Russie: Amendements à la loi sur la liberté de conscience (180793)
Empêcher les "religions étrangères" de s’emparer de l’"âme russe"
Moscou, 18juillet(APIC) Le Soviet Suprême de Russie a adopté en première
lecture la semaine dernière un ensemble d’amendements à la loi sur la liberté de conscience votée le 25 octobre 1990. Ils visent en particulier à
contrôler l’activité des "organisations religieuses étrangères", obligées
de se faire enregistrer auprès de l’Etat. Ces amendements, qui laissent la
porte ouverte aux discriminations, ont été critiqués par la presse démocratique russe mais ont suscité la satisfaction des milieux de l’orthodoxie
russe, qui les souhaitaient.
Les modifications de la loi sur la liberté de conscience du 25 octobre
1990 ont été proposées par le "Comité pour la liberté de conscience et les
relations avec les organisations sociales, religieuses et caritatives" du
Soviet Suprême, présidé par l’archiprêtre Vjaceslav Polosine. Parmi les
parlementaires, l’opposant le plus résolu aux amendements fut le Père Gleb
Jakounine, auteur lui-même de la précédente loi.
Suscitant le plus de réserves, l’article 15, qui n’existait pas dans
l’ancienne loi, intitulé: "Les organisations religieuses étrangères". Le
texte en est le suivant: "On désigne par organisations religieuses étrangères les organisations qui sont officiellement reconnues comme religieuses
dans des Etats étrangers.
"Des représentations d’organisations religieuses étrangères peuvent être
créées auprès d’organisations religieuses russes avec leur autorisation, de
même que peuvent remplir des fonctions religieuses dans le même cadre des
personnes ne possédant pas la citoyenneté russe. Les représentants des organisations religieuses étrangères, les militants religieux indépendants,
qui ne sont pas citoyens de la Fédération russe, ainsi que les responsables
et les membres d’organisations religieuses russes, nommés ou confirmés par
des organisations religieuses étrangères, ont le droit d’accomplir leurs
activités après accréditation par l’Etat.
"L’autorisation d’accréditer ces représentations et ces citoyens étrangers, mentionnés dans le présent article, est prise par les organes de
l’Etat, selon la manière fixée par le Conseil des Ministres (Gouvernement)
de la Fédération russe, dans l’intérêt de l’Etat et de l’ordre social.
"Sont interdites sur le territoire de la Fédération russe les activités
autonomes d’organisations religieuses étrangères, de leurs représentations
et de militants religieux indépendants, ne possédant pas la citoyenneté
russe, en particulier dans les domaines suivants: activités missionnaires,
édition, publicité, production, commerce".
La presse critique
La seule différence notable par rapport à la loi de 1990 concerne le
statut des "organisations religieuses étrangères". La loi précédente ne
faisait aucune distinction entre les organisations religieuses, qu’elles
soient "traditionnelles" - principalement de tradition orthodoxe ou musulmane - ou "importées", comme on le dit souvent des groupes protestants fondamentalistes.
Dans la presse russe, les réactions à cette nouvelle loi, et en particulier à l’article 15, sont dans l’ensemble négatives, soulignant la contradiction avec les conventions internationales sur les droits de l’homme,
dont la Russie est partie prenante. Les commentateurs ont également relevé
le caractère inefficace des interdictions prévues. Les organisations religieuses étrangères, estime-t-on, auront certainement les ressources nécessaires pour acheter les fonctionnaires chargés de l’accréditation.
L’Eglise catholique pas directement visée ?
Ceux qui ont appris à se méfier de l’immixtion de l’Etat dans les
affaires religieuses ont immédiatement trouvé malheureuse la formulation de
la nouvelle loi. Sous prétexte de limiter des campagnes tapageuses, ne
risque-t-elle pas, se demandent certains observateurs, d’encourager
l’arbitraire de fonctionnaires pratiquement tous issus de l’ancien régime?
Il n’est cependant pas certain que l’Eglise catholique soit directement
visée dans cette affaire, souvent le catholicisme étant aussi considéré
comme "confession traditionnelle" en Russie. Mais divers secteurs russes
pourraient toutefois y voir une de ces "organisations religieuses
étrangères" qui cherchent à s’emparer de l"âme russe".
Soutien de l’Eglise orthodoxe russe
Depuis plusieurs mois, l’Eglise orthodoxe russe, notamment le Patriarcat
de Moscou, lançait des appels à la limitation des activités exercées par
des groupes religieux étrangers. Dans une lettre au Père Polosine, président du Comité pour la liberté de conscience instauré par le Soviet Suprême
- lettre mentionnée par les "Izvestija" le 15 juillet - le patriarche Alexis II écrivait: "Je pense que le Comité devrait prendre des mesures de caractère législatif, visant à empêcher que se crée en Russie un réseau d’organisations religieuses étrangères de toutes sortes et bien pourvues matériellement". Dans cette perspective, le patriarche suggérait la création,
auprès du Ministère de la Justice, d’un Comité de surveillance formé de
personnes conscientes de la "destinée historique de la Russie".
Dans une autre lettre, citée par la "Nezavisimaja Gazeta" et lue pendant
la discussion de la nouvelle loi, le patriarche y soutient les amendements
proposés. "Reconnaissant la pleine liberté religieuse des Russes, le droit
de chacun de choisir sa religion et de revenir sur son choix, écrivait-il,
nous, croyants orthodoxes russes, sommes convaincus que ce choix ne doit
pas être imposé de l’extérieur, profitant en particulier de la situation
matériellement difficile de notre peuple, ou exerçant des contraintes sur
la personne humaine, la privant ainsi de la liberté qu’elle a reçue de
Dieu".
Ainsi, ces derniers mois, de plus en plus de voix se sont élevées dans
l’Eglise orthodoxe russe pour réclamer des mesures visant à barrer la route
à "l’expansion" de religions non traditionnelles en Russie, les premières
visées étant certes les multiples sectes qui pullulent dans le pays. Mais
dans l’esprit de beaucoup, c’est au renouveau d’autres Eglises chrétiennes
auquel il convient d’abord de mettre un frein, pour permettre la restauration des valeurs traditionnelles russes et faire échec au libéralisme occidental. (apic/cip/be)