"Un chrétien aisé d’Occident ne lit pas l’Evangile
comme un prêtre des quartiers populaires de Santiago"
Medellin a confirmé la théologie de la libération, Puebla l’option
pour les pauvres et Saint-Domingue restera l’assemblée de l’inculturation
Bruxelles, 14février(APIC) "L’assemblée du Conseil épiscopale latino-américain de Medellin (1968) est restée pour nous l’assemblée de la théologie
de la libération. L’assemblée de Puebla (1979), celle de l’option pour les
pauvres. Celle tenue en octobre dernier à Saint-Domingue restera vraisemblablement celle de l’inculturation". C’est ce qu’a expliqué dans une interview accordée au correspondant de l’APIC à Bruxelles Sergio Torres,
théologien de la libération chilien, membre de l’Association oecuménique
des théologiens du tiers monde.
"L’importance donnée à l’inculturation à Saint-Domingue est une nouveauté de la part des évêques latino-américains. Nous connaissons l’inculturation dans un contexte africain ou asiatique, mais nous faisions depuis
longtemps comme si ce n’était pas un thème pour une Amérique latine largement catholique. Cela a changé à Saint-Domingue, où l’inculturation chrétienne est devenue l’un des trois grands axes de la déclaration finale,
avec la nouvelle évangélisation et la promotion humaine. Il s’agit là d’un
énorme pas en avant, parce que les évêques ont ainsi reconnu qu’en la matière, il y a encore beaucoup à faire en Amérique latine", estime Sergio
Torres.
Théologie "contextuelle"
Au lieu de "théologie de la libération", le théologien chilien préfère
parler de "théologie contextuelle", car la théologie se fait toujours en
référence à un contexte concret. Mieux vaut donc que le théologien en soit
conscient. "Le théologien ne réfléchit pas dans le vide, note-t-il. Il est
toujours marqué par le contexte social, politique, économique, culturel et
religieux dans lequel il vit. Un théologien des Etats-Unis pense autrement
qu’un théologien du Bangladesh. Un chrétien aisé d’Occident ne fait pas la
même lecture de l’Evangile qu’un pasteur des quartiers populaires de Santiago. En partant de la tradition africaine, on met d’autres accents que si
l’on part d’un contexte asiatique, européen ou latino-américain".
En Amérique latine, remarque S. Torres, la théologie de la libération
est, au fond, une forme particulière de théologie contextuelle. Tout autre
est le contexte en Asie, où les théologiens accordent davantage d’importance au dialogue interreligieux avec les grandes traditions du continent.
Différent aussi est le contexte africain, où l’on "subit encore les effets
de la récente colonisation".
"Au sein de l’Association oecuménique des théologiens du tiers monde,
poursuit S.Torres, notre attention va d’abord à la pauvreté, parce que
c’est la réalité dans laquelle le tiers monde est massivement plongé. Nous
sommes convaincus que notre manière de vivre et le monde dans lequel nous
vivons influencent la manière dont nous pensons, tout comme la manière dont
nous célébrons en Eglise. Les questions que nous pose le contexte social,
politique, économique et culturel dans lequel nous vivons me semblent de
nature à renouveler le dialogue entre l’Eglise et le monde: n’était-ce pas
un des axes du Concile Vatican II?".
Variations sur un même thème
La théologie "contextuelle" continue donc de servir "la foi au même
Dieu, au même Christ, dans un même baptême", insiste le théologien chilien,
mais à la différence d’une théologie "classique", et surtout plus "académique", elle prend au sérieux la pluralité des théologiens. S. Torres n’ignore pas que ce "pluralisme" inspire quelques inquiétudes au Vatican. Mais il
précise: "Ces différentes théologies sont autant de variations sur un même
thème".
Sergio Torres refuse qu’on oppose de manière simpliste les instances du
Vatican sur l’unité et l’attention que la théologie contextuelle porte à la
diversité des approches. Une certaine tension entre l’unité de l’Eglise et
sa légitime diversité est inévitable, dit-il, dès qu’on plaide, comme le
fait Jean Paul II lui-même, pour une "inculturation" ou un enracinement du
christianisme dans chaque culture. "En fait, la richesse de notre foi chrétienne est telle qu’aucun modèle historique ne pourra jamais l’épuiser. Il
y a certes une tension entre différentes approches. On ne peut en faire une
opposition".
Enjeux pour demain
Sergio Torres était l’un des trois conseillers théologiques des évêques
latino-américains réunis à Saint-Domingue du 12 au 28 octobre dernier.
"Cette 4e assemblée a fait du bon boulot. dit-il, et le document final montre que les évêques, de sensibilités diverses, ont serré les rangs autour
des points essentiels": ils ont confirmé les orientations des assemblées
précédentes de Medellin et de Puebla; ils n’ont rien condamné ni personne,
et n’ont donc pas mis en cause la théologie de la libération ou les communautés ecclésiales de base. mais surtout, ils ont placé l’accent sur l’inculturation.
Saint-Domingue a en outre permis de mettre sur la table "les grands problèmes d’aujourd’hui en Amérique latine": la pauvreté qui ne cesse de s’accroître, la progression du néolibéralisme depuis la fin de la guerre froide, les cultures indiennes et afro-américaines, le rôle des femmes, les enfants de la rue, la possession du sol et la dépossession de ce même sol,
les droits de l’homme, l’aspiration à une coopération régionale, l’édification d’un nouvel ordre mondial. "Le document final offre une bonne synthèse
de ces différents problèmes et ouvre des perspectives encourageantes".
Ce que Saint-Domingue a préservé
Des accents divers sont naturellement reconnaissables dans ce document
final. Mais peut-on parler de "contradictions", comme l’ont fait certains
théologiens européens? "Qu’il y ait des tensions est plus que normale dans
une assemblée très hétérogène de 150 participants", remarque Sergio Torres.
Mais le regard qu’on porte sur un tel document est "une très belle illusion
du caractère contextuelle" de toute pensée, ajoute-t-il. Le regard des Européens, laisse-t-il entendre, est marqué par une mentalité très sécularisée; ils opposent facilement les choses, les polarisent. La sensibilité latino-américaine lui paraît davantage portée au rapprochement et à la réconciliation. "Pour nous, relève-t-il, être chrétien et vivre en Eglise, c’est
important. Nous ne voulons pas qu’il y ait deux Eglises, malgré l’étiquette
d’Eglise parallèle que les Européens nous collent sur le dos. Nous continuons à croire dans la grande Eglise. C’est l’essentiel, et il est important
que cela ait été préservé à Saint-Domingue".
Quels sont, pour le théologien chilien, les défis majeurs pour l’avenir
de l’Eglise en Amérique latine? "L’inculturation et la pauvreté, option de
base pour la théologie contextuelle, ainsi que les nouveaux mouvements dans
l’Eglise". Il insiste également sur "la recherche d’alternatives au néolibéralisme", car si "le socialisme n’est manifestement pas arrivé à renouveler la société, nous ne voulons pas non plus du libéralisme". Il n’y a pas
de révolution sans conversion des coeur, conclut Sergio Torres. "Mais il
n’y a pas non plus de conversion authentique si elle n’a pas d’implications
sociales, politiques et économiques. Notre continent a aussi besoin de retrouver une âme pour être libéré de la pauvreté". (apic/cip/pr)