Rome : 40 ans au service de l’oecuménisme (191289)
Rome, 19décembre(APIC/Jeroen Tuyten) Quarante année au service de l’oecuménisme, dont une trentaine comme secrétaire (1960-1969)et président
(1969-1989) du Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des chrétiens : un bail hors du commun qui vient de s’achever pour le cardinal Johannes Willebrands, 80 ans, auquel vient de succéder l’Australien Edward
Cassidy. Une période passionnante marquée par de nombreux contacts personnels et que le cardinal a bien voulu évoquer dans un entretien avec le correspondant romain de l’agence APIC.
Ce qui frappe dans la carrière du cardinal Willebrands, c’est sa continuité : elle est unique pour un responsable de la curie romaine, au point
que certains ont pu dire que l’engagement de l’Eglise catholique pour la
cause oecuménique restera marquée à jamais par une "ère Willebrands".
"Je n’irai pas jusque là, se défend-il. Il y a bien, pour une période
déterminée, quelque chose de caractéristique qui est lié à la personne du
cardinal Bea et à la mienne. Je suis en quelque sorte le continuateur du
cardinal Bea. J’étais secrétaire de son Office et nous avons travaillé ensemble durant la période conciliaire et quelques années après. Ce fut une
période déterminante pour le travail de l’Eglise dans le domaine de l’oecuménisme. Un travail qui sera préservé, comme d’ailleurs l’esprit qui y a
présidé. Le dicastère est bien organisé. Je suis content que le Père Duprey, son secrétaire, ait été promu à l’épiscopat : c’est une garantie de
continuité qui correspond à la volonté du pape".
Le cardinal continuera de veiller à la continuité. "En me nommant
président émérite, dit-il, le pape a voulu que je reste en lien avec le
dicastère, et on attend de moi que j’apporte tout mon soutien au travail de
mon successeur et du dicastère dans son ensemble".
La nomination de Mgr Cassidy : "Une surprise positive"
Une heureuse surprise, la nomination de Mgr Cassidy, le "baroudeur"
diplomatique, appelé à prendre le relais. "Une surprise positive", enchaîne
le cardinal Willebrands, qui explique : "Que le pape ait désigné l’un de
ses proches collaborateurs est hautement significatif... Cela montre à quel
point il attache de l’importance au travail pour l’unité des chrétiens. De
moi également, on a dit que j’étais un diplomate. Mais, dans l’Eglise, la
diplomatie n’a pas la même teneur que dans l’ordre temporel, où elle régit
les rapports entre les Etats, car elle est fondée sur la foi chrétienne.
Les nombreux contacts noués par Mgr Cassidy, son expérience internationale,
le fait qu’il est originaire d’un pays où se côtoient des chrétiens de
différentes confessions, sa connaissance de la situation aux Pays-Bas, tout
cela ne peut que le servir".
Y a-t-il un "style Willebrands ?" "Personnellement, répond le cardinal,
j’ai toujours privilégié les contacts personnels, très importants dans le
travail oecuménique. Celui-ci ne se résume pas à des conférences, des documents et autres textes, mais se réalise surtout à travers les contacts personnels. En quarante années, j’ai noué quantité de relations personnelles.
J’y applique la formule de saint Paul : la vérité, mais la vérité dans
l’amour. La vérité chrétienne, si elle n’est pas prononcée dans la charité,
n’est plus chrétienne. Comment s’imaginer pouvoir aller à la rencontre des
autres, en particulier des chrétiens d’autres Eglises et communautés, si on
ne les aime pas intensément de l’amour du Christ ? De ce point de vue,
l’amour que j’ai pour eux peut être plus fort que celui que je porte à mes
frères dans la foi".
Quelques moments forts jalonnent la recherche de l’unité chrétienne entreprise au lendemain de Vatican II. Mais, pour le cardinal Willebrands, là
n’est pas l’essentiel : "C’est une tâche à poursuivre jour après jour, où
chaque journée peut apporter sa difficulté, sa solution. Les progrès, on
les trouve plus dans ce travail quotidien que dans les choses spectaculaires. Si dans ce domaine quelque chose de spectaculaire vient à se produire,
ce n’est jamais que le fruit de ces petits pas de tous les jours. C’était
vrai pour la rencontre de Paul VI et du patriarche Athénagoras, au Mont des
Oliviers à Jérusalem, un moment particulièrement significatif, car il ne
pouvait avoir lieu que parce que s’y exprimait un dialogue qui avait mûri ,
significatif aussi dans la mesure où il venait de sceller ce dialogue. Paul
VI m’a confié au lendemain de cette rencontre : "Jamais de ma vie je
n’avais pu imaginer que pouvait naître d’une seule rencontre une amitié
aussi forte et profonde"... Un kilomètre par jour, au bout d’un an, ça fait
quand même une trotte !"
Chrétiens contre le nazisme
L’origine néerlandaise du cardinal Willebrands n’est pas sans incidence
sur son parcours oecuménique. "Assurément, dit-il, puisque c’est aux PaysBas que j’ai vécu ma première expérience en la matière. C’était dans les
années 40. On me demandait de présider l’Association Saint-Willibrord, nouvellement créée. Je n’étais pas vraiment chaud, vu que je me consacrais à
ce moment là au travail philosophique, pour lequel j’avais été formé. Mais
très vite, cela s’est avéré un tournant dans ma vie. La philosophie est
passée au second plan, pour ne plus compter finalement, et je me suis
abandonné aux discussions avec les pasteurs et théologiens des Eglises réformées. Ce travail a pris des dimensions internationales. Puis est arrivée
la convocation du Concile. Le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens a été
créé. C’est à l’instigation du Père Bea, que j’avais rencontré à Rome, et
qui avait été appelé à sa présidence, que le pape m’a demandé d’être secrétaire".
Où en était le dialogue oecuménique à l’époque? Le cardinal Willebrands
fait un bref retour en arrière: "En Hollande, raconte-t-il, il a été fortement influencé par les événements de la seconde guerre mondiale. Ce temps
de conflit y a favorisé une ouverture entre catholiques et protestants, que
rapprochait leur opposition au nazisme. Une résistance qui avait des bases
chrétiennes communes et s’exerçait contre un système antichrétien - ce qui
fut ressenti davantage encore dans les camps de concentration. J’ai voulu
voir s’il en allait de même dans d’autres pays européens. La visite de
hauts lieux de la théologie - Chevetogne, Louvain, Paris, Mayence, Munich,
Fribourg, Paderborn - m’a certes fait découvrir des situations diverses,
mais aussi une évolution similaire vers une nouvelle attitude de l’Eglise
catholique à l’égard des autres Eglises".
On croule sous le travail
A l’époque, poursuit le cardinal, "Rome freinait encore un rapprochement
oecuménique. J’ai néanmoins pu trouver et susciter de la compréhension,
particulièrement chez le futur cardinal Ottaviani. J’étais le fondateur de
la Conférence catholique pour les questions oecuméniques, à laquelle participaient régulièrement une soixantaine de théologiens. Nous avons tenu dix
sessions annuelles, la dernière non loin de Milan. Le Secrétariat pour
l’Unité était déjà créé et le cardinal Bea était des nôtres. J’ai demandé à
l’archevêque de Milan, le cardinal Montini (le futur pape Paul VI), de nous
rendre visite et, sachant le cardinal Alfrink en vacances non loin de là,
je l’avais invité également. Si bien qu’à un moment donné se sont trouvés
là trois cardinaux. J’entends encore un Père s’exclamer: ’Qu’est-ce qui
nous arrive, voilà que nous avons parmi nous trois cardinaux!’ C’est que
nous préconisions des options théologiques et pastorales auxquelles ne
souscrivaient pas vraiment les cardinaux!"
"Quand, lors du Concile, Jean XXIII, dès le départ, et Paul VI, par la
suite, consacrèrent l’engagement oecuménique comme l’un des grands objectifs de Vatican II, nous ne pouvions qu’applaudir et saisir la balle au
bond. Et lorsque Jean XXIII créa le Secrétariat pour l’Unité et qu’il fallut y nommer un certain nombre de consulteurs, nous les avons choisi parmi
ceux qui avaient collaboré à la Conférence durant dix années déjà, ce qui a
grandement facilité la tâche du Secrétariat et du Concile".
Une période passionnante, qui fait regretter à certain la "stagnation"
actuelle. Le cardinal Willebrands s’insurge: "Là, je ne peux partager leur
avis. On croule sous le travail, et le fait qu’il y a des problèmes prouve
précisément que les choses continuent de bouger". (apic/jt/cor/pr)