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    Mgr Loutfi Laham : la présence chrétienne en Terre Sainte menacée (270588)

    Reportage en Terre Sainte IV

    Jérusalem (APIC/Jacques Berset) "La présence chrétienne en Terre Sainte,

    ininterrompue depuis près de 2’000 ans, est aujourd’hui menacée par

    l’émigration", lance tristement Mgr Loutfi Laham, vicaire patriarcal greccatholique melkite de Jérusalem. D’origine syrienne, âgé de 54 ans, Mgr Laham a travaillé dans le Sud-Liban avant de venir en 1974 à Jérusalem remplacer Mgr Hilarion Capucci, emprisonné par les Israéliens de 1974 à 1977

    sous l’accusation de "trafic d’armes" pour l’OLP. Le regard vif et la

    poignée de main franche, le prélat melkite nous invite chaleureusement dans

    son bureau pour nous présenter son Eglise catholique orientale.

    Dans le diocèse de Jérusalem, l’Eglise grecque-catholique melkite compte

    3.300 fidèles, précise Mgr Loutfi Laham. La majorité des melkites de Terre

    Sainte ne se trouvent cependant pas à Jérusalem et dans les territoires occupés, mais en Israël, dans le diocèse de Saint-Jean d’Acre, dirigé par Mgr

    Maximos Salloum, archevêque de Galilée, résidant à Haïfa. Ce diocèse du

    nord compte près de 43.000 grecs-catholiques melkites. Il y a ainsi dans la

    région un peu plus de 45.000 chrétiens melkites. Ils représentent le plus

    grand groupe de chrétiens de Palestine : Israël, Jérusalem et territoires

    occupés. Les grecs-orthodoxes, avec 40’000 fidèles, viennent en second

    lieu, avant l’Eglise catholique latine (de tradition occidentale) qui compte quelque 25’000 fidèles. Les autres Eglises orientales catholiques et orthodoxes représentent ensemble un peu plus de 10’000 fidèles, alors que les

    anglicans sont 2’000 et les luthériens un millier.

    Les melkites dans le monde sont plus d’un million et demi; mais seulement un tiers - un demi-million environ - sont restés dans les différents

    pays arabes : Syrie, Liban, Jordanie, Egypte, Terre Sainte et quelques uns

    en Irak. En voyant ces chiffres, relève Mgr Laham, "on voit bien que le

    grand problème auquel nous sommes confrontés, c’est vraiment l’émigration

    qui met en péril la présence chrétienne ininterrompue depuis 2000 ans".

    Une longue tradition d’émigration

    Cette émigration date de la fin du XIXème siècle, mais elle s’était

    quelque peu stabilisée sous le Mandat britannique sur la Palestine et le

    Mandat français sur le Liban. Mais après la dernière guerre mondiale, lors

    des troubles consécutifs à la fondation de l’Etat d’Israël, cette émigration a repris de plus belle, affirme le prélat melkite.

    C’est justement ces troubles qui ont causé l’émigration - parfois volontaire, souvent forcée - de nombreux Palestiniens vers les différents pays

    arabes, estime-t-il. Cette situation d’insécurité est une cause majeure

    d’une émigration qui se développe dangereusement depuis quelque mois. Mais

    l’émigration vient encore d’autres facteurs : facteurs religieux, socio-religieux, situation économique et politique. "Tous ces facteurs combinés

    poussent en fait nos communautés à émigrer", déplore Mgr Laham.

    En 1948, l’Eglise melkite a perdu une bonne partie de ses fidèles en Galilée, mais également dans la région de Jérusalem. "A Bethléem, nous avions

    une grande communauté, elle a presque été decimée, de même à Jérusalem et à

    Jaffa, affirme le vicaire-patriarcal melkite, car notre communauté du Sud,

    celle du patriarcat de Jérusalem, a trois axes. Nous sommes en partie dans

    l’Etat d’Israël, donc à Jaffa et à Ramleh et nous avons perdu là beaucoup

    de nos fidèles. Et puis nous sommes à Jérusalem et encore sur l’axe Ramallah-Naplouse-Bethléem-Beit Jala. Là encore nous avons perdu pas mal de nos

    chrétiens à cause de cette situation qui dure depuis quarante ans".

    Les troubles actuels augmentent la pression sur notre communauté

    "De plus, souligne-t-il, l’ "intifada", le soulèvement palestinien qui

    dure depuis maintenant six mois, augmente les pressions sur notre petite

    communauté qui se sent menacée par mille et une choses et, alors, on entend

    beaucoup de nos gens qui voudraient s’en aller. Grâce à Dieu, le mouvement

    est encore plutôt faible, il y a l’une ou l’autre famille qui est partie,

    mais d’autres familles en parlent et veulent s’en aller. Et si la situation

    dure plus longtemps, je crois que bien qu’elles se décideront à partir pour

    de bon."

    La montée du fondamentalisme islamique

    La situation actuelle appauvrit les gens, il y a les grèves, les gens ne

    peuvent plus aller travailler en Israël, les magasins sont fermés, le tourisme a fortement diminué, les pèlerinages également. Cet appauvrissement

    favorise les projets de départ. Il y a également le problème peut-être exagéré, mais réel, de la montée d’un certain fondamentalisme musulman, qui

    est le fait de quelques petits groupes palestiniens fanatiques. Cet intégrisme n’est pas nouveau, précise Mgr Laham, et il se manifeste par vagues de temps à autres. Cela représente un certain problème, reconnaît-il,

    mais ce phénomène est neutralisé par les très fortes relations entretenues

    avec la communauté musulmane en général.

    Les chrétiens solidaires du soulèvement palestinien

    D’autre part, précise-t-il, les chrétiens palestiniens participent et

    sont solidaires d’un soulèvement qui n’est pas étranger à leurs préoccupations. Et d’affirmer : "La cause palestinienne, c’est leur cause, la patrie

    c’est leur patrie, les droits qu’on revendique, c’est leurs droits encore.

    Tout cela fait qu’il y a un certain contrepoids à cet intégrisme qui fait

    quand même un peu peur. Mais comme je l’ai dit, il y a une conscience nationale plus forte qui fait que cet intégrisme reste encore assez limité,

    bien qu’il soit présenté d’une manière un peu trop manipulée comme étant un

    facteur déterminant de la situation actuelle, ce qui n’est pas vrai".

    Mgr Laham est d’avis que l’on surestime le facteur intégriste de façon

    intéressée : "Bien sûr, c’est manipulé, car il y a des groupes qui toujours

    veulent montrer que coexister, vivre ensemble entre les différents groupes

    n’est pas possible, mais nous sommes assez vigilants pour échapper aux tentations séparatistes et aux luttes fratricides".

    La réalité, c’est un peuple qui aimerait une patrie, qui aimerait vivre

    sous son drapeau, avec son passeport, avec ses possibilités de développement propres. "Ce sont les droits de tout homme dans cette région et dans

    le monde entier que nous revendiquons pour nous comme nous les revendiquons

    pour d’autres, affirme-t-il. Ce n’est rien de plus que ce dont vous et tous

    nos amis jouissent : être des hommes de plein droit, dans cette société,

    dans nos lieux saints, sur notre terre, ou nous vivons d’une manière ininterrompue depuis 2.000 ans comme chrétiens. Et donc ce sont des droits qui

    sont communs à tous les hommes que nous revendiquons pour tous, que nous

    soyons musulmans ou chrétiens. Les Juifs ont déjà leur droits, nous aussi

    nous revendiquons ces mêmes droits pour nous-mêmes".

    L’Eglise s’organise pour aider les victimes de l’ "intifada"

    "C’est vrai que notre peuple est dans la gêne, dans la peine, parfois

    dans des difficultés matérielles très fortes, il y a même des gens qui sont

    affamés, qui n’ont pas de quoi manger. Il faut dire que nous nous sommes

    organisés, en tout cas notre Eglise. Nous avons fait une sorte de survol de

    la situation de nos familles pour voir ceux qui sont dans la gêne et nous

    avons aidé pas mal de personnes. D’autres Eglises ont fait de même. Mais je

    crois qu’il est important de nous mettre ensemble, les leaders religieux,

    pour dire encore une parole de foi, d’espérance, de courage à nos gens."

    "Nous aurons dans les prochains temps des occasions de nous réunir avec

    les différents leaders des autres Eglises. Nous parlerons bien sûr de cette

    situation. Nous sommes vraiment obligés de dire une parole de foi, de

    force morale pour soutenir nos gens, pour soutenir nos fidèles comme aussi

    toute la population et pour être vraiment des "pontifex", des gens qui peuvent contribuer à la solution de cette situation très difficile pour nos

    communautés. C’est plus que jamais le moment que l’Eglise parle!" Elle l’a

    fait deux fois déjà comme une Eglise unie. Il y a deux déclarations, l’une

    au mois de janvier et l’autre au mois d’avril, ou l’on a parlé franchement,

    avec assez de courage il faut le dire, au nom de toutes les communautés

    chrétiennes de Jérusalem, au sujet de la situation actuelle".

    "C’est quelque chose de nouveau et d’unique, souligne Mgr Laham, et c’est très positif, très dans l’Esprit de l’Evangile. C’est absolument loin

    de tout sectarisme, de tout racisme, de toute violence, de toute haine.

    Nous nous sommes montrés ouverts pour nos propres communautés palestiniennes, chrétiennes et musulmanes, mais également pour la communauté juive,

    pour la situation des autres habitants de cette terre."

    Appel à la solidarité des chrétiens d’Occident

    Après avoir remercié les chrétiens d’Occident pour leur aide matérielle,

    - qui permet d’entretenir des oeuvres de bienfaisance et des institutions

    d’éducation et de formation en faveur de la communauté melkite et de mener

    à bien la construction d’appartements populaires pour 36 familles chrétiennes de Jérusalem - le vicaire-patriarcal melkite de Jérusalem souhaite "que

    nos frères d’Europe comprennent encore plus profondément le sens, la valeur

    et la portée de la présence chrétienne en Terre Sainte. Présence et témoignage chrétien en Terre Sainte doivent avoir une priorité très exceptionnelle dans la pensée de nos frères d’Europe, soit dans les Conférences

    épiscopales, soit dans les différents diocèses, soit pour les pèlerins qui

    viennent ici, soit pour une conscientisation socio-politique, dans les

    régions d’Europe, sur le sens de la présence et du témoignage chrétien dans

    les lieux-saints".

    Le prélat melkite se déclare encore partisan que plus de pèlerins viennent en Terre Sainte, mais pas seulement pour visiter des pierres, des tombeaux, mais une communauté faite de pierres vivantes, une Eglise locale enracinée depuis 2000 ans et qui ne demande qu’à survivre et à se développer.

    Aux nombreux pèlerins qu’il rencontre au patriarcat ou ailleurs, Mgr Laham

    dit toujours : "c’est bien de visiter les lieux saints, les pierres saintes, mais encore ne faut-il pas oublier de contacter les communautés vivantes qui ont porté, avec beaucoup de courage, le témoignage et le message de

    ces lieux saints pendant 2000 ans. C’est bien de visiter l’Eglise de pierre, mais mieux encore de ne pas oublier de rencontrer l’Eglise de chair".

    (apic/be/ym)

    (Les photos de ce reportage en Terre Sainte peuvent être commandées à

    l’agence CIRIC, Rue Voltaire 7, 1000 Lausanne, tél. 021/27 52 50)

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