Rencontre avec le théologien belge Joseph Comblin (130691)
Louvain-la-Neuve, 13juin(APIC) De passage en Belgique, l’abbé Joseph Comblin, théologien belge en mission au Brésil, était en ce début du mois de
juin l’invité des étudiants de la Faculté de théologie de Louvain-la-Neuve.
Au cours de l’entretien qu’il a eu avec ces derniers, l’abbé Comblin s’est
penché sur les enjeux de la 4e Conférence générale du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), qui se tiendra à Saint-Domingue en octobre 1992,
dans le cadre du cinquième centenaire de "la découverte" de l’Amérique. Une
Conférence qui aura pour thème: "Nouvelle évangélisation, promotion humaine, culture chrétienne".
Après les Assemblées de Rio (1955), Medellin (1968), Puebla (1979), cette nouvelle Conférence générale de l’épiscopat latino-américain a été convoquée pour célébrer l’arrivée de Christophe Colomb et les débuts de
l’évangélisation du Nouveau Monde. Pour Joseph Comblin, cet anniversaire a
quelque chose de factice. Avant Colomb, en effet, des Normands et des pêcheurs bretons avaient déjà traversé l’Atlantique et découvert le Nouveau
Monde.
Mais surtout, relève J. Comblin, dans l’ensemble, cet anniversaire ne
suscite guère d’enthousiasme, sauf en Espagne. Le théologien belge explique: "En Amérique latine, il n’y a pas grand-chose à célébrer. Tous les
espoirs de développement se sont évanouis. Les pays sont en voie de ’désindustrialisation’. On en revient à une sorte de ’pacte colonial’ selon lequel chaque pays produit ce pour quoi il est le plus favorisé. Ainsi, la
culture de drogues s’étend: ce sont les produits les plus demandés sur le
marché".
Sur le plan économique, J. Comblin ne s’attend pas à une véritable percée en direction du développement des pays pauvres. La décennie 80 a vu
leur produit national brut baisser et tout indique que la décennie en cours
pourrait aboutir à une situation encore pire, note le théologien attentif
aux observations des économistes.
Sur le plan culturel, l’abbé Comblin épingle "les ravages incalculables"
causés par la télévision: en envahissant les soirées, elle a tué les anciens modes de transmission culturelle et religieuse et a introduit un monde de rêves dans lequel les pauvres se sont engouffrés.
25 ans après Medellin
Au plan ecclésial, la 4e Assemblée du CELAM suscite également peu d’enthousiasme, observe J. Comblin. Même dans les milieux dirigeants, la conscience latino-américaine est peu éveillée: on aspire plutôt à être le plus
européen possible. Dans les milieux pauvres, c’est-à-dire pour 80% de la
population, l’horizon se limite aux questions de survie quotidienne. Dans
les milieux nationalistes et les groupes qui se situent "à gauche", le 5e
centenaire est estompé par d’autres symboles: on se souvient ici de l’Assemblée épiscopale de Medellin en 1968, qui a marqué un profond changement
d’orientation et on redoute une remise en question de ce "tournant" 25 ans
plus tard.
Pour rendre compte du "tournant" constitué par l’option préférentielle
pour les pauvres décidée par la Conférence générale du CELAM à Medellin,
l’abbé Comblin la met en contraste avec une situation qui avait trop souvent prévalu et se trouvait désormais dénoncée: celle d’une Eglise "alliée
aux puissants", "servant de légitimation à leur pouvoir". Selon le théologien, une telle alliance de la part de l’Eglise "ne s’était presque jamais
démentie et, en période de crise ou de persécution, on a souvent vu le
clergé chercher les moyens de la reconstruire".
La nouvelle prise de conscience promue par l’Assemblée de Medellin a bénéficié, à l’évidence, du souffle de renouveau généré par le Concile Vatican II, qui s’était clôturé trois ans plus tôt. La Conférence réunie à
Medellin avait précisément pour but de faire mûrir les fruits du Concile
sur le continent latino-américain. Néanmoins, la rupture qui s’est opérée à
Medellin a été l’oeuvre, tout compte fait, d’un nombre assez restreint de
pasteurs qui avaient pris l’option pour la classe populaire, estime J. Comblin. Qui précise: "A Medellin, ces pasteurs décidés ont su tirer parti
d’une brèche favorable, car l’ensemble de l’épiscopat n’avait pas attaché
d’importance à ce type de réunion".
Et sur le plan des engagements concrets et des pratiques pastorales?
L’option pour les pauvres a manifestement fait une percée, mais le théologien se refuse à en exagérer l’étendue. Dans les communautés de religieuses, par exemple, on peut estimer à 20% la proportion des membres qui se
sont ralliés à cette option. Ces religieuses ont d’ailleurs été souvent taxées de "communistes" tandis que leurs consoeurs "étaient restées au service de la bourgeoisie". Avec le recul, le changement favorisé par l’Assemblée de Medellin apparaît donc comme "fondamental et fragile". Aussi a-t-on
vu des craintes se manifester à l’approche de l’Assemblée suivante convoquée à Puebla en 1979: l’option pour les pauvres allait-elle être confirmée
si elle ne recueillait que 20% de partisans? Or la réponse fut oui.
Une option noyée parmi d’autres?
Que se passera-t-il en 1992 à Saint-Domingue? L’épiscopat latino-américain va-t-il réaffirmer les choix de Medellin, malgré une majorité que J.
Comblin juge actuellement de tendance contraire? Selon le théologien, il
est peu vraisemblable que l’on ose annuler l’option préférentielle pour les
pauvres. En revanche, un autre scénario est imaginable: l’Assemblée du CELAM pourrait prendre une telle série d’"options préférentielles, en décidant de privilégier, par exemple, les actions en faveur de la famille, des
vocations, de la catéchèse, des malades, etc, que l’option pour les pauvres
sera noyée parmi les autres préférences. Et c’est là, sans doute, aux yeux
du théologien belge, une raison du manque d’enthousiasme observé dans
l’Eglise durant la phase de préparation à l’Assemblée de Saint-Domingue.
Le manque d’enthousiasme s’explique également, selon lui, par l’incertitude résultant des conflits internes de l’Eglise. Le théologien observe:
"Actuellement, même les prêtres les plus conciliateurs doivent subir des
conflits aigus du fait de la nomination par Rome, en de nombreux endroits,
d’évêques qui suscitent ces conflits. Cela crée un état de fatigue, de tension, de maladie".
Par ailleurs, beaucoup d’éléments s’opposent à ce que J. Comblin appelle
"une alliance entre l’Eglise et la classe dirigeante". Car, dit-il, l’impasse économique saute aux yeux: la misère se multiplie dans des proporttions insupportables et le salaire moyen n’est plus que le quart de ce
qu’il était il y a trente ans. L’impasse politique n’est pas moins flagrante: "On élit président des gens qui n’ont aucun programme ou dont la campagne consiste à insulter le président précédent. La participation démocratique tourne à la farce".
Dans ce contexte, le risque s’accroît pour l’Eglise d’un repli sur des
orientations frileuses: l’abbé Comblin a sous les yeux l’exemple de nombreuses sectes latino-américaines dont le succès va de pair avec une interprétation littérale de la tradition chrétienne, autrement dit avec une position fondamentaliste.
Ainsi, explique le théologien, "sans s’allier explicitement avec la
classe dirigeante, l’Eglise peut renouer ce type d’alliance de manière
clandestine. Elle peut se contenter de condamner le monde moderne et laisser entendre qu’il n’y a pas d’autre solution que de revenir à la foi. Une
condamnation platonique du système capitaliste permettrait en outre que,
dans le concret, l’Eglise cherche à nouer alliance avec les dirigeants. En
attendant, les nouveaux mouvements spirituels s’installent dans les classes
lettrées. Ils représentent l’espoir de beaucoup de responsables dans
l’Eglise. Or ces mouvements, consciemment ou non, vont tisser des alliances
avec la classe dirigeante".
Une patience de 500 ans
En attendant la rencontre de Saint-Domingue, Joseph Comblin dresse un
bilan en quelques touches: "Il y a 25 ans, on était convaincu que la société latino-américaine allait s’émanciper. A l’heure actuelle, les horizons
sont bouchés. Dans leur puissance arrogante, les pays industriels marginalisent complètement le tiers monde, en s’appuyant sur la classe dirigeante
qui représente sur place le capitalisme international. A moyen terme, on
peut espérer un réveil de la conscience mondiale. Mais aujourd’hui, on
est dans une période de patience... Une patience qui est imposée aux
pauvres depuis 500 ans". (apic/cip/pr)
ENCADRE
Né à Bruxelles en 1923, l’abbé Joseph Comblin est docteur en théologie
de l’Université de Louvain. Depuis 1958, il enseigne en Amérique latine,
actuellement dans le nord-est du Brésil. Il a écrit de nombreux ouvrages et
s’inscrit dans le courant de la théologie de la libération. Jusqu’en 1988,
il donnait également des cours à la Faculté de théologie de Louvain.
(apic/cip/pr)