et considérés comme
nécessaires pour que l’on puisse établir toute la vérité. Près d’un an
après ce massacre, le P. Tojeira estime que le gouvernement américain ne
fait pas grand chose pour que progresse l’enquête. Il n’est pas le seul :
le rapporteur de la Commission spéciale de la Chambre des représentants des
Etats-Unis mise sur pied pour enquêter sur ce crime qui a frappé l’opinion
publique, le député Joe Moakley, parle maintenant de "conspiration" destinée à faire obstacle à la justice.
Le provincial des Jésuites estime pour sa part "qu’un gouvernement qui
finance une guerre qui a déjà fait 70’000 morts, n’est guère motivé pour
faire la lumière sur les actes d’une armée qu’il soutient". Son "altruisme"
ne va pas jusque là. Le Père José Maria Tojeira critique ouvertement l’administration américaine qui appuie financièrement les forces armées du gouvernement salvadorien présidé par Alfredo Cristiani.
Dans le numéro d’août de leur revue "Carta a las Iglesias" (Lettre aux
Eglises), les jésuites de l’UCA mettent pareillement en cause les agents
secrets américains de la CIA basés au Salvador "qui partagent les installations de la DNI" (Direction nationale des renseignements), les services secrets locaux. "Ils ont assisté à la réunion" où leurs collègues "ont célébré l’assassinat du Père Ellacuria", affirme l’article. Pour les Jésuites,
"la CIA a obtenu beaucoup de détails sur l’assassinat, peut-être même avant
qu’il ne soit commis".
Le rôle des conseillers militaires américains
La revue montre du doigt les conseillers militaires américains du bataillon d’élite salvadorien ’Atlacatl’ qui "avaient pour fonction de former
les assassins des jésuites quand ceux-ci ont été détachés sur la scène du
crime". Elle rappelle aussi que la Commission Moakley a révélé que trois
agents de la DNI "auraient observé l’exécution de l’opération à partir d’un
édifice voisin". Une observation "routinière" pour le compte des Américains, qui "vérifient ainsi "la capacité de combat des soldats qu’ils entraînent".
Les jésuites se basent aussi sur les révélations d’"un ancien membre
d’un escadron de la mort de la première brigade d’infanterie". Toujours selon la revue "Carta a las Iglesias", ce militaire salvadorien a déclaré que
"deux conseillers américains connaissaient ses activités et qu’il appartenait à l’équipe de renseignement qui contrôlait et surveillait les jésuites, équipe fort active dans l’opération qui a conduit au massacre".
Selon DIAL, le service "Diffusion de l’Information sur l’Amérique Latine" dirigé par le Père Charles Antoine à Paris, qui cite longuement "Carta
a las Iglesias", les nouvelles pièces du dossier prennent de plus en plus
la coloration d’une affaire d’Etat, à l’heure de difficiles négociations
entre le gouvernement et la guérilla Front Farabundo Marti pour la Libération Nationale (FMLN).
DIAL reprend la déclaration du député américain Joe Moakley en citant
les conclusions de la visite qu’il a récemment effectuée à El Salvador. Le
député affirme de façon très claire sa conviction de l’implication de militaires de haut rang : "Je crois, déclare-t-il, que le Haut-Commandement de
la Force armée salvadorienne est impliqué dans une conspiration destinée à
faire obstacle à la justice dans l’affaire des jésuites. Des officiers salvadoriens ont caché, détruit et falsifié des preuves. A plusieurs reprises,
ils ont commis des parjures dans leurs déclarations au juge. Je ne pense
pas que cela puisse se produire sans le consentement au moins tacite du
Haut-Commandement de l’armée".
Les jésuites sont pleinement d’accord avec cette déclaration de Joe Moakley. Mais ils vont plus loin et accusent aussi Washington d’user de mêmes
méthodes, en mentionnant le traitement vexatoire infligé par le FBI à Lucia
Barerra de Cerna, témoin du massacre réfugiée aux Etats-Unis. Le FBI a fait
comparer le témoin devant un officier de l’armée salvadorienne, camouflé,
qui l’a menacée. Aujourd’hui les jésuites ont une certitude: "le gouvernement des Etats-Unis en sait beaucoup plus qu’il ne veut le dire sur le crime perpétré à l’UCA."
Les Eglises toujours menacées
Les Pères jésuites Ion de Cortina et Nicolas Alvarenga, sortis indemnes
d’une embuscade de l’armée en août dernier dans le département de
Chalatenango, au nord de San Salvador, ont dénoncé le fait que l’armée
salvadorienne continuait d’avoir les jésuites dans son collimateur. Le
président Cristiani a affirmé que les deux jésuites avaient été pris par
hasard dans un feu croisé entre les forces armées et la guérilla du FMLN.
De son côté, la CODEHUCA (Commission pour la défense des droits de l’homme
en Amérique centrale) et d’autres organisations humanitaires ont lancé une
campagne en faveur de la protection du travail humanitaire des Eglises au
Salvador, en affirmant, preuves à l’appui, que des membres de ces Eglises
(mennonite, baptiste, épiscopale, catholique et luthérienne) ont été
arrêtés, torturés ou abattus par les forces armées ou les "escadrons de la
mort" liés aux forces de sécurité. (apic/agen/dial/na/ba)