Le P. Daniel Rufeisen, carmélite "judéo-chrétien"
A la recherche des racines juives du christianisme
Haïfa (Jacques Berset/APIC) C’est un destin exceptionnel que celui du "Père
Daniel", ce carmélite d’origine polonaise qui nous reçoit dans sa paroisse
catholique latine de St-Joseph, à la rue Hameginim, au pied du Mont Carmel,
à Haïfa. Juif né dans les Beskides, au sud de Cracovie, militant sioniste
de la première heure, résistant durant la guerre, installé en Israël depuis
une trentaine d’années, le Père Daniel Oswald Rufeisen est un personnage
haut en couleur, quelque peu énigmatique, controversé même au sein de la
communauté chrétienne de Terre Sainte,une communauté essentiellement palestinienne, pour laquelle "un juif chrétien, cela n’existe pas". Il s’estime
lui-même "toléré" par le Patriarcat latin, "parce que quelque part, on a
peur du but dernier de notre évolution : nous voulons restituer le catholicisme à l’Eglise en retrouvant une Eglise qui se sente à nouveau juive".
Caressant sa barbe de capucin, les yeux mi-clos, le Père Daniel nous conte son destin exceptionnel. Il est né en 1922 dans une famille juive polonaise, avant de se faire baptiser catholique à l’âge de 20 ans. Se définissant comme "un chrétien hébraïque, pas encore judéo-chrétien", il travaille
dans "L’Oeuvre de Saint-Jacques", une oeuvre lancée il y a 35 ans par le
Patriarcat latin de Jérusalem pour s’occuper des dizaines de milliers de
chrétiens qui sont arrivés dans les années 50 dans le cadre de l’immigration juive en Israël. Personne ne sait exactement combien ils sont, relève le
Père Daniel, qui estime le nombre des chrétiens vivant en milieu hébraïque
à quelque 30’000.
Père Daniel, comment est-ce possible de se définir en même temps comme
juif et chrétien ? Vous êtes-vous converti ?
Oui, je me suis converti à Dieu, j’ai rencontré Jésus-Christ pendant la
guerre, dans les Evangiles, dans le Nouveau Testament, dans une situation
très dure pour moi, très difficile. En ce temps-là, j’étais en Biélorussie,
pas loin de Minsk. J’ai vécu là pendant quelques temps, mais également dans
un kibboutz à Vilna, en Lituanie. Il y avait déjà des kibboutzim préparatoires, une sorte de noviciat. Avant de pouvoir aller s’installer dans un
kibboutz en Palestine, il fallait poser une candidature dans un kibboutz
préparatoire, pendant la guerre. Moi je suis un vieux sioniste. J’y ai été
un an et demi.
Et c’est là que vous avez rencontré le Christ ?
Non pas du tout. Après cela, en 1941, il y a eu l’invasion allemande.
J’ai échappé deux ou trois fois à la mort et finalement, je suis descendu
en Biélorussie, depuis la Lituanie. Et là, par hasard je suis entré comme
traducteur dans la police allemande, en tant que Polonais. Ils ne savaient
pas que j’étais juif. Je suis resté là pendant 9 mois comme traducteur,
j’avais 19 ans. A ce moment-là, je n’avais encore aucun contact avec des
organismes clandestins.
Un attachement particulier au peuple juif
Un jour, j’ai appris à l’occasion d’une conversation téléphonique de mon
chef avec son supérieur que la date de l’extermination des juifs serait le
13 août 1942. J’ai transmis cela à mes amis au ghetto, j’ai commencé à voler des armes, j’ai organisé la fuite des juifs du ghetto de la ville de
Mir, entre Varsovie et Minsk, située aujourd’hui en Union soviétique. 300
Juifs parmi les 800 du ghetto de Mir se sont ainsi sauvés dans les forêts.
Le reste n’a pas eu la force de se sauver et ils ont été tous tués. Après
j’ai été dénoncé et arrêté. J’ai pris la fuite et j’ai trouvé alors refuge
dans un couvent de soeurs polonaises. Et c’est là que j’ai rencontré Jésus.
Durant ma période chez les soeurs, j’ai demandé le baptême, que j’ai reçu
par une soeur, car il n’y avait pas de prêtre. Beaucoup de prêtres avaient
été tués par les Allemands. J’ai fini la guerre comme partisan, dans les
maquis russes. Et tout de suite après, en 1945, je suis entré dans un carmel polonais, avec l’espérance qu’on m’enverrait ici, en Israël. Car la relation avec mon peuple, du moins subjectivement, était restée la même, je
me sentais, spécialement en ces temps-là, appartenir au peuple juif.
Des milliers de catholiques d’origine juive
Dans la paroisse de St-Joseph, ici à Haïfa, nous avons à peu près 1.500
Arabes catholiques latins, mais moi je m’occupe des chrétiens non arabes
dans toute la région Nord d’Israël. Les chrétiens qui habitent dans le milieu hébraïque ne sont pas arabes, c’est-à-dire ou bien des Européens, des
Américains, ou bien des chrétiens d’origine juive, mais il y en a très peu.
Dans tout Israël, des catholiques d’origine juive, il y a en a 400 que nous
connaissons, mais beaucoup d’autres baptisés ont laissé tomber leur christianisme en arrivant en Israël. Ils sont redevenus juifs, en quelque sorte,
ou ils se sont désintéressés, quand ils ne sont pas descendus aux
catacombes...
Il existe encore un nombre de chrétiens que ne personne connaît dans les
familles mixtes, souvent même avec des enfants baptisés catholiques ou orthodoxes. Il n’y a personne qui s’occupe des orthodoxes, alors s’ils ont
besoin d’un contact avec l’Eglise, c’est nous qui les aidons. Pour m’aider,
ici, dans le Nord d’Israël, j’ai une assistante pastorale depuis 26 ans,
une Allemande du nom d’Elisheva. Contrairement à Jérusalem, à Bethléem, il
n’y a pas de chrétiens de langue hébraïque, ni de chrétiens d’origine juive. Nous avons 4 centres pastoraux: Tel Aviv, Jérusalem, Bersheeva, et Haïfa.
"Les Arabes sont devenus fous"
A Bethléem, il y a seulement un an, c’était tout à fait différent, mais
maintenant les Arabes sont devenus complètement fous. En 67, dans cette
même ville, à la Basilique de la Nativité, je racontais à un chrétien arabe
comment nous prions en hébreu dans notre église, il a commencé à pleurer et
s’est écrié : "Comment cela est-il possible, il y a donc des chrétiens parmi les juifs!" Aujourd’hui, vous ne verrez plus de telles choses. Les
chrétiens ont actuellement un complexe d’infériorité, de minorité au milieu
d’une mer de musulmans qui sont devenus fous. Ainsi, l’Université
catholique de Bethléem est devenue la plus difficile Université arabe ici.
Je n’aime pas non plus Jérusalem, parce que l’on en a fait un symbole
pour les chrétiens depuis les croisades. C’est certainement une déviation
chrétienne, mais allez expliquer cela même au pape : on voudrait l’internationalisation de Jérusalem, une ville dans laquelle il y a 300 - 350’000
Juifs; pourquoi ? le christianisme a l’accès libre à tous ses lieux
saints... Pourquoi ne pas demander l’internationalisation de Rome parce que
le pape habite là et qu’il y a cinq basiliques...
"Je suis un chrétien hébraïque, pas encore judéo-chrétien"
Le patriarcat latin de Jérusalem nous "tolère", c’était du moins le cas
dans le passé. Le patriarche actuel, je crois, pour être juste, nous comprend beaucoup mieux. Mais quelque part, on a quand même peur du but dernier de notre évolution : qu’est-ce que nous voulons finalement devenir ?
On parle aujourd’hui dans l’Eglise de l’inculturation; ici, on ne peut pas
faire d’inculturation, c’est-à-dire que je ne peux pas amener avec moi le
christianisme de couleur grecque ou latine et l’acculturer à la culture
hébraïque ou judaïque.
On ne peut pas revenir à ce christianisme qui était encore juif au commencement, qui avait un caractère juif, avant qu’il ne devienne exclusivement grec au IVème siècle. Jusqu’au IVème siècle en effet, il y avait au
moins deux différentes formes de christianisme : alors l’Eglise était vraiment catholique, parce qu’elle était pluraliste. Elle était juive et non
juive, c’est cela être catholique dans la terminologie de Saint-Paul. Et
nous pouvons restituer le catholicisme à l’Eglise si nous retrouvons une
Eglise à nouveau juive, mais une Eglise universelle, dans la communion avec
les autres, mais qui se voie et qui se sente de nouveau cette Eglise antérieure à la byzantinisation.
"Nous sommes une Eglise en devenir"
Nous sommes une Eglise en devenir, c’est d’abord une recherche plutôt
pastorale; nous célébrons en hébreu ici à St-Joseph, d’après la liturgie
latine, mais j’intègre également des éléments selon mes idées préconçues de
cette Eglise future. Mais il s’agit en fait d’un autre christianisme, et ce
n’est pas seulement la question de l’utilisation de la langue hébraïque.
C’est une autre forme de foi chrétienne. Nous n’avons personne parmi les
grands théologiens prêts à collaborer avec nous, ils ont peur des implications. (...) La doctrine de la foi a des problèmes avec des théologiens,
moi je suis un pasteur, pas un théologien. Je suis un pasteur qui a accepté
la confrontation du christianisme d’aujourd’hui avec ses propres origines.
L’Eglise devrait me remercier que j’ai accepté cette confrontation pour le
bien de l’Eglise. J’ai dit au pape, qui me recevait, que je comprenais
qu’il dise que l’Eglise respire de deux poumons - l’Eglise orientale et
l’Eglise occidentale - mais si il m’obligeait à respirer avec ces deux
poumons, il n’y a pas de place pour moi dans l’Eglise. J’ai mes propres
poumons, et c’est les poumons de la mère de toutes les Eglises existant aujourd’hui. (apic/be)
(Les photos de ce reportage sont disponibles à l’agence CIRIC, Rue Voltaire
7, 1000 Lausanne 13 Tél. 021/27 52 50)